D'après La Gazette médicale et le Journal de médecine réunis, 6e Année, Tome 6, septembre-décembre 1870.

L'Odyssée de l'ambulance du Vésinet

L'ambulance [1] du Vésinet a eu le sort de toutes les ambulances qui sont tombées sous le pouvoir des Prussiens, c'est-à-dire que le matériel a été pris et le personnel humilié de toutes les façons, en dépit des règlements de la convention de Genève. Ces règlements, qui sont l'honneur de l'humanité et qui ont été adoptés par toutes les nations, sont étrangement interprétés dans le système prussien. Le général de Werder répondait à une réclamation du chef de la première ambulance lyonnaise : « Nous connaissons la convention de Genève, mais la guerre que nous faisons est une guerre spéciale ». Quelques jours plus tard, le général von Trescow refusait l'entrée de la place de Belfort à deux de nos confrères qui demandaient à s'y renfermer pour secourir les blessés, en alléguant que « secourir les blessés ou malades dans une place assiégée, c'était un véritable ravitaillement. »
La lettre suivante, qui nous a été communiquée par la mère du signataire, nous fait connaître les pérégrinations de nos confrères des ambulances du Vésinet. Elle est datée du Luxembourg, 14 novembre 1870.

    J'étais au milieu des Prussiens ou pour mieux dire à leurs avant-postes depuis le 21 septembre. A partir de cette époque, toutes communications avec Paris et avec les départements ont été coupées. Nous avons peu eu à souffrir des Prussiens pendant les premiers temps, mais le 1er octobre au matin, après nous avoir enlevé tous nos blessés, ils nous ont fait nous-mêmes prisonniers et nous ont emmenés à Versailles. Là nous avons adressé une protestation au prince royal [2], résidant dans cette ville, sur la violation des conventions de Genève. Le prince nous a fait rendre à la liberté et retourner à notre ambulance, qui pendant notre absence avait été occupée militairement par eux. Nous avons trouvé à notre retour qu'ils nous avaient enlevé nos bœufs, nos moutons, nos cochons, etc., mais nos provisions étant très grandes, ce n'a été qu'un petit malheur, car ils nous ont laissé toutes nos vaches, nos poules, nos lapins et toutes nos autres provisions ; enfin, nous avions des provisions encore pour au moins trois mois. A partir de ce jour, nous avons eu tous les jours la visite d'un médecin prussien, accompagné d'une patrouille, car j'oubliais de dire qu'ils nous avaient laissé douze malades qu'ils n'avaient pu emmener. Dès ce moment nous nous sommes aperçus qu'ils convoitaient notre ambulance, et nous en avons acquis la certitude lorsque le jour de la bataille du 21 octobre, à laquelle nous avons assisté, ils n'ont pas voulu nous donner de blessés. Un matin nous avons la visite du prince, qui nous fait envisager que nous sommes bien près du Mont-Valérien, et que nous sommes bien exposés, que si nous voulons nous en aller, il va nous délivrer des sauf-conduits pour aller où nous voudrions.
    Nous avons répondu que nous n'avions pas peur, et qu'après tout nous n'étions pas plus exposés que sur un champ de bataille ; que, du reste, nous étions nommés par le ministre de la guerre et que nous ne pouvions quitter notre poste que par son ordre ou par la violence. Le prince a répondu :
        – Puisque vous le voulez, on emploiera la violence et vous recevrez demain l'ordre de vous en aller.
    En effet, on nous envoya un capitaine, le 4 novembre, qui nous prévint que nous devions nous tenir prêts pour le lendemain matin à sept heures. Toute résistance étant impossible, il a fallu faire les sacs.
    A l'heure indiquée, le capitaine arriva et il nous apprit que nous devions nous rendre à Metz pour soigner les blessés français. Nous ne voulions pas le croire, car aucun de nous ne pouvait songer à la trahison de Bazaine et tous nous savions Metz imprenable. Nous fîmes observer au capitaine que n'ayant pas de communications avec le ministère de la guerre depuis deux mois, et que n'ayant pu recevoir de l'argent de nos familles, nous étions sans ressources, ce qui était la vérité, car nous n'avions de l'argent ni les uns ni les autres. Le capitaine nous dit que cela ne faisait rien, qu'arrivé à Corbeil on nous paierait ce qui nous était dû, et qu'on avait envoyé des courriers pour faire préparer notre manger sur notre retour.
    Nous sommes donc partis avec l'omnibus [3] de l'hôpital jusqu'à Corbeil, où on devait nous donner de l'argent, mais là on nous a envoyé promener, disant qu'on n'avait pas d'ordre pour cela, et on nous a donné des billets de logement pour une nuit sans songer à notre nourriture, et on nous a fait donner notre parole d'honneur que nous ne nous écarterions pas de la route de Metz, et de nous trouver le lendemain, à sept heures du matin, à notre poste indiqué, où nous devions trouver des voitures qui devaient nous emmener à Coulommiers.


    L'Asile Impérial du Vésinet avant l'invasion prussienne (gravure de Peyronnet & Regnier)
    extrait du Napoléon III (Tome II) de Albert Mansfeld, Paris, 1860

    Les habitants qui nous ont logés ont bien voulu nous nourrir, c'est ce qu'ont fait tous ceux que nous avons trouvés sur notre route ; sans cela je ne sais trop ce que nous serions devenus, car nous sommes restés cinq jours en route, et pendant ces cinq jours nous avons voyagé deux jours en tombereaux escortés de douze Prussiens.
    Nous ne savions encore ce qu'on voulait faire de nous, car tout le long de notre route on nous disait que ce n'était pas vrai que Metz fût pris, mais force a été de nous rendre à l'évidence lorsqu'à la Porte-sous-Jouare, nous avons rencontré un capitaine français blessé qui retournait chez lui, et qui nous a raconté les larmes aux yeux la trahison de Bazaine. Dire les pénibles impressions que nous a fait le récit de ce brave capitaine est impossible, et notre cœur s'est encore resserré davantage, lorsqu'après avoir traversé les triples murailles de Metz, nous nous sommes trouvés dans cette ville qui n'avait encore jamais été prise, et où nous avons trouvé les habitants dans la consternation.
    Arrivé à Metz, le médecin major français nous dit qu'il n'a pas besoin de nous et que nous pouvions nous en aller, il nous donne une lettre pour le médecin prussien mais celui-ci ne veut pas nous laisser partir ; il nous dit que nous avons été amenés par les autorités prussiennes et que nous ne sortirons pas de Metz. Nous voilà donc dans une ville où nous ne connaissons personne, ni les uns ni les autres et sans un sou, nous nous sommes adressés à la mairie, qui nous a donné des billets de logement pour deux jours chez les habitants, qui, il faut le dire ont été heureux de nous recevoir, et, fussions-nous restés huit jours ils nous traitaient comme les fils de la maison. Mais nous ne pouvions rester dans une telle situation, aussi pendant deux jours nous avons cherché par tous les moyens possibles de nous faire employer ou de nous faire délivrer des saufs-conduits ; mais pas possible se faire comprendre par ces Allemands, qui ne veulent absolument pas nous laisser partir et qui ne veulent rien nous donner.
    Nous avons joué au plus fin, nous avons quitté le costume militaire et, nous faisant passer pour de bons bourgeois, nous nous sommes évadés. Voilà comment je suis arrivé à Luxembourg sans ressources, sans rien, mais là j'ai trouvé le consul français, qui m'a donné de l'argent pour aller rejoindre Bourbaki à l'armée du Nord. Je pars aujourd'hui même pour Bruxelles et demain je serai à Lille. Je te dirai que sur les prisonniers français, faits à Metz, si cela continue les Prussiens n'en auront pas beaucoup, car dans ce moment près de 2 000 se sont évadés comme moi et vont rejoindre l'armée du Nord.

Cette lettre était accompagnée de la protestation suivante, que nous nous faisons un devoir d'insérer :

L'ambulance du Vésinet, constituée le 20 août 1870 [4], a été violemment expulsée le 5 novembre de la même année, par ordre des autorités prussiennes. On a signifié à chacun des membres qu'il devait se rendre à destination de Metz sans escorte. Ces mesures ont été prises à la suite de démarches et de manœuvres répétées faites par l'économe remplissant les fonctions de directeur de l'asile. Pour prétexte l'économe affirmait qu'il n'avait plus que pour "quelques jours de vivres". Cette assertion est absolument fausse. Au jour de notre départ, il nous restait encore six vaches, plus une tuée hier, plus des provisions considérables de farines, de légumes secs, pâtes alimentaires, charcuterie, vin, etc. Malgré cela l'économe n'a cessé de solliciter auprès des autorités prussiennes, soit par lettres, soit par audiences, l'expulsion de l'ambulance. En conséquence nous accusons l'économe d'avoir fait preuve, soit de trahison, soit d'incapacité, et nous le considérons comme responsable de toutes ces mesures.

MM. G. Chairou, médecin en chef,
Fortain, Veyneux, Silvy, Duveray, J. Guionis, Boy, C. Verne, Lacroix, Gigon.

La presse a mentionné cet épisode succintement au milieu de tous les évènements tragiques de ces temps troublés : « Le 5 octobre 1870, sept médecins ont été amenés prisonniers à Corbeil dans une très-confortable voiture, propriété de l'ambulance du Vésinet, où ils ont été pris; la voiture de nos médecins a disparu. Le lendemain, ils ont été expédiés vers Metz dans des charrettes, sur la paille. Ce fait est une violation flagrante des articles 2 et 4 de la convention signée à Genève le 22 août 1864. Deux jours après, j'ai vu arriver de nombreux malades, en bonnet de coton, tremblant la fièvre, mourant de faim et de soif. Ils avaient été arrachés à l'ambulance du Vésinet ; un d'eux est mort peu de temps après...» [5]
On trouve dans les ouvrages de l'après guerre des témoignages similaires : « Une troupe de soldats prisonniers qui traversa ce jour-là Versailles, excita vivement la compassion. Tous étaient des blessés et des malades de l'ambulance du Vésinet qui avaient été déclarés prisonniers de guerre. Pâles, fiévreux, la tête encore couverte du bonnet de coton de l'hôpital, ils s'en allaient en Prusse, sous la conduite de soldats qui donnèrent un témoignage de leur brutalité en écartant durement la foule qui voulait s'approcher. Parmi eux se trouvaient plusieurs des soldats français blessés ou malades qui avaient été forcés de quitter l'asile du Vésinet. Ils étaient arrivés à peine vêtus, et les Prussiens les laissaient là sans soins aucuns... » [6]


Exemple d'omnibus "dans le type de ceux des omnibus du chemin de fer de l'Ouest"

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    Notes et sources (SHV):

    [1] le terme est ici employé dans le sens ancien d'hôpital militaire ambulant, formation sanitaire équipée de voitures légères, chargée des premiers soins aux blessés.

    [2] Le prince Albert Frédéric de Saxe (1828-1902), commandant des troupes d'occupation, cantonné à Corbeil. Il sera roi de Saxe en 1873.

    [3] Décrit ailleurs en ces termes : "c'était un ommibus de l'asile du Vésinet attelé de deux superbes chevaux dans le type de ceux des omnibus du chemin de fer de l'Ouest".

    [4] Le Conseil municipal de Paris avait vivement protesté contre "l'installation au Vésinet d'une ambulance et d'un campement, contrairement à la destination réelle de cet établissement, créé pour recevoir des femmes convalescentes." Journal des débats politiques et littéraires, 12 avril 1871.

    [5] Cité dans "Sous Paris pendant l'invasion. 500 000 Prussiens. 45 000 prisonniers français. 1870-1871, par A. de La Rue, Furne, Jouvet et Cie (Paris), 1871.

    [6] Versailles pendant l'occupation : recueil de documents pour servir à l'histoire de l'invasion allemande, Delerot, Émile (1834-1912) Plon (Paris) et Librairie de Versailles (Versailles) 1873.


Société d'Histoire du Vésinet, 2013 - www.histoire-vesinet.org