De la signification du mot "Forêt" à l'époque franque, par Ch. Petit-Dutaillis, Bibliothèque de l'École des Chartes, LXXVI, 1915

Le Vézinet, un bois ou une Forêt ?
La "Forêt" réserve de chasse et de pêche dans les documents carolingiens

Il est bon de se souvenir que le mot "Forêt" n'apparaît pas dans les textes authentiques avant le dernier siècle de l'âge mérovingien.
Le pouvoir personnel des rois est alors extrêmement faible. C'est une raison de plus pour que la forêt ne désigne pas, comme on le dit parfois, une institution proprement royale, donnant plus de vigueur et de ressources à l'exploitation domaniale. C'est une raison aussi pour que, dans l'hypothèse que nous avons admise, les forêts, réserves de chasse et de pêche, n'aient pas été constituées fortement avant le IXe siècle. Voilà sans doute pourquoi le mot, au moins dans les diplômes royaux, reste jusque-là quelque peu vague et ambigu.
Au contraire, à partir de l'avènement des Carolingiens, il va prendre, dans une certaine série de documents, une signification spéciale et nette, une allure juridique. Rien de surprenant à cela. Non seulement, comme les Mérovingiens, les premiers Carolingiens sont de grands chasseurs, non seulement ils se regardent comme les propriétaires de tout bien sans seigneur, et notamment des espaces incultes et des eaux, mais ils ont pour eux la force, et ils s'en servent pour organiser leurs ressources et leurs plaisirs.
Parmi les actes émanés de la chancellerie des premiers Carolingiens, ce ne sont pas les diplômes qui nous apporteront le plus de lumière. Presque tous les diplômes de Charlemagne où forestis désigne une réserve de chasse ou de pêche sont des faux et nous renseignent seulement sur la signification du terme à l'époque où la fabrication a eu lieu.

Nous avons des diplômes authentiques de Pépin, de Charlemagne, et de Louis-le-Pieux, où silva et forestis sont encore employés comme synonymes, ainsi qu'ils l'étaient dans certains textes mérovingiens. Le rédacteur se sert indistinctement des deux termes. Voici, par exemple, un diplôme(1) de 768, par lequel Pépin donne à la basilique de Saint-Denis tout ce qui lui reste de sa Forêt d'Iveline, avec les manses, maisons, bois, vignes, champs, pâturages, cours d'eau, serfs, troupeaux, gibiers divers (diversa feraminum genera seu) et forestiers (et forestarios). Coignières, Ouerre, le Vésinet, Orsonville, Briis-sous-Forge, Aigremont, etc..., y sont compris. Ce territoire est appelé trois fois forestis et deux fois silva. Dans un diplôme de 774 pour la même abbaye, Charlemagne donne, avec la pêche et la chasse aux oiseaux, une silvae, qu’il qualifie ensuite de marcas et confinia et qu’il détache (ex foreste nostra superius nominata), c’est-à-dire ex marca fisco nostro Quuniugishaim (Kinzheim). Forestis a évidemment encore ici le sens de territoire en partie boisé (2). En 774 toujours, Charlemagne donne au monastère de Bobbio le domaine de Montelungo, comprenant une exploitation agricole et une "Forêt". Celle-ci est appelée tantôt silva, tantôt forestis. Un diplôme de 797 pour Saint-Riquier nous apprend que ce n'est pas seulement dans les documents officiels, mais aussi dans le parler vulgaire, qu'on emploie le mot "Forêt" pour désigner une étendue boisée : la forêt de Crécy y est qualifiée de silva quae vocatur Forestis. Nous retrouvons les mêmes rapprochements de mots dans des actes privés en 816. Eric et Ermenfrid vendent à l'évêque de Cologne deux portions d'une forestis qui est nommée aussi silva, et, en 830, Wolfsinte cède au monastère de Wissembourg silvam que dicitur Berengeresforst.

Avant le règne de Charles le Chauve, je ne connais que deux diplômes carolingiens où le mot forestis prenne nettement le sens de chasse ou pêche gardée. Dans le premier, le 26 mars 800, Charlemagne permet à l’abbé et aux religieux de Saint-Bertin de faire chasser leurs hommes dans leurs propres bois, in eorum proprias silvas, afin qu’ils puissent se procurer les peaux et cuirs nécessaires à la fabrication des gants, des ceintures et des reliures; il ajoute: "Réserve faite de nos Forêts que nous avons constituées à notre usage" (salvas ,forestes nostras, quas ad opus nostrum eonstitutas habemus). Ce texte est important à tous égards. Forestis ne peut avoir ici que le sens de chasse gardée, constituée pour les besoins de l’empereur; et il est à remarquer que la forestis impériale s’oppose aux silvae où les religieux ont la permission de faire chasser. D’autre part, il est très intéressant de voir quelle importance nouvelle est attachée à l’exercice du droit de chasse. On ne peut interpréter la démarche des religieux en disant que, ayant défense, comme hommes d’église, de se livrer à ce sport, ils devaient demander une autorisation: il est spécifié que ce sont leurs hommes qui poursuivent le gibier, pour avoir du cuir et des peaux. Pourquoi, dès lors, ont-ils besoin de la permission de l’empereur ? il n’y a que deux explications possibles. Ou bien Charlemagne, partout où il le pouvait, et notamment dans les terres d’église, s’attribuait le droit de permettre ou d’interdire la chasse et de se réserver le gros gibier, prétention bien naturelle, si elle s’appliquait à des bois donnés autrefois par un roi. Ou bien la poursuite des animaux nobles était interdite dans le voisinage des forestis impériales, comme elle le sera au moyen âge dans les environs des grandes chasses capétiennes ou dans le "purlieu" anglais.
L’authenticité de ce diplôme ne paraît pas contestable. Il y a quelques réserves à faire au sujet du second. C’est un acte de Louis le Pieux, accordant aux religieux de Sainte-Colombe de Sens une pêcherie royale qni existait dans l’Yonne, près de Sens. Cet acte ayant été détruit par un incendie, le duc de Bourgogne en certifia la teneur à Lothaire, qui le confirma en 974.

    (1) Diplom. Karol., éd. Eng. Mühlbacher, T1(28) p 39-40

    (2) ibid ,T1(84) p. 121-122

Cet article montre que de nombreuses sources restent à explorer
quant à l'histoire de notre région aux époques très anciennes.


Société d'Histoire du Vésinet, 2008 - www.histoire-vesinet.org