D'après "L'exposition virtuelle Claude Champagne" de la collection "Bibliothèque et Archives Canada", 2004.

Claude Champagne, pédagogue et compositeur canadien

Le compositeur et pédagogue canadien Claude Champagne est sans conteste la personnalité qui a exercé l’influence la plus considérable sur la vie musicale du Québec dans la première moitié du xxe siècle. Son action perdure à travers les nombreux compositeurs, pédagogues et musicologues qu’il a contribué à former. « Claude Champagne fut un véritable pionnier à Montréal dans l'enseignement du solfège, de l'harmonie, du contrepoint, de la fugue, de l'orchestration et de la composition au Québec », a déclaré la musicologue québécoise Andrée Desautels. [1]

Joseph-Arthur-Adonaï Champagne est né à Montréal, le 27 mai 1891, fils d'Arthur Champagne [2] et Mélina Normandin, son épouse. Il aurait lui-même adopté le prénom de Claude en raison de son admiration pour Claude Debussy.
Vers l'âge de 9 ans, il prend ses premières leçons de piano auprès d'un cousin, puis auprès d'une tante. Peu après, son père l'envoie à l'Archbishop's Academy pour y apprendre l'anglais. Claude Champagne se voit accorder la permission d'y étudier le piano avec John S. McCaffrey puis avec Romain-Octave Pelletier et Orpha Deveaux. À l'âge de 14 ans, il reçoit son premier violon – qui sera son instrument de prédilection – et prend quelques leçons auprès d'Orpha Deveaux. Il continue ses études avec Albert Chamberland.
En 1908, Il reçoit ses diplômes en piano (niveaux intermédiaire et supérieur) du Dominion College of Music. L'année suivante, il reçoit son diplôme en piano (avec mention) du Conservatoire national de Montréal.
Il intègre en 1913 la formation régimentaire des Canadian Grenadier Guards, dans laquelle il joue du saxophone jusqu'en 1920. Il y compose La Ballade des Lutins (1914) qui est jouée pour la première fois le 20 mai 1915 sous la direction de Jean-Josaphat Gagnier.
Claude Champagne compose la musique qui accompagne la pièce Ils sont un peuple sans histoire du Frère Marie-Victorin (1917) puis le Prélude-Pastorale pour le piano, dédié à Rodolphe Mathieu (1918), Hercule et Omphale (1918) et fait l'adaptation pour orchestre de la chanson populaire J'ai du bon tabac (première, le 31 janvier 1919, de J'ai du bon tabac et de Ils sont un peuple sans histoire). Claude Champagne compose Prélude et Filigrane, deux courts morceaux de piano, dédiés à Léo-Pol Morin. Ce dernier en joue la première à la Salle Windsor, à Montréal, le 3 décembre 1919.

Séjour en Europe

En août 1921, Champagne s'embarque pour Anvers, en Belgique, afin d'y rencontrer Alfred Laliberté qui voyage alors en Europe. Il se rend à Bruxelles et prend rendez-vous avec le compositeur Paul Gilson. Ce dernier conseille à Champagne de chercher à Paris une ambiance plus favorable au plein épanouissement de son talent. À Paris, il rencontre le compositeur français Paul Dukas. Cette rencontre est suivie d'une réunion avec André Bloch, directeur de l'American Conservatory, à Fontainebleau. Les deux hommes conseillent à Champagne de poursuivre ses études auprès d'André Gédalge. André Bloch invite Champagne à assister aux cours d'André Gédalge et le présente à ce dernier.
Champagne s'inscrit au Conservatoire de musique et de déclamation de Paris. Jusqu'en 1926, il y étudie le contrepoint et la fugue avec André Gédalge. Après la mort de ce dernier, il poursuit ses études avec Charles Koechlin. Il étudie la composition et l'orchestration avec Raoul Laparra et le violon, auprès du violoniste russe Julius Conus. Il fréquente la Schola Cantorum ; il est admis à la classe de chorale portant sur le répertoire de la Renaissance et donnée par Louis de Serres. Il obtient un emploi comme archiviste au bureau de Paris des Archives publiques du Canada. Il épouse Jeanne Marchal, le 12 août 1922. [3] Il reçoit une bourse du gouvernement de la province de Québec (1924) pour poursuivre ses études.
Première à Paris, le 31 mars 1926, d'Hercule et Omphale. par
l'Orchestre symphonique des Artistes du conservatoire dirigé par Juan Manen.
Il entend parler d'un concours international de musique folklorique par son ami Pierre Dupuy (qui est à l'époque secrétaire de Philippe Roy, commissaire général du Canada en France) et il compose sa Suite canadienne, pour choeur et orchestre (1927) qui obtiendra le premier prix dans la catégorie des cantates au concours E.W. Beatty de compositions inspirées de mélodies folkloriques canadiennes (1928). Elle est jouée la première fois à Paris, le 20 octobre 1927 (publiée par Durand et Fils, Paris, 1929).

Souvenirs du Vésinet (1923-1924)

 

Au Canada, enseignement et honneurs

En décembre 1928, Champagne rentre au Canada et commence à enseigner à l'École supérieure de musique d'Outremont (qui est maintenant l'École de musique Vincent-d'Indy), fonction qu'il exercera jusqu'à sa mort. Il enseigne aussi à la Schola Cantorum de Montréal ainsi qu'au Conservatoire national de musique de Montréal. Il compose Danse villageoise pour violon et piano. La première en est donnée le 19 mars 1929 par Annette Lasalle-Leduc (violon) et Léo-Pol Morin (piano). Il commence à enseigner à l'École normale de musique en 1930 et y enseignera jusqu'à sa mort. Il enseigne aussi au McGill Conservatorium of Music (1933-1944). Il est nommé directeur, organisateur, inspecteur et professeur d'enseignement du solfège et de la musique à la Commission des écoles catholique de Montréal. Il occupera cette fonction jusqu'en 1942. Titulaire de la chaire de musique à l'émission radiophonique Radio-Collège de la Société Radio-Canada, à Montréal (1941-1945), il est nommé directeur adjoint du Conservatoire de musique et d'art dramatique de la province de Québec (1942-1962) et continue à composer (Les Images du Canada français, 1943; Gaspésia, 1944; Symphonie gaspésienne, 1947; Quatuor à cordes, 1951 ; Altitude, 1959).[4]

Claude Champagne, 1941.

Le 30 mai 1946, il se voit décerner un doctorat honorifique en musique par l'Université de Montréal. En juillet, il part en tournée de deux mois au Brésil, en compagnie de sir Ernest MacMillan. Il est le délégué canadien représentant la CAPAC (Association des compositeurs, auteurs et éditeurs du Canada) au colloque tenu à Washington D.C. par la Confédération internationale des sociétés d'auteurs et de compositeurs, du 21 au 26 octobre. En 1948, il représente le Canada au Congrès international de folklore organisé par le Conseil international de musique folklorique à Bâle, en Suisse, en septembre. Il commence à composer son Concerto pour piano et orchestre. En 1949, Il est nommé rédacteur en chef pour la musique contemporaine à BMI Canada Ltd. Il devient président à titre honorifique du Conseil canadien des arts (qui est devenu depuis la Conférence canadienne des arts) puis, en 1950, délégué au Conseil international de la musique de l'UNESCO. Il est membre de l'administration ainsi que professeur à la Faculté de musique de l'Université de Montréal.
Président canadien du comité des sélections pour le concert Canadian Music at Carnegie Hall, à New York, le 16 octobre 1953, il donne le 29 mai, la première de Paysanna, oeuvre commandée par la Société Radio-Canada pour le couronnement de la reine Elizabeth II, interprétée par l'orchestre de la Société Radio-Canada, à Montréal, sous la direction de Jean Leduc.
Le 21 mai 1955, il devient membre honoraire de la Ligue canadienne de compositeurs et le 3 décembre 1956, il est nommé professeur honoraire par la Faculté de musique de l'Université de Montréal. Il se voit décerner le University of Alberta National Award in Music (1957) et le 31 janvier, il devient conseiller à titre honorifique du Bureau canadien pour l'avancement de la musique et membre du Conseil international de musique folklorique ainsi que de la Société canadienne de musique folklorique.
Le 25 janvier 1959, il se voit décerner un doctorat honorifique en musique par le Chicago Conservatory College. Il reçoit la Médaille du Conseil des Arts du Canada (1962). Le 29 décembre 1964, il est nommé membre à vie de la Guilde des musiciens de Montréal puis membre honoraire (1965). [5]
Le 21 décembre 1965, il meurt paisiblement chez lui, à Montréal.

Style de composition

Son art ne peut se comprendre entièrement sans tenir compte du contexte culturel de son milieu et de son temps : un milieu québécois qui affirme son appartenance à une civilisation française en se référant à la France comme premier critère de pensée, une époque musicale dans laquelle le folklore et l'art populaire autochtone apparaissent comme les seuls facteurs susceptibles de doter le nouvel art canadien d'un accent bien de « chez nous ». La France guide l'apprentissage des musiciens (les premières années du XXe siècle sont particulièrement propices aux voyages d'études en France) grâce aux efforts déployés par les compositeurs et les érudits français dans le « rafraîchissement » de thèmes et d'harmonies qu'on juge trop usés par un retour à la modalité. Champagne s'inscrit naturellement dans ce courant. Clarté, ordonnance, discipline, tout l'art français se retrouve dans sa langue. Nul mieux que Léo-Pol Morin n'a su cerner le charme et la subtilité de cette musique : « Art poli, infiniment civilisé, aux coins arrondis, qui cherche le beau dessin, les belles formes, la précision et la concision. Nul déchet, nulle bavure, nulle hésitation n'encombrent jamais le style de ce musicien, l'un des plus instruits et des mieux équilibrés de sa génération » (Papiers de musique).
Champagne ignore la contrainte. Il définit intuitivement les impressions qu'il perçoit autour de lui. Aussi, s'il ne remet pas en question un art encore trop profondément enraciné dans le XIXe siècle, il a du moins le mérite de le conduire avec une certaine maîtrise. L'inspiration qu'il tire du folklore ne l'amène pas à se forger un idiome spécifique au sens où l'a réalisé un Bartók. Lorsqu'ils sont empruntés au folklore, ses thèmes sont utilisés tels quels. Parfois, dans la Suite canadienne par exemple, un intéressant découpage du phrasé met en relief un contrepoint travaillé avec soin et aisance.
L'instrumentation est classique et crée une transparence qui unit étroitement le médium à l'écriture. Son harmonie s'assimile naturellement au lyrisme de la mélodie et devient « chant » elle-même, au sens d'un Franck, d'un Fauré et même d'un Debussy. La Symphonie gaspésienne est un long poème qui, en 1945, atteste de l'affection de Champagne pour une sorte de mélodie, non pas prolongée à l'infini comme le fait Debussy (si on considère, par exemple, que la tonique chez Debussy est une finale très instable, que l'organisation de la gamme tronçonnée en parties symétriques, les diverses superpositions de tons et de modes amènent des chromatismes qui justifient l'effet d'une mélodie à l'infini), mais sans cesse renouvelée au sens de Schumann (système diatonique bien affirmé où l'on peut trouver entre autres les marches harmoniques, la carrure et l'alternance des structures épisodiques, l'assemblage très lâche des motifs les uns aux autres). Sur des harmonies de quintes habilement superposées, la trame de la phrase s'échappe de cadence en cadence, en des tons majeurs ou minorisants (utilisation répandue des modes anciens de et de la), créant de fugitives impressions sur des piliers, sortes de teneurs, qui donnent à l'ensemble une calme sérénité.
Le Quatuor à cordes, œuvre dépouillée, d'une admirable polyphonie aux dissonances hardies, est un remarquable exemple de synthèse en même temps que le présage d'une nouvelle orientation dans le domaine de l'écriture, orientation qui aurait pu nous réserver quelques surprises. Quant à cette large fresque sonore, cette dernière œuvre d'importance du compositeur qu'est Altitude, elle est une sorte d'incursion dans un monde acoustique nouveau qui, lui aussi, laisse large et prometteur l'horizon dans lequel semble devoir s'épanouir l'art parvenu à maturité de Claude Champagne.
Cet art fixe pour un temps les aspirations musicales et artistiques des Canadiens d'expression française. [6]

On doit aussi tenir compte des rapports de force de différents réseaux (clérical, politique, intellectuel) dans l’attribution des bourses du gouvernement aux compositeurs entre 1919 et 1929 qui ont influencé le déroulement des carrières. Par exemple, en l’absence d’objectifs clairement énoncés justifiant ces bourses, certains intellectuels firent pression pour appuyer la création musicale d'un Rodolphe Mathieu, alors que le clergé favorisait Eugène Lapierre à la direction d’un conservatoire sous son contrôle et que les appuis politiques de Claude Champagne le menèrent à la direction d’un conservatoire d’État. [7]

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    Notes et sources :

    [1] Juliette Garrigues, Champagne Claude (1891-1965), Encyclopædia Universalis, 1968. Claude Champagne, le plus canadien des compositeurs par son accent rythmique et le plus français par l'élégance de son style, la correction et la clarté de son langage.

    [2] Champagne serait le surnom de son père né Arthur Desparois, d'origine française.

    [3] Durant son séjour à Paris, Claude Champagne a habité au Vésinet après son mariage.

    [4] Pour une liste détaillée des œuvres de Claude Champagne et une bibliographie, voir Louise Bail-Milot, Claude Champagne, dans l'Encyclopédie de la musique au Canada (2ème éd.) par Helmut Kallmann et Gilles Potvin, Montréal, Éditions Fides, 1992, p. 224-225.

    [5] Un film, Bonsoir Claude Champagne, tourné par l'Office national du film, une émission de télévision (SRC), « Hommage à Claude Champagne », et l'inauguration de la salle Claude-Champagne de l'École Vincent-d'Indy font partie des manifestations de cette année 1964 pour la reconnaissance du milieu envers le grand musicien.

    [6] Louise Bail-Milot, « L'Œuvre et les procédés de composition chez Claude Champagne », M.Mus. (Université de Paris-Sorbonne, 1972).

    [7] Marie-Thérèse Lefèbvre. Le milieu musical québécois et ses réseaux. Le cas des bourses du gouvernement attribuées aux compositeurs (1919-1929), Globe (revue internationale d’études québécoises); Volume 7, n°1, 2004.

     


Société d'Histoire du Vésinet, 2019 • www.histoire-vesinet.org