Le Gaulois, 11 avril 1892 (n°3433).

Un duel littéraire au Vésinet

La rencontre qui vient d'avoir lieu au pistolet, sans dommage pour aucun des adversaires, entre MM. Emile Zola et Pierre Loti, appartient à l'histoire de nos mœurs littéraires. On en trouvera, plus loin, les procès-verbaux mais nous pensons que les pourparlés qui l'ont précédée et le récit circonstancié de ce combat mémorable sont de nature à intéresser nos lecteurs...
On a pu lire, hier, dans le Gaulois les deux lettres qui l'ont rendu inévitable. Dans la première, M. Pierre Loti, s'adressant à M. Emile Zola, lui dit textuellement que son talent est "génial et immense". Rien de plus. Et il termine froidement par la formule consacrée: "Veuillez agréer, monsieur..." etc.
Et non seulement M. Pierre Loti se contente, pour caractériser le talent de M. Emile Zola, de deux épithètes quelconques, mais encore il n'affirme même pas que M. Emile Zola est le plus grand génie des temps modernes, ce qui est pourtant le moins que l'on se doive aujourd'hui entre gens de lettres.

A une attaque aussi directe et n'hésitons pas à le déclarer aussi peu courtoise, l'auteur de la Débâcle ne pouvait manquer de riposter vigoureusement, suivant son habitude. Il l'a fait en termes violents et dont on serait en droit de dire qu'ils dépassent toutes les mesures, s'il y avait encore des mesures. "J'ai, a-t-il écrit à son adversaire, pour votre talent si grand et si personnel, la plus vive sympathie."  Tous les mots sont calculés, on le remarquera, dans cette phrase, avec une rare science de l'outrage, jusqu'à cette expression "sympathie" qui a déjà fait couler tant de sang.


Pierre Loti (1892)


Emile Zola (1890)

Le lendemain matin, M. Emile Zola recevait la visite des deux témoins de M. Pierre Loti, MM. Mézières et Melchior de Vogué, qui venaient lui demander, de la part de leur client, une rétractation ou une réparation par les armes. M. Emile Zola, qui s'attendait à cette démarche, avait constitué, de son côté, deux de ses plus fidèles amis, MM. Paul Alexis et Henry Céard.
Une première entrevue eut lieu immédiatement. L'on discuta d'abord de la nécessité de la rencontre et il n'y eut qu'une opinion là-dessus ; les témoins avaient reçu,d'ailleurs, des mandats formels. Cependant, pour la forme et afin d'épuiser ce que l'on appelle toutes les tentatives de conciliation, M. Melchior de Vogué se borna à demander: " M. Emile Zola retire-t-il les mots "sympathie" et "talent si grand et si personnel" qui ont été généralement considérés comme une grave insulte dans le monde des lettres ?
Non, répondit M. Paul Alexis d'une voix farouche.
Il suffirait que votre client, reprit M. Mézières avec douceur, écrivît simplement qu'il considère M. Pierre Loti comme le plus superbe écrivain de la littérature française; qu'il ajoutât, par exemple, que Chateaubriand ne peut même pas lui être comparé. Qu'est-ce que cela vous fait ? Chateaubriand est mort, il n'a pas de descendants. Personne ne réclamerait.
C'est impossible, déclara M. Henry Céard.
– Il ne nous reste donc plus, continua M. Melchior de Vogué, qu'à régler les conditions du combat. Nous sommes l'offensé, nous demandons le pistolet.
On pourrait vous contester cette qualité, dit M. Paul Alexis, mais cela nous entraînerait trop loin. Soit, nous acceptons le pistolet. A combien de pas ?
Ici, M. Mézières intervint.
Messieurs, dit-il, il existe dans l'histoire l'exemple d'un duel qui n'est pas sans analogie avec celui-ci, je veux parler du duel Gambetta-Fourtou. Ces deux illustres orateurs s'étaient offensés publiquement ; l'opinion exigeait qu'ils se rencontrassent à main armée ; mais aucun des témoins n'aurait consenti à voir son nom mêlé à une affaire sanglante qui eût privé la tribune française d'un de ses plus beaux ornements, quel qu'eût été le résultat. On adopta donc des conditions, comment dirai-je ? modérées. Bref, on employa ce tact, cette délicatesse, ce savoir-vivre, qui font qu'un duel n'est pas un massacre digne des pires époques de la barbarie. Certes, le courage des adversaires ne saurait être mis en doute mais dans un duel, c'est principalement de la responsabilité des témoins qu'il s'agit, n'est-il pas vrai? "
Tout le monde approuva ce raisonnement et l'on rédigea le procès-verbal ci-dessous:

A la suite de lettres injurieuses, une rencontre a été jugée inévitable entre M. Pierre Loti, membre de l'Académie française, et M. Emile Zola. Elle aura lieu aux environs de Paris. l'arme choisie est le pistolet de combat. Deux balles seront échangées à cinquante pas
     Pour M. Pierre Loti : MM. Mézières et Melchior de Vogué
     Pour M. Emile Zola : MM. Paul Alexis et Henry Céard

Afin de dépister les innombrables curieux dont la présence eût vraisemblablement transformé le duel en une séance de l'Académie française, les combattants, les témoins et les docteurs, au lieu de prendre deux landaus, ainsi que c'est l'usage, louèrent un mail-coach, que M. Gordon Bennett lui-même s'offrit à conduire.
Durant le trajet de Paris au Vésinet, MM. Emile Zola et Pierre Loti causèrent à plusieurs reprises d'art et de littérature avec la plus grande cordialité. C'est ainsi que, en traversant la banlieue. M. Loti, apercevant un ouvrier en "État complet d'ivresse, qui battait sa femme, pendant qu'un enfant en bas âge le tirait par son pantalon et qu'un chien aboyait avec fureur, dit à son adversaire "Ah! maître, quelle description vous nous feriez de ce pittoresque tableau".
Tiens c'est une idée, s'écria M. Zola.
Et toute la troupe s'arrêta dans un petit restaurant. M. Zola demanda une plume et de l'encre et écrivit deux pages.
De même, comme on traversait un bois, M. Emile Zola remarqua un rossignol,jeune encore, qui se penchait hors de son nid pour contempler la vanité de l'existence.
Oh! Loti, soupira-t-il, racontez-nous cela.
Et Loti, sortant un carnet de sa poche, prit des notes.
On arriva ainsi sur le théâtre du combat..
Ce fut M. Melchior de Vogué qui mesura les pas. Il en compta cinquante et indiqua leurs places aux adversaires.

Comment ! s'écria M. Paul Alexis. Mais, moi aussi, je veux faire cinquante pas. Nous devons faire cinquante pas chacun. Ce n'est pas juste. On eut de la peine à lui faire comprendre que, si chaque témoin faisait cinquante pas, cela ferait deux cents pas, ce qui était contraire au procès-verbal. Il se mit alors à verser d'abondantes larmes, et cela retarda la rencontre de quelques minutes.
Le sort désigna M. Mézières pour diriger le combat. Avant de saisir son pistolet, M. Emile Zola tendit à M. Henry Céard les deux pages qu'il avait écrites dans l'auberge.
– Vous les porterez à Charpentier, mon éditeur, si je suis tué.
De son côté, M. Pierre Loti disait à M. de Vogué, en lui remettant ses impressions sur le rossignol:
– Pour Calmann Lévy, si je meurs.

Soudain, un silence terrible plana. M. Mézières se recula de dix mètres et donna le signal du feu en ces termes:" Messieurs et chers collègues, veuillez avoir la complaisance de tirer immédiatement et dans le plus bref délai, l'un sur l'autre. Les deux détonations n'en firent qu'une.
MM. Emile Zola et Pierre Loti, debout, se regardaient en souriant.
Les quatre témoins, en proie à une émotion indescriptible, se retirèrent une seconde pour rédiger le procès-verbal.

Conformément aux conditions énoncées, une rencontre au pistolet a eu lieu aux environs de Paris entre MM. Pierre Loti et Emile Zola. Deux balles ont été échangées sans résultat. Les adversaires se sont réconciliés sur le terrain.
     Pour M. Pierre Loti : MM. Mézieres et Melchior de Vogué
     Pour M. Emile Zola : MM. Paul Alexis et Henry Céard

Nous sommes allés, dans la soirée, prendre des nouvelles des deux illustres écrivains, qui vont aussi bien que possible.

Alfred Capus


Société d'Histoire du Vésinet, 2011- www.histoire-vesinet.org