D'après Sutter Laumann, Histoire d'un trente sous (1870-1871) chez A. Savine, Paris, 1891.

L'Exode au Vésinet devant l'invasion prussienne

...Quelques jours après le Quatre Septembre [1], mes parents quittaient le Pecq. Imitant ceux des Parisiens qui avaient habité la campagne durant l'été, ils s'empressaient de rentrer, non parce que la saison était trop avancée, le temps était splendide et présageait un merveilleux automne, — mais parce que les nouvelles augmentaient de gravité. Les Prussiens s'avançaient sur Paris, qui allait être assiégé, et l'on croyait trouver un sûr abri dans la ville, dont les forts et l'enceinte inspiraient la confiance. Il paraissait impossible que la capitale put être sérieusement investie. Sous ses murs, pensait-on, les Allemands trouveraient leur tombeau. Mais à tout prendre, et quoiqu'il dût arriver, on préférait rentrer dans Paris que rester dans la zone de la petite banlieue, exposé à tous les hasards de la guerre: canonnade des assiégés et des assiégeants, réquisitions; sans compter le risque de mourir de faim dans un pays abandonné, désert.
C'est à la gare du Vésinet que nous nous étions rendus pour prendre le train. Il y avait foule. Nous dûmes attendre, comme bien des gens, car de Saint-Germain les trains descendaient bondés. On se bousculait. Chaque place était enlevée d'assaut, et je ne sais même pas si l'on prenait des billets. Enfin, par chance, nous pûmes grimper sur l'impériale. Toutes les catégories de voyageurs étaient représentées: bourgeois cossus, artisans, ouvriers, cultivateurs des environs, soldats, prêtres...

L'Ogre Prussien
Litho Pinot & Sagaire, Epinal

En face de moi se trouvait un jeune homme d'une vingtaine d'années, revêtu d'un costume de franc-tireur : casquette américaine, vareuse et pantalon bleu foncé, bottes en cuir fauve. La vareuse était fortement galonnée et, sur l'épaule gauche, retombait un flot d'aiguillettes, comme en portent les aspirants de marine. J'enviais fort ce jeune homme et j'éprouvais pour lui un véritable respect, tant il avait l'air crâne. Il n'avait pas d'armes, mais entre ses jambes, sous la banquette, à côté d'un sac de troupier, il avait, chose bizarre, une boîte à violon. On causa ... Intrigué, je lui demandais quelle était sa profession. — Cuisinier, me répondit-il. Mon admiration baissa d'un cran. Je me sentis même humilié de mon peu de pénétration, ayant pris un gâte-sauce pour un artiste. On est bêta, quand on est jeune.
Un peu plus loin, un curé à la mine fleurie, tenait en main son bréviaire; mais il ne lisait point, intéressé qu'il était par les scènes curieuses qui se passaient sous ses yeux. Plusieurs dames se trouvaient parmi nous, vieilles pour la plupart ; et toutes, sans exception, avaient sur leurs genoux ou près d'elles, y veillant avec un soin jaloux, qui une cage où des oiseaux affolés battaient des ailes et pépiaient avec rage, qui un perroquet sur son perchoir, une autre encore un singe, un chat. Des paysannes, dans de grands paniers, avaient entassé des poules qui gloussaient ; des bourriches étaient bourrées de provisions et surtout de fruits. Il y avait aussi une meute de chiens de tout poil et de toute race. C'était l'arche de Noé. Les paquets de bardes et de linge s'empilaient entre les banquettes et dessous. Des gens avaient emporté de la vaisselle, des batteries de cuisine, des tableaux, des livres, des instruments de musique, des plantes, des arbustes et mille autres choses indescriptibles. Les employés du chemin de fer avaient fermé les yeux sur toutes ces violations des règlements administratifs. Du reste, ils eussent réclamé en vain.
Le spectacle était navrant ; il eut été comique en d'autres circonstances. Et pourtant, tout ce monde n'était pas triste. A part quelques vieilles femmes bien affligées d'un tel désordre et de la rupture de toutes leurs habitudes les plus chères, personne n'avait l'air soucieux.
On parlait haut. On riait. On en promettait de belles aux Prussiens ! « Pour sûr, ils trouveraient leur mort sous les murs de Paris ! »
Au fond, beaucoup ne croyaient pas absolument à ce qu'ils affirmaient, mais les uns parlaient ainsi pour se rassurer, par vaillance, et les autres par colère. L'imposante silhouette du Mont-Valérien, dorée par un dernier rayon de soleil couchant, ne pouvait qu'accoitre cette foi patriotique. La forteresse, se dressant sur la plaine comme une sentinelle avancée, faisait réellement bonne impression. Enfin tout le monde croyait que si les Prussiens arrivaient sous Paris, comme on l'annonçait, ils seraient bientôt balayés par une armée de secours, celle qu'on formait en province, et l'on pensait en être quitte au bout de quelques semaines, tout au plus. Puis, quoi ! Un siège, on n'avait pas encore vu ça !
...
Le train allait avec une extrême lenteur, tant il était surchargé. Dans la campagne, sur les routes, on ne voyait que voitures de maraîchers et voitures de déménagement, pleines de mobiliers, qui se dirigeaient vers Paris. Il y avait aussi des voitures de maître, coupés, calèches, mail-coachs, qui contenaient de tout hormis des promeneurs heureux.

***

    Notes et sources

    [1] Quatre septembre 1870, proclamation de la République (la IIIe) et insurrection de Paris.


Société d'Histoire du Vésinet, 2013 - www.histoire-vesinet.org