Bernard Le Bris pour la Société d'Histoire du Vésinet, septembre 2018.

Gustave Franconie, député de Guyane française

Né à Cayenne en 1845 et mort à bord du Normandie, en février 1910, il est le fils d'Alexandre Franconie, commerçant, philanthrope, aux idées progressistes et de Marie Geneviève épouse Franconie, fille d'esclave [1].
Gustave Franconie fut éduqué en grande partie par Charles Delescluze (un républicain déporté politique en attente de son amnistie en 1860) [2] qui après avoir séjourné un mois sur l'île du Diable, fut accueilli chez le père de Gustave, Alexandre Franconie qui, étant commerçant, avait peu de temps à consacrer à l'éducation de son fils.
Dès son adolescence, Gustave présente des aptitudes intellectuelles et un intérêt pour les valeurs de la république transmises par son précepteur. Il est envoyé à Paris, où il suit les cours du lycée Bonaparte puis ceux du lycée Charlemagne. Il aurait souhaité poursuivre ses études à l'École de médecine, mais il doit rentrer en Guyane pour diriger avec son frère, la maison de commerce familiale. Gustave s'y essaie, mais n'est indéniablement pas doué.
À la fin des années 1870, il collabore au Journal d'Outremer de Pierre Alype, un hebdomadaire consacré aux questions coloniales. Aussi, lorsqu'en 1878, on rétablit la représentation de la colonie au parlement, Gustave qui était en France à ce moment-là, revient à Cayenne dans le but de se présenter à l'élection législative partielle du 22 juin 1879 dont le siège de député venait d'être rétabli (après avoir été supprimé, comme celui du Sénégal, en 1875).
Il est élu député dès le premier tour, avec 1034 voix, contre 849 à Camille Pelletan et siège à l'extrême gauche. Après son élection, il retourne vivre en France et communique par correspondance avec ses électeurs.

Son action s'est alors manifestée dans plusieurs domaines. Il œuvre notamment pour favoriser l'immigration africaine libre. C'est une de ses premières démarches auprès du ministre des Colonies, après son élection de 1879. Il combattra ardemment pendant tous ses mandats pour le développement de la démocratie dans l'ensemble du territoire. Et il s'élèvera énergiquement contre la suppression par le gouvernement, des élections des conseils municipaux dans les communes rurales. Les habitants de ces communes rurales lui seront d'ailleurs reconnaissants, puisqu'à chaque élection, la masse la plus importante des bulletins qui lui étaient favorables, provenaient de ces communes.
C'est en 1885 que Gustave Franconie, premier député de Guyane, officialise le carnaval de Guyane célébré jusqu'alors uniquement par les colons – le carnaval étant interdit aux esclaves. Cependant, ces derniers osaient affronter l'interdit en se réunissant dans des fêtes clandestines où ils parodiaient et moquaient le carnaval des colons. Cette fête désormais « populaire » appartient aujourd'hui, grâce à l'action de Franconie, à la culture créole guyanaise et fédère également les communautés métropolitaines, brésiliennes et asiatiques.
Cette année-là, le gouverneur de Guyane achète à Gustave Franconie, la demeure familiale, et y ouvre musée et bibliothèque [3]. En effet, toute sa vie, son père Alexandre Franconie a collectionné livres ou journaux accumulés dans sa bibliothèque personnelle. A sa mort, il léguera sa bibliothèque au gouvernement local, à charge pour ce dernier de la mettre à disposition du public, vœu que réalisera son fils.
A partir de 1887, à la chambre des députés, Franconie intègre le groupe des députés républicains socialistes. Il s'intéresse particulièrement aux questions coloniales et aux dossiers concernant sa circonscription, s'élevant notamment contre l'envoi de récidivistes à Cayenne. Libre-penseur, il est membre du groupe de la Libre-pensée du 10e arrondissement.

Réélu en 1881, 1885, 1889, 1890 (élection partielle provoquée par sa démission, le 31 mai, à la suite d'un différend avec le sous-secrétaire d'État des colonies, Eugène Étienne, au sujet de la suppression de neuf conseils municipaux guyanais) et 1893.

Dans les années 1879-1880, Gustave Franconie est mêlé à l'aventure farfelue de la République de Counani [4], du fait de ses liens avec le journaliste Jules Gros. Les deux compères se retrouvent tous les vendredis soir, au restaurant du Grand Véfour à Paris. Autour d'un repas, marins, commerçants et politiciens, échangent leurs idées sur les questions coloniales. Dans ce club, Franconie est président et Gros secrétaire. La suite est connue et l'aventure de l'éphémère République se terminera en vaudeville, quelques années plus tard, sans que Gustave Franconie y ait réellement participé.

Gustave Franconie passe beaucoup de temps en Métropole [5] et sa longue absence de Guyane finit par agacer. En 1898 et en 1902 il perd son siège au profit du radical-socialiste Henri Ursleur, jeune avocat guyanais et Maire de Cayenne. En janvier 1906, la fédération socialiste à laquelle il appartient, adhère à la SFIO. C'est donc en tant que « socialiste unifié » (de tendance guesdiste) qu'il reprend enfin son siège à Ursleur à l'occasion des élections législatives de 1906. Cette même année, son fils Henri âgé de 23 ans et candidat à l'École de médecine navale de Bordeaux, se suicide en se tirant une balle de revolver en plein cœur.
Le 22 janvier 1910, alors qu'il est en route pour sa circonscription, Gustave Franconie meurt à 65 ans, à bord du paquebot Normandie, en rade de Pointe-à-Pitre.

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    Notes SHV et sources :

    [1] Enregistré à l'Etat civil de Cayenne le 11 mars 1845 sous le nom de Gustave Paul Geneviève, du nom de sa mère, l'enfant est légitimé après le mariage de ses parents, le 27 juillet 1853.

    [2] Condamné par contumace à la déportation, Delescluze se réfugia à Londres où il fit paraître le Proscrit, la Voix du Peuple et le Peuple. Venu secrètement à Paris en 1853, il fut dénoncé, arrêté et condamné à 4 ans de prison. Il fut successivement transféré à Belle-Île, à Corte, à Toulon, au fort Lamalgue, à Brest et enfin à Cayenne (Ile du Diable). L'amnistie de 1859 le ramènera en France en 1860.

    [3] Franconie laisse son nom au Musée territorial – départemental à Cayenne, situé près de la très belle place des Palmistes, installé dans l'enceinte de leur belle demeure créole à l'atmosphère si particulière, reconstituant un microcosme, un concentré de Guyane : des collections d'histoire naturelle au bagne en passant par les monstres, l'artisanat amérindien, boni, créole, des maquettes, des minéraux, des tableaux historiques.

    [4] La République indépendante de Guyane a été fondée en 1886 par les habitants de Counani avec quelques aventuriers français et des esclaves fugitifs sur une immense zone contestée de 350 000 km² entre la France et l'Empire du Brésil. Cette république, présidée depuis Paris par le journaliste Jules Gros, ne fut reconnue ni par la France, ni par le Brésil. Guigues, ancien fonctionnaire de la Guadeloupe, ex-commissaire de police des mines du Venezuela, pensait qu'un notable français donnerait de l'assise au projet. Il songea à Jules Gros, rencontré à Paris lors d'un dîner au Véfour, en compagnie du député de Guyane de l'époque, Gustave Franconie. Journaliste, écrivain raté, Jules Gros a partagé son enthousiasme pour les explorateurs dans le Journal des voyages.

    [5] Durant son long séjour en Métropole, Gustave Franconie aurait habité dans les années 1875/1878 au Vésinet, puis à Asnières.


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