La Presse, n°3623, 5 janvier 1925

La boite à thé de Chester Kingston

Il y a des numéros qu'il fait toujours plaisir de revoir et qu'il est même utile d'examiner à nouveau après quelques mois d'absence. On en saisit mieux la valeur, si du moins l'artiste l'a pu maintenir en même forme ou lui a fait subir des modifications renforçant cette valeur. Le numéro a une vie propre.
Nous avons vu réapparaître, vendredi soir, à l'Empire, la boîte à thé du contorsionniste Chester Kingston, d'où émerge un pied, puis se dresse un corps qui semble se défriper : un homme en naît qui y rentrera après dix minutes d'existence mouvementée comme de l'oeuf au tombeau. C'est, un petit drame étrange, une manière de fumée qui prendrait forme humaine infiniment souple et en continuelle métamorphose plastique.

La qualité poétique du numéro de Chester Kingston est certaine, ténue en sa vibration délicate et humoristique. Elle eut enthousiasmé notre ancêtre en la corporation des critiques de music-hall, Théophile Gautier qui, le premier des critiques dramatiques, devina l'importance que prendraient les jeux du cirque - il n'était pas encore question du music-hall à cette époque - et s'en fit le chroniqueur prophétique.
Le merveilleux Chinois, flegmatique et fluide qu'est ce jeune Américain eut pu lui inspirer un poème à sa manière d'Emaux et Camées. Et je sais un grand peintre qui attendait depuis quelque temps le retour de Chester Kingston sur une scène parisienne pour tenter d'en fixer l'esquisse subtile. 
Techniquement, Chester Kingston a toujours la même docilité aux courbes et aux angles. Il ne semble jamais se forcer. Il joue de lui-même avec cette même nonchalance sûre de ne point demeurer en quelque fausse position. Pour se convaincre qu'à sa place l'on serait à la torture, il faut bien y réfléchir, car son sourire fleurissant au visage est si rassurant ! Je ne connais pas de disloqué qui donne une telle impression de naturel. Il est l'homme qui, doué de possibilités élastiques et serpentines vraiment invraisemblables et anormales, demeure un homme et ne veut pas du tout imiter le serpent. 
J'ai dit « anormales », mais je m'en dédis : car Chester Kingston prétend qu'il n'y a rien d'anormal en son cas et que c'est nous qui nous sommes laissé devenir des ankylosés pour n'être pas pratiquement en caoutchouc comme, lui-même ! D'ailleurs il sait parler de son art et il a un esprit digne de son corps. Chaque fois que j'ai eu l'honneur et le plaisir de causer avec lui, je m'en suis aperçu. Chester Kingston est vraiment une des grandes attractions du music-hall contemporain, techniquement, esthétiquement, spirituellement.

    Legrand-Chabrier

    MM. André Legrand et Marcel Chabrier,

    duo de chroniqueurs de la vie parisienne et du monde du spectacle.


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