D'après Charles Maurice, baron de Vaux, Paris, 1888 [1]

Le commandant Hériot
philanthrope et sportsman accompli

C'est une portraicture [sic] tout à fait séduisante que celle du commandant Hériot. Le commandant a quarante ans, est vigoureusement et élégamment découplé, d'un abord sympathique et d'une courtoisie parfaite. Arrivé rapidement au grade de chef de bataillon dans l'armée, jugé même comme un officier hors pair par ses camarades, le commandant quitta l'armée, à la mort de son frère, pour se consacrer tout entier à l'œuvre créée par ce dernier ; mais il n'en est pas moins resté militaire de caractère et d'esprit, comme de figure et de maintien. Il est militaire dans le joli sens et aussi dans l'acception morale du mot ; et il l'a prouvé en fondant l'orphelinat des pupilles de la guerre et en faisant don à l'État de cette propriété, avec une dotation de 2 500 000 francs.
Comme on ne rencontre pas tous les jours des philanthropes disposés à faire des sacrifices de ce genre, on nous permettra de dire que le commandant Hériot a bien mérité de l'armée et que son nom devrait être gravé sur le livre d'or des bienfaiteurs de l'humanité. Non content d'avoir doté son pays d'une institution aussi utile, il fait construire, dans l'Aube, à Essoyes, où il est né, un orphelinat de jeunes filles qu'il dotera princièrement, soyez-en convaincus. Tout cela a été fait simplement, modestement, avec la suite d'idées d'un homme d'affaires et l'esprit d'un philosophe, sans bruit, sans réclame, sans ostentation. On avouera qu'il est difficile d'être plus grand, plus généreux et de meilleur goût dans sa philanthropie.

Le commandant Hériot n'est pas seulement un homme de bien, c'est encore un sportsman accompli.
En escrime, il est de première force. C'est un tireur classique, à la fois attaqueur, pareur et riposteur. La main est parfaite, vigoureuse, souple et rapide ; elle exécute les coups avec une finesse de doigté et une précision remarquables. Il n'a point de coups préférés à proprement parler. Il se règle sur son adversaire, qu'il attend le plus souvent de pied ferme. Un des triomphes du commandant Hériot, c'est le temps d'arrêt. Les jambes ne sont pas inférieures au bras : bien proportionnées et musclées, ce sont des leviers passants dont il sait se servir à l'occasion. Quand, par exemple, il est parvenu à se loger, — mouvement qu'il exécute avec autant de science qu'Alfonso de Aldama [2] – il se fend avec la rapidité de l'éclair dans le « jour » qu'il s'est préparé.
Rien n'égale la vitesse, la netteté, la maîtrise du coup de bouton qui frappe la poitrine de l'adversaire. Le commandant Hériot était un des rares officiers connaissant à fond l'escrime, capable de suivre toutes les phases d'un long assaut. Si un jour ou l'autre il se décide à convier quelques amis à un assaut, il y a dans sa propriété du Vésinet un hall superbe [3], qui fait l'admiration de tous les artistes, pouvant être converti en salle d'escrime.
Quel merveilleux palais que cette demeure du Vésinet ! Comme le caractère, les goûts, je dirai presque les mœurs du propriétaire s'y reflètent d'une façon intime ! Il est difficile en visitant cette demeure de ne pas deviner la manière d'être physique et morale de ce sportsman, dont j'ai pu apprécier les éminentes qualités et les profondes connaissances en tout ce qui concerne le sport.

Comme il pratique l'équitation avec autant de succès que l'escrime et qu'il adore les chevaux, il en possède de merveilleux. Leur installation ne laisse rien à désirer.
Dans les écuries du Vésinet, se trouvent réunis les chevaux d'attelage au milieu desquels on voit six paires de carrossiers d'une ampleur de formes n'excluant ni l'élégance ni la distinction des races. Presque tous ces chevaux ont été achetés dans le Yorkshire.
Les hachs et les hunters [4] sont à l'extrémité de l'écurie, dans des box pavés de briques d'une pâte très fine, disparaissant presque entièrement sous une épaisse litière de paille dorée.
Des fenêtres au nord et au midi, garnies de persiennes et de stores, aèrent ou réchauffent tour à tour cette écurie, dont la mangeoire de bois de chêne et le râtelier de fer poli sont toujours abondamment pourvus d'avoine mêlée de féveroles et de foin odoriférant. Les remises se trouvent à gauche des box, dans un corps de bâtiment parallèle, on y voit un mail-coach qui fait l'admiration des connaisseurs, un phaéton, un coupé de voyage et plusieurs breaks.

Malheureusement, la gérance des Magasins du Louvre, qu'il a acceptée pour continuer l'œuvre de son frère, qui en était le créateur, ne lui permet plus guère de pratiquer l'équitation comme il le faisait jadis, mais néanmoins son activité est telle qu'il trouve encore le moyen de se livrer de temps en temps à son plaisir favori. Il appartient à l'école du comte d'Aure, et l'équitation hardie est celle qu'il pratique le plus volontiers. Bien assis dans sa selle, tenant son cheval dans ses genoux nerveux, il aborde n'importe quel obstacle, aussi bien le double post-and-rail qu'un bank.
Il va sans dire que le pur-sang a toutes ses préférences, car il est irrécusablement prouvé par l'expérience que le pur-sang seul est capable d'aborder des obstacles aussi sérieux. Seuls ils ont du cœur et de la race. Aussi tous ses chevaux de selle sont-ils des chevaux de pur sang.

Maintenant, si le commandant Hériot se montre rarement au Bois, c'est qu'en France on ne peut s'empêcher de compter avec les préjugés, même les préventions. Le cheval et tout ce qui s'y rattache est difficilement accepté en France ; il est impossible de ne pas se le dissimuler. Le titre de sportsman serait une faible recommandation, si ce n'est un obstacle absolu pour un début dans une carrière sérieuse. L'embourgeoisement général de notre société est pour beaucoup dans cet étrange ostracisme, mais enfin il existe, et vous persuaderez difficilement qu'un homme peut monter à cheval, s'occuper de sport, et être en même temps doué d'une capacité réelle. Si cette funeste passion s'empare malencontreusement d'un grave personnage, il s'en cache comme d'une mauvaise action et monte à cheval à huis clos.

Le commandant Hériot menant lui-même son phaéton.
Dessin de Edouard Detaille (1887) - Les hommes de sport, Paris, 1888.

Il a grandement raison, car on sera plus indulgent pour n'importe quelle autre faiblesse. En Angleterre, un ministre arrive au Parlement à cheval, ou menant son phaéton, pour soutenir une discussion où les intérêts du pays doivent être débattus ; il ne s'en porte pas plus mal que nous sachions. Un avocat ou un juge ont le droit de se rendre au tribunal dans le même équipage, l'un sans léser les intérêts de son client, l'autre sans rendre un jugement inique. Vous figurez-vous d'ici un avoué se rendant au Palais sur un pur-sang, ou un notaire arrivant à son étude en menant son tendem. Si, après une semblable équipée, ils devaient se retirer, leurs successeurs auraient beaucoup à faire pour ne pas ressentir longtemps le contre-coup d'un aussi grand scandale.
Pour M. Hériot, heureusement, cela ne va pas jusque-là et il ne viendra à personne, surtout en voyant les améliorations qu'il a apportées dans l'intérêt matériel et moral de ses employés, de le considérer comme un oisif. Du reste, ceux qui auraient quelques doutes à ce sujet, n'auraient qu'à se promener un de ces matins vers sept heures et demie autour des magasins du Louvre ; ils verraient à cette heure matinale où tout s'éveille, s'organise et se transforme, le commandant Hériot, allant et venant, jetant partout le coup d'œil du maître, entouré de commis qui viennent recevoir ses ordres, réprimandant les uns, encourageant les autres, blâmant ceci ou approuvant cela et, en somme, recevant de tous ces marques de déférence que les inférieurs accordent seulement à ceux-là qui sont à la hauteur de la mission qui leur est échue. [5]

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    Notes et sources

    [1] Les hommes de sport - préface par Alexandre Dumas fils, par le baron Charles-Maurice de Vaux chez C. Marpon et E. Flammarion (Paris) 1888.

    [2] Célèbre duelliste de l'époque, d'origine cubaine, familier des ombrages du Vésinet, tant comme bretteur que comme témoin.

    [3] Un autre article en donne les dimensions : vingt mètres de long sur quatorze de haut (Le Gaulois, n°2834, 2 juin 1890).

    [4] Chevaux de galop et d'obstacles. Allusion à des disciplines équestres pratiquées par les gentlemen.

    [5] Ce portrait élogieux paraissait au moment même où le Cdt Hériot sombrait dans une grave dépression et plusieurs mois d'internement.


Société d'Histoire du Vésinet, 2013 - www.histoire-vesinet.org