D'après Lucien Vieville pour Force Ouvrière, hebdomadaire de la CGTFO, jeudi 21 mars 1957.

Hibernatus au théâtre

Une pièce soviétique dont un hebdomadaire a publié il y a quelques semaines la traduction, fait, dit-on, courir le Tout-Moscou.
Le héros, au premier acte, est enseveli sous les ruines d’un immeuble en flammes et, lorsqu’on songe à les dégager, vers 1975, ces décombres laissent apparaître le corps non point carbonisé, mais intact. L’effondrement de la cave l’a précipité, sans doute, vers quelque glacier souterrain où il est demeuré congelé. Hiberné plutôt puisque c’est le mot savant — et excellent.
On le « deshiberne » et voici le gaillard plongé dans la vie moderne, parmi les robots humains, les disciplines mécaniques.

L'homo hibernatus que Jean Bernard-Luc dégèle sur le plateau de l’Athénée évite au contraire ce dépaysement. Pour l’en garder — il a été découvert au pôle Nord où, bourré de morphine et de whisky, matières qui, à ce qu’il parait, favorisent l’état d’hibernation, il a « dormi » 56 ans — ses petits enfants deviennent ses parents, coupent l'électricité, le téléphone, la radio, s'habillent selon les gravures de mode 1900. Et l’octogénaire, un beau gars de 25 printemps, se laisse prendre au jeu. D’autant plus que — idée plaisante et ironique — l’auteur a imaginé que l’État, soudain transformé, se mettait au service de ce phénomène que le monde entier nous envie.
L'hiberné habite Le Vésinet ; donc Le Vésinet reviendra à l’heure 1900, ou plutôt 1901, année de la « Grande Exposition ». Plus d’autos, des fiacres ; plus d’agents, des sergents de ville ; plus d’avions sur la bourgade, mais un ballon captif. Plus de passants 1957 sur les trottoirs ; seuls y sont tolérés les ecclésiastiques et les religieuses, dont l’aspect n’a guère varié en un demi-siècle. Du coup, jamais on n'en aura vu autant déferler sur Le Vésinet et la mode féminine s’engoue des robes d’Ursulines en bure très légère.

Affiche d'Hibernatus, pièce de théâtre en 4 actes

représentée pour la première fois au théâtre de l'Athénée

le 26 janvier 1957.

Faut-il dire que cette situation, toute provisoire puisqu’il s'agit de deshiberner moralement et sans heurt cet « Hibernatus » (c’est le titre de la pièce) qui vient de l'être physiologiquement, engendre mille quiproquos, autant de gaffes et pas mal d’allusions en général fort plaisantes ; et en effet, on s’amuse beaucoup à « Hibernatus ». Moins toutefois au dernier acte qu’aux précédents. Que l’auteur le réforme et nous aurons alors un vaudeville à la Feydeau et digne du maître, c’est à dire justifiant à merveille sa seule prétention de distraire sainement, sans recours à une philosophie ardue.[1]
Telle quelle, c'est déjà une soirée joyeuse, pleine de gags aussi ingénieux que logiques. On ne sera pas surpris si Georges Vitaly, qui aime l'auteur de « On purge Bébé » a mis en scène « Hibernatus » avec une évidente allégresse, servi par un bon décor de François Ganeau.

Les artistes sont tous excellents. C’est sans doute à Jean-Pierre Marielle qu’iront à bon droit les plus imposants lauriers. « Sorti » par René Dupuy, voici un acteur doué pour la comédie et qui le prouve. Jean Parédès en « abat » trop, mais demeure cocasse, François Guérin, le deshiberné, distingué et discret, est parfait et sympathique, et la fraîche Nelly Vignon apporte ses yeux de velours, sa grâce et son intelligence à une cause si bien gagnée que nous n'aurons, sans doute, plus l’occasion de remettre les pieds à l’Athénée avant bon nombre de mois. [2]

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    Note et sources:

    [1] Si le critique de Force Ouvrière se félicite du choix de l'auteur pour une pièce « à la Feydeau », celui de La Croix le déplore : « l’auteur a cependant tenté de renouveler le sujet en n’insistant pas trop sur le contact brutal de l’hiberné avec l’ère atomique. Il a même choisi un parti pris diamétralement opposé. [...] son usage d'un décor 1900 donne un peu trop dans le genre Feydeau. » La Croix, 7 février 1957.

    [2] La pièce a été reprise au théâtre de la Michodière le 10 janvier 2015, dans une adaptation d'Eric-Emmanuel Schmit et une mise en scène de Steve Suissa.

 


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