Alain-Marie Foy, Jean-Marie Dumont, Extrait du Bulletin
Municipal, n°31, juin 1975
Hommage à Joséphine
Baker
La disparition d'une artiste
de music-hall passe parfois inaperçue. Ce ne fut pas le cas pour Joséphine
Baker dont le talent a toujours été très cher au coeur des Français. Mais
beaucoup de Vésigondins ignorent sans doute que la célèbre chanteuse a
résidé pendant de longues années au Vésinet.
Joséphine Baker [1] était née en 1906
à Saint-Louis dans l'état de Missouri aux États-Unis. C'est à l'âge de
seize ans qu'elle monta sur les planches pour commencer une carrière qui
devait la mener rapidement à Broadway. C'est cependant à Paris que la
chance lui a vraiment souri. Elle y arrive, en effet, en 1925, avec la Revue Nègre. Cette magnifique fille noire allait en quelques soirées
conquérir la capitale. Son entrée sur la scène des Folies-Bergère, avec pour tout costume un pagne de bananes, est restée célèbre.
On
sait moins qu'elle ne tarda pas à s'acheter une grande villa au Vésinet,
au n°52 de l'avenue Georges-Clemenceau, appelée Le Beau Chêne
et dont les propriétaires actuels n'ont pratiquement pas modifié l'aspect.
Dans cette immense maison, très fin de siècle d'apparence, entourée d'un
splendide parc à l'anglaise, Joséphine vivait entourée d'animaux familiers
parmi lesquels on compta même un léopard et quelques singes dont l'un
d'entre eux s'échappa et fut retrouvé au second étage d'une maison du
voisinage.
Dans la préface qu'il écrivit aux mémoires de Josephine Baker, Marcel
Sauvage [2]
raconte que ce qu'elle préfère c'est "le grand verger, les serres
avec leurs plantes exotiques, le potager où dix fois par jour elle va
regarder pousser fruits et légumes, ramasser des escargots pour sa famille
de canards beiges." Dans le vestibule de la maison, il y avait
une armure empanachée du XVe siècle.
Si elle avait deux amours - son pays et Paris - elle avait deux
passions: la danse et... les enfants, Celle qui introduisit en France
le Charleston adorait en effet les petits et, quand elle en avait
le loisir, elle quittait le luxe de sa villa pour courir à l'orphelinat
Saint-Charles, avenue de Lorraine (alors avenue d'Alsace-Lorraine, ainsi
nommé parce que l'orphelinat qui s'y trouvait avait été créé pour accueillir
les orphelines d'Alsace-Lorraine restées françaises après la guerre de 1870). Plus encore que
les gâteries qu'elle leur distribuait largement, c'est son affection qu'elle
leur offrait.
Puis vient la guerre de 1939. Elle a plus
de quatre mille filleuls de guerre. Chaque soir elle assure à la gare
du Nord, à ses frais, la gestion d'un centre d'accueil pour les réfugiés.
"A l'aube elle regagne au Vésinet sa maison lointaine. Avant de
se coucher, elle s'astreint encore à une longue prière. Elle dort quelques
heures et, dès qu'elle a pris son bain, elle s'assoit à une table dans
sa chambre; elle écrit à ses soldats.".
Puis elle s'occupe de la préparation des colis qu'elle leur destine.
Joséphine s'engage alors dans l'aviation.[3]
D'abord infirmière de la Croix-Rouge, elle passe en 1940 au Maroc où elle
rendit d'inappréciables services à l'armée française ce qui lui valut
la Légion d'Honneur et la Croix de Guerre avec palmes. Pendant ce temps,
sa villa du Vésinet est occupée par les Allemands. Dans ses mémoires elle
indique qu'elle la retrouva sabotée et ajoute « les Américains,
les Français qui l'occupèrent ensuite n'ont pas beaucoup arrangé les dégâts...»
Dès son retour avec les armées alliées en 1944 elle court vers son cher
Vésinet qui, Dieu merci, n'a pas eu trop à souffrir de la guerre si on
le compare à d'autres communes de la banlieue de Paris.
Le 8 mai 1945, c'est la paix. Le 14 juillet suivant, le Général de Gaulle
préside aux Champs-Elysées un magnifique défilé des troupes françaises
et alliées. A cette occasion de nombreux chefs d'États ont été invités.
Le Sultan du Maroc, Mohamed V est venu et Joséphine Baker organise en
son honneur une somptueuse fête, la dernière, dans sa villa du Vésinet.
Plusieurs orchestres sont dispersés dans le parc dont les bosquets sont
éclairés. Les hôtes, ministres, ambassadeurs, artistes, militaires et
le Sultan lui-même arrivent dans de magnifiques voitures américaines qui
font sensation dans ce quartier tranquille. Lorsque cette nuit de rêve
s'achève, c'est fini. La belle propriété s'endort jusqu'à ce que Joséphine
s'en défasse.
C'est
qu'elle a maintenant une famille. Elle a recueilli des enfants abandonnés
de toutes les races. Elle en aura douze dans sa propriété des Milandes.
On connaît la suite, les difficultés financières, retour sur les planches
et puis, cette année [1975],
une grande revue au Théâtre Bobino. Mais c'est trop d'efforts pour cette
femme de soixante-neuf ans qui est restée débordante de vie et qui s'est
donnée tout entière à ce dernier spectacle. Prise d'un grave malaise,
elle meurt le 12 avril dernier sans avoir repris connaissance.
Elle n'avait pas oublié Le Vésinet et il lui arrivait d'y faire une visite.
Lors de son retour à l'Olympia, elle vint dédicacer ses disques à la Maison
des Jeunes et de la Culture.
Il faut saluer avec tristesse la disparition
de l'artiste incomparable qui fut une des reines de Paris pendant les
quinze années qui ont précédé la guerre et qui, au temps de sa gloire,
avait choisi notre commune pour résidence. Mais il faut aussi s'incliner
avec respect devant la femme de coeur qui s'est dévouée corps et âme au
service des orphelins et de la fraternité humaine. Son souvenir restera
vivace parmi les Vésigondins qui ont apprécié dans leur jeunesse les spectacles
où les chansons de cette idole des années folles.
***
Notes
additionnelles (shv, 2006) :
[1] Joséphine Freda Mac Donald, est née le 3 juin 1906 à Saint Louis, Missouri.
Sa mère est noire, son père est d’origine espagnole, tous deux artistes
dans le besoin. Joséphine travaille comme bonne à 7 ans, arrête l’école
à 12 et se marie à 13 avec Willie Wells Baker. Une précocité qu’on retrouve
dans sa carrière de danseuse. Elle gagne son premier cachet en 1918, fait
ses débuts au Hooker Washington Theater à 14 ans et connaît le
succès à 16 !
[3] Après avoir chanté en 1931 ses deux amours, son pays et Paris, elle est
devenue française en 1937 en épousant Jean Lion, un industriel juif. Quelques
années plus tard, la guerre éclate. Elle entre alors en Résistance, un
pan méconnu de son histoire ... [ lire Joséphine Baker, la résistante].