D'après Le Vésinet, revue municipale, n°65, décembre 1983.

Le Vésinet rend hommage à Jean Marais

Le 17 octobre 1983, au cours d'une sympathique manifestation où l'acteur était présent, la salle de cinéma dite "Cinécal" au Centre des Arts & Loisirs, était baptisée "Salle Jean-Marais".

Jean Marais

L'acteur avec Claude Teysoneyre, gérant de la Salle Jean-Marais

Jean Marais est un ancien vésigondin. Né en 1913, il avait cinq ans lorsque après la guerre et le divorce de ses parents, sa famille s'installa au Vésinet, au 60, boulevard de Belgique (actuellement le 90). Dans son livre, "Histoire de ma vie", publié en 1975, il dépeint son enfance dans notre commune.

Ma mère avait loué au Vésinet une affreuse maison en meulière (je disais "en molière"...) dont la tourelle me transportait. Dans le jardin, un bassin de trois mètres, entouré de faux rochers, me semblait immense comme la mer. Un château! Nous habitions un château. Ma mère était princesse, peut-être la fiancée de Dieu. La vie s'organisait. Les deux aïeules se partageaient le travail. Pas de serviteur. Etrange pour le château de Dieu. Tante Joséphine s'occupait du rez-de-chaussée, de la lessive, du déjeuner, du marché et d'Henri, mon frère ; ma grand-mère, du premier et du second étage, du dîner, du repassage, de la couture et de moi.
De cinq à sept heures, elles jouaient au jacquet. Le jacquet, pour moi, c'était le signal que je n'aurais plus longtemps à attendre le retour de ma mère. Je vivais dans cette attente, tout en jouant comme les autres enfants. Mais, de cinq à sept, mes jeux étaient un peu différents: caché sous le grand tapis de la table de la salle à manger, ou, l'hiver, accroupi devant la salamandre, je m'enfermais dans un monde où j'avais, seul, le droit de pénétrer. J'y retrouvais des amis et des ennemis que j'étais seul à connaître. Alors, je restais immobile jusqu'au moment où j'avais l'impression que mon corps s'amincissait à tel point que si j'avais fait l'effort de remuer et de prendre mon poignet entre mon pouce et mon index, mes deux doigts se seraient touchés à travers ma chair. Sensation à la fois douloureuse et euphorique.

Souvenirs, souvenirs ! Pour atténuer le jugement sévère de Jean Marais, on peut invoquer le caractère approximatif du souvenir de cette grande maison bâtie en briques et pierres de taille par l'architecte Edmond Baume, la meulière ne servant qu'au soubassement. Son allure massive et sombre, et une ébauche de tourelle peuvent évoquer un château propre à impressionner un enfant de cinq ans.

Un peu plus loin dans son livre, il décrit la salle de bain, une des pièces qui l'avait particulièrement marqué dans cette maison :

Au milieu de la pièce, une lampe à pétrole ronde dégageait une odeur fascinante: des bouillottes d'eau chaude y gardaient leur chaleur; des casseroles blanches de calcaire attendaient d'être employées; un réchaud à gaz sur une étagère de bois était chargé d'autres fers à friser. Il y avait aussi une baignoire grise sans revêtement; un linoléum, à terre, cassé, percé.
Sur les murs sans ton, d'innombrables punaises soutenaient des ficelles auxquelles étaient accrochées des serviettes désassorties. Tout ce bric-à-brac répandait une odeur indéfinissable - mélange de gaz de pétrole, de papier brûlé, de poudre, de cheveux roussis, et de parfum de Guerlain. Oui, j'oubliais les parfums, de toutes les marques, de toutes les tailles. J'oubliais encore de grandes étagères sur lesquelles étaient cloués de vieux rideaux destinés à dissimuler des peignoirs de bain sans couleur.
Assis sous ces rideaux, à même le pauvre linoléum, j'assistais à la métamorphose.
Grand privilège qui me remplissait d'une joie étrange! le maquillage terminé, la coiffure faite, c'était le moment où ma mère choisissait ses bijoux. Elle devenait idole, et je rêvais d'accrocher moi-même les boucles d'oreilles, les colliers, les bracelets, de lui mettre ses bagues. On me permettait quelquefois de suggérer la robe, et j'étais très heureux, très fier quand mon choix était accepté. Enfin venait le tour du chapeau, de la voilette, des gants.
Cette salle de bains sordide devenait la grotte cachée de quelque fée alchimiste, un laboratoire nécessaire à la création, à la beauté. Cendrillon était prête pour le bal. Je l'accompagnais jusqu'à la grille du jardin. Chaque départ me bouleversait. Elle allait prendre son train à la gare du Pecq, situation fausse jusque dans les petits détails de notre vie puisque nous demeurions au Vésinet.

Jean Marais fut inscrit comme externe à l'école Saint-Charles (rue Armand-Chardron) mais il ne resta que quelques années au Vésinet avant de partir vers 1925 à Chatou.

Jean Marais au Vésinet en 1995

Jean Marais au Vésinet en 1995 pour le centenaire du Cinéma

(avec A.M. Foy, maire du Vésinet et P. Montéléon directeur du théâtre du Vésinet)

© le Vésinet la revue n°12, décembre 1998


marais livre

Jean MARAIS, Histoire de ma vie
(Avec une suite poétique composée de 115 poèmes inédits de Jean Cocteau)
Paris, Albin Michel, 1975, 316 pg, qq photos et ill. Nb, in-8 .
réédité en 1998.


Société d'Histoire du Vésinet, 2005 - www.histoire-vesinet.org