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Joséphine Baker, aviatrice brevetée

En 1927, la presse avait suivi avec avidité les progrès de la jeune vedette du music-hall dans son apprentissage de la conduite automobile. Il en fut de même lorsque 10 ans plus tard, Joséphine Baker décida d'obtenir son brevet de pilote d'aéroplanes.
En première page du Matin, le 11 mai 1935, un court entre-filet informait les lecteurs que « Mlle Joséphine Baker a pris hier sa première leçon de pilotage à l'aérodrome de Guyancourt. » La nouvelle sera très largement reprise dans la presse parisienne comme de province.

    Joséphine Baker va réaliser bientôt un rêve longuement caressé. Elle a pris hier après-midi, à l'aérodrome de Guyancourt, sa première leçon de pilotage. Elle compte hâter son entraînement et pouvoir bientôt obtenir son brevet. « Combien je préfère l'avion à l'auto », s'exclame-t-elle avec une conviction extasiée qui, en illuminant ses grands yeux noirs, fait briller son large sourire. Notre photo (ci-dessous) prouve d'ailleurs toute l'attention passionnée qu'elle porte à son moniteur, M. Demay.

La légende du cliché accompagnant la nouvelle précisait : « Voici la gracieuse vedette exprimant à son professeur, le moniteur Demay, tout le bien qu'elle pense de son enseignement. » [1] De ce jour datent tous les clichés qui paraitront deux ans plus tard pour illustrer l'obtention du brevet de premier degré. passé dans un quasi anonymat.

    Joséphine, dans, sa loge des Folies Bergère, est très excitée... Alice, sa fidèle habilleuse, bougonne entre ses dents : « Elle va se tuer. » Et voici la nouvelle : Joséphine va passer son brevet de pilote d’avion. Déjà, chaque jour, elle quitte Le Vésinet pour se rendre à l’aérodrome de Guyancourt et fait sa promenade matinale dans un appareil à simple commande car, intrépide et prudente à la fois, dans les airs elle est aussitôt dans son élément : tous les mouvements nécessaires à ses envols et à ses atterrissages lui venaient comme spontanément, par réflexes... Colibri par le ramage, elle a, comme l’oiseau des îles, l’instinct de l’air, le sens du vent... Le moniteur Demay, qui a été charge de l’instruire, a constaté sa précoce maîtrise. Cette semaine, Joséphine, grande vedette de music-hall, passera son brevet premier degré. [2]

Joséphine Baker apprend à voler (Guyancourt, 11 mai 1935)

Premier cliché (retouché). Agence Rol.

 

Joséphine Baker prend sa leçon de pilotage avec Demay. La voici prenant place dans la carlingue.

Guyancourt, 11 mai 1935. Photo. Rol,

 

Joséphine Baker et son moniteur à Guyancourt.

Guyancourt, 11 mai 1935. Photo. Rol,

Quelques jours plus tard, l'objectif était atteint. Joséphine devenait « aviatrice ».

    ...

    A cet aérodrome de Guyancourt où, par une délicate attention, le bar s’appelle « Bengali », Joséphine Baker vient souvent du Vésinet où elle habite, en voisine...

    Dès qu’elle a un instant de liberté, elle accourt et prend son vol, toute seule : car, s’il y a des années qu’elle a reçu le baptême de l'air, voilà des mois qu'on lui laisse, si l'on peut dire, la bride sur le cou...

    Pourtant, elle n'avait pas encore passé son brevet de pilote : un jour, il faisait trop mauvais temps ; un autre jour, elle devait faire un raccord aux Folies-Bergère ; une autre fois, il lui fallait assister à une répétition générale...

    Mais, aujourd'hui, c'est l'heure H. : l'appareil est en ordre de marche, on place les appareils enregistreurs qui témoigneront de l'altitude atteinte et à 11 heures, Joséphine, ayant passé sa combinaison, mis son casque, s'installe...

    Dès le départ, sa maîtrise s'affirme et elle ne tarde pas à disparaître pour reparaître longtemps, bien longtemps après dans un atterrissage impeccable. Joséphine Baker descend alors le petit escabeau de son avion avec autant de grâce légère que le grand escalier des Folies-Bergère...

    On examine aussitôt les appareils enregistreurs : « Comme ça, c'est gagné ! » Le pilote Delmont, qui était venu spécialement, ne put s'empêcher de chanter : « J'ai deux amours », tandis que l'hirondelle-fétiche de Joséphine poussait des cris perçants... Joséphine ayant satisfait à toutes les conditions exigées, est reçue pilote. Et elle est bien contente !

    S'il y avait eu un micro, elle aurait sans doute déclaré, suivant l'usage : « Je tâcherai de faire mieux la prochaine fois ! » Mais, il n'y a pas de micro, pas de cinéma, pas de photographes. Joséphine Baker, étincelante vedette au music-hall, est, dans la vie, modeste comme la violette... [3]

Toute à sa joie de ce nouveau succès, Joséphine Baker ne mesurait sans doute pas, alors, quel retentissement, cette initiation à l'aviation aurait sur le cours de sa vie.

Les avions de l'époque, s'ils n'étaient pas sans danger, offraient pour les plus simples un maniement rudimentaire et la pratique de l'aviation devenait pour les milieux aisés, une distraction à la mode. La Station-Service (expression de l'époque) de Guyancourt, près de Versailles, était à cet égard très prisée et fréquentée par de nombreuses personnalités de la vie parisienne. De fréquentes rubriques de Nouvelles aériennes fleurissaient dans la presse et dans l'une d'elle, datée du 6 juin 1937, on apprend que Joséphine Baker est devenue aviatrice brevetée. On y découvre quelques uns de ses camarades de jeux aériens parmi lesquels un certain Jean Lion. Selon certaines sources, il est plus expérimenté que Joséphine, selon d'autres c'est un débutant ; mais on ne peut ignorer qu'ils ont fréquenté durant plusieurs mois l'aérodrome de Guyancourt simultanément...

Sept mois plus tard, dans un petit village de l'Oise, Crêvecœur-Le-Grand, près de Beauvais, Joséphine Baker épousait Jean Lion. Tous les échos de la presse soulignèrent que le jeune marié courtier parisien fortuné, était aussi auréolé du prestige d'un aviateur-pilote. Nous avons retenu l'article ci-dessous parce qu'il est un des plus détaillés, issu de la presse locale, mais il y en eut beaucoup d'autres. [4]

    Le bourg de Crêvecœur-le-Grand a vu se dérouler un événement très parisien.

    Dans la mairie de cette paisible localité. ce matin à 11 heures, eut lieu en effet le mariage de la célèbre actrice Joséphine Baker avec un courtier parisien, M. Jean Lion, qui vient en même temps que sa fiancée d’obtenir le brevet de pilote aviateur.

    Alors que cette cérémonie nuptiale devait se dérouler dans la plus stricte intimité devant le premier magistrat communal, qui n’est autre que M. Jammy Schmidt, député, rapporteur général du Budget, quelques instants avant l’arrivée de l’automobile des futurs époux, la Mairie fut envahie et entourée par une foule de 500 personnes, la nouvelle s’étant répandue comme une traînée de poudre aux environs.

    On venait en effet d’apprendre qu’un don de 10.000 francs avait été fait par Joséphine Baker et son futur mari aux anciens combattants, aux sapeurs-pompiers, à la société musicale et au bureau de bienfaisance.

    Une vingtaine de chasseurs, massés devant la Mairie tirèrent des salves de coups de fusil et la musique des sapeurs-pompiers exécuta un allegro. On entendit un photographe débiter la fameuse chanson « J’ai deux amours, mon pays et Paris ».

    Gênée par le bruit et par la trop nombreuse assistance, l’étoile quittait le bras de son témoin, M. Paul Derval, directeur des Folies Bergère. On eut toutes les peines du monde à la ramener dans la salle des mariages.

    Après les « oui » sacramentels, M. Jammy Schmidt félicita M. Jean Lion, fils estimé de l’un de ses vieux amis, puis adressa ses compliments à la grande artiste, native, on le sait, de la ville américaine de Saint-Louis.

    Puis ce fut à nouveau le vacarme des coups de fusil.

    « Je vais quitter la scène, déclarait Joséphine Baker, sur le désir manifesté par mon mari. »

    A peine la population était-elle revenue au calme, que les nouveaux époux filaient en automobile avec leurs invités vers Beauvais, où le repas de noces eut lieu à l’hôtel du Chateaubriand.

Son expérience d'aviatrice lui permettra d'intégrer les forces féminines de l’Armée de l’air avec lesquelles, nommée sous-lieutenant, elle débarquera à Marseille en octobre 1944. Quelques jalons sur un parcours exemplaire qui s'achèvera au Panthéon.

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    Notes et Sources:

    [1] Le Matin, 11 mai 1935 ; Le Figaro, 11 mai 1935.

    [2] L’Intransigeant, 19 mai 1937.

    [3] D'après Montboron (échotier versaillais), L’Intransigeant, 29 mai 1937.

    [4] Le Progrès de la Somme, 1er décembre 1937.


Société d'Histoire du Vésinet, 2021 • www.histoire-vesinet.org