Jean-Paul Debeaupuis, Société d'Histoire du Vésinet, 2012-2014

Léopold Decron, architecte du Palais rose ...

Dans la courte nécrologie que la revue Le Monde artiste lui consacra en juin 1912, l'auteur Pierre Ducré, mentionne parmi les œuvres de l'architecte , « le Trianon que possède au Vésinet le poète Montesquiou ». C'est la première piste – et la seule à ce jour – dans la recherche de l'auteur de cette demeure tellement emblématique du Vésinet qu'est le Palais rose.
Qui est donc, ce mystérieux personnage ?
Léopold Anatole Decron est né le 26 janvier 1848, au n°54 de la rue Neuve-des-Mathurins à Paris (Ier arr.) d'un père prénommé François, menuisier et d'une mère née Rose Méchain.
Engagé volontaire au 61e bataillon (service des Éclaireurs) durant la guerre de 1870-1871, il se bat au Bourget et à Champigny. Il est proscrit après la Commune et s'exile en Suisse où il exerce la profession d'architecte. On lui doit le Théâtre de Genève [1]. Après une dizaine d'années d'exil, il revient à Paris où il s'installe au 38, rue de la Chaussée-D'Antin. En 1888 il est architecte de la Ville de Paris et en 1889, architecte des Postes & Télégraphes. En 1890 il remporte le concours ouvert pour l'édification de l'Ecole municipale du Meuble dite École Boulle, premier succès important pour ce fils de menuisier.

« L'architecte, M. Decron, choisi au concours parmi de nombreux et brillants rivaux, a élevé là une construction superbe qui tient à la fois de l'atelier et de l'école et réalise pleinement le type qu'il s'agissait de créer. C'est la plus belle installation scolaire que possède la Ville de Paris. Déjà son enseignement n'est pas indigne de la Ville et bientôt il lui fera grandement honneur. » [2]

Il est aussi architecte et administrateur des Monts-de-Piété (1890), membre de la Commission des logements insalubres (1885-1899) ; on lui connaît surtout de nombreuses réhabilitations, adaptations de locaux administratifs : bureaux de postes (rue Jouffroy, rue Singer, boulevard Voltaire, rue de Grenelle, ...), écoles (École Boulle, 1891-1892; École Ganneron, 1893), théâtres (l'Opéra Populaire, salle des Folies-Dramatiques, 1899).
A l'Exposition universelle de 1900, il est l'auteur du Pavillon d'Indochine (le Palais des Produits) qui lui vaudra une médaille d'argent, et du Pavillon de la Côte occidentale d'Afrique. [3]
Mais Decron est aussi, avec MM. Liberman et Richard, l'auteur d'un rapport jugeant sévèrement les conditions dans lesquelles furent attribuées les concessions de l'Exposition Universelle de 1900.

« Les marchés de travaux et sur les concessions révèlent les anomalies les plus caractéristiques et les plus générales. En effet, au fur et à mesure qu'on s'est acheminé vers l'ouverture de l'Exposition les contrats ont été de moins en moins le résultat d'un appel à une large et libre concurrence, de plus en plus l'aboutissement de tractations directes entre les représentants des services et les entrepreneurs...» [4]

A Liège, en 1905, Léopold Decron est encore en charge de la Section des Colonies françaises installée dans le Jardin d'Acclimatation et le Parc de la Boverie. Chaque colonie ou protectorat, répartis en quatre groupes, occupe édifice du style du pays. Ce sont les pavillons des Colonies africaines, des Colonies asiatiques, de l'Algérie et de la Tunisie.

« Quant à la France coloniale, elle n'a jamais participé d'une façon aussi grandiose et complète à aucune Exposition étrangère... Les édifices, conçus avec talent par M. l'architecte Decron, de Paris, sont assez vastes ; celui de l'Afrique occupe un emplacement de 600 mètres carrés et celui de l'Asie une superficie de 450 mètres carrés. Cette exposition, organisée par notre Ministère des Colonies (dont l'Office occupe un pavillon spécial), d'après les plans de M. Crozier, consul de France à Liège, n'a pas seulement pour but de montrer toutes les richesses de nos colonies, mais aussi nos procédés de colonisation. Elle se complète par un modèle d'habitation coloniale et un hôpital démontable. » [5]

En 1908, son nom est cité à propos de l'incendie qui a complètement détruit l'Hôtel des Téléphones, rue Gutemberg. Heureusement, on ne déplore aucune victime, la catastrophe s'est produite un dimanche. Les dégâts matériels sont très importants. L'Hôtel Gutenberg doit être mis pendant plusieurs mois hors service pour la plus grande partie, et un très grand nombre d'abonnés, 18 000, d'après le chiffre officiel, sont privés de toute communication pendant plus d'un trimestre. Il y aura de nombreux procès ...
Le bâtiment a été construit sur les plans de Jean Marie Boussard (1844-1923), architecte en chef de l'administration des postes et télégraphes de 1871 à 1901. Decron a ensuite surélevé le bâtiment pour accueillir de nouveaux multiples. Devenu architecte honoraire du gouvernement, M. Boussard met en cause son successeur :

« Il avait rendu, je n'en veux pas douter, le dernier étage plus approprié à sa nouvelle destination. Mais il n'avait pas embelli, je puis bien le dire, ma construction. C'est dans ce dernier étage qu'on avait installé la batterie centrale. Si j'en crois ce que j'ai lu dans les journaux, on avait placé, en même temps, pour les besoins de cet appareil, des accumulateurs de plusieurs milliers de kilos ; il avait à faire un vrai tour de force pour répartir ce poids sans danger ! » [6]

Le travail de Decron ne sera cependant pas incriminé par l'enquête.
En 1910, il est fait chevalier de la Légion d'honneur (liste du ministre des Travaux publics). Dans la rubrique "détail des services extraordinaires rendus par le candidat", on peut lire "M. Decron a fourni des travaux remarquables en ce qui concerne l'installation des bureaux de poste et les mesures à adopter pour faciliter l'exécution du service et améliorer l'hygiène des locaux...". Dans l'énumération de ses œuvres que lui-même a fourni pour constituer son dossier, il n'a mentionné aucune réalisation pour des particuliers. On lui en connaît pourtant quelques unes [liste non exhaustive].

Léopold Anatole Decron (1848-1912)
Exposition internationale de Liège, 1905

En Suisse, durant son exil, Léopold Decron avait épousé à Genève, en 1873, Elvire Berthe Gasc avec laquelle il eut trois enfants. Henri Emile, né en 1875, fera une belle carrière administrative. Après des études au Collège Chaptal, il devient ingénieur agronome, inspecteur des finances. Directeur du contrôle et de la comptabilité dans plusieurs ministères, sous-directeur au ministère des Finances, chef du cabinet de Joseph Caillaux (président du Conseil). Inspecteur général des Finances, il achèvera son parcours comme conseiller-maître à la Cour des comptes jusqu'en 1941. Son jeune frère, Charles François (né en 1878), employé de commerce, sera négociant à Paris. La cadette, Berthe Odile née en 1881, épouse au Vésinet en 1920 Edouard Texier, greffier au tribunal de Versailles puis au tribunal de la Seine. Il sera chevalier de la légion d'honneur.

Veuf, Léopold Decron épouse en secondes noces Amélie Marie Morel, de vingt-et-un ans sa cadette, chanteuse de l'Opéra de Paris ; elle abandonne la scène après ce mariage pour exercer comme professeur de Chant. A partir de 1905, le couple passe les mois de la belle saison au Vésinet, au 10, avenue des Courses, à proximité des demeures que des membres de la famille (Morel et Akar) habitent depuis de nombreuses années. Madame Decron donne des cours, se produit dans les salons vésigondins, reçoit et organise des récitals. Monsieur Decron, participe à la vie locale ; en 1906, il signe une pétition contre la poussière du boulevard Carnot puis compte parmi les souscripteurs qui financèrent le revêtement en macadam du dit boulevard. La presse locale rend hommage à sa décoration.
Léopold Decron meurt subitement, le mardi 28 mai 1912, à l'âge de 64 ans, à son domicile du Vésinet. Les obsèques sont célébrées dans notre commune. Il est inhumé dans un caveau à quelques mètres de celui d'Arthur Schweitzer, pour qui fut édifié le Palais rose. [7]

Après le décès de son mari, Amélie Decron continue à exercer comme professeur de musique et de chant, au Vésinet, jusqu'après la Grande guerre. En 1920, Madame Decron compte parmi les souscripteurs du Monument aux Morts du cimetière. Elle a reçu peu de temps auparavant de la Ville de Paris « une indemnité, à titre gracieux et exceptionnel, de 2 000 francs comme rémunération des études faites pour le compte de la Ville de Paris par son mari, architecte, décédé.» [8] En 1924, elle reçoit la médaille de bronze de la Reconnaissance française avec la mention suivante : « infirmière bénévole au service des soldats aveugles de la maison de convalescence et de rééducation, rue de Reuilly, 99 bis à Paris, s'est consacrée, pendant quatre années, avec le plus entier dévouement à la lourde tâche d'enseigner à ces infortunées victimes de la guerre divers métiers manuels ; a mis, en outre, en dehors de son service régulier, son activité au service des aveugles et a obtenu ainsi les résultats les plus indispensables à leurs nouveaux métiers. » [9]
Elle meurt le 25 mars 1943. Ses obsèques sont célébrées le 29 mars au Vésinet.

La lecture de cette biographie conduit à s'interroger : la carrière professionnelle de Léopold Decron ne le prédisposait guère à édifier un Trianon. Lui, dont les principales préoccupations étaient la réhabilitation des logements insalubres, l'administrateur des Monts-de-Piété, le lauréat d'un concours d'habitations à bon marché organisé par le Comité départemental de la Seine, comment en arriva-t-il à édifier le Palais rose ?
Membre fondateur de la Société nationale des Architectes de France, membre de la Société française d'Archéologie, de la Société française pour la Conservation et la Description des Monuments historiques (de 1879 à sa mort), il n'a rien fait, en tous cas, pour revendiquer ce qu'il considérait peut-être comme un exercice de style, une copie, un pastiche pour un riche excentrique.

Encore une « coïncidence » qui suggère que la carrière de Léopold Decron, comme la genèse de notre Palais rose conservent une part de mystère. Dans le cadre de l'exposition universelle de Liège, en 1905 (où Decron mérita sa légion d'honneur) dans l'ancien Jardin d'Acclimatation du Parc de La Boverie, là même où furent édifiés les Pavillons de Decron, on éleva aussi un Palais dit « des Arts de la Femme » qui était une copie presque parfaite du Trianon de Versailles. Il fut démonté au lendemain de l'Exposition. Qu'est-il devenu ?


Palais de la Femme (palais de la dentelle) - Exposition Universelle, Liège, 1905.

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    Notes :

    [1] Charles Elisée Goss est connu comme l'auteur des plans inspirés de Garnier. Decron aurait été l'architecte exécutif.

    [2] La Lanterne, journal politique quotidien, 25 Août 1898. Le projet fut parfois attribué (à tort) à Charles Albert Mussigmann.

    [3] Cité par La Revue de l'art ancien et moderne. avril 1937.

    [4] Une brochure, publiée en 1906 précise que le projet était dû à M. Guy, architecte des Bâtiments civils à la direction des Travaux publics, à Tunis. M. Decron, architecte du ministère du Commerce, était chargé de l'exécution des travaux.

    [5] Le Génie civil : revue générale des industries françaises et étrangères, 22 juillet 1905.

    [6] Dans Le Rappel, n°14076, 24 septembre 1908.

    [7] Le caveau de la famille Schweitzer, décoré du même marbre rose que le Palais, ne porte pas de signature d'architecte.

    [8] Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, n°98 (t.2) 12 avril 1821.

    [9] J.O. n°317, 21 nov. 1920.

     


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