D'après "Peintures de Sainte-Croix du Vésinet, par M. Maurice Denis, au Musée des Arts décoratifs" par Paul Alfassa (Les musées de France, 1912)

Peintures de Maurice Denis à Sainte-Croix

Le Musée des Arts décoratifs vient d'acquérir une œuvre importante de M. Maurice Denis, une décoration qui encadrait l'autel dans la chapelle du collège de Sainte-Croix, au Vésinet. Tous les véritables amis de l'art moderne s'en réjouiront: très peu d'entre eux, sans doute, ont vu ces toiles en place, mais ils ont pu les admirer à la récente exposition de l'Art chrétien, et ils n'ont pas oublié de quel éclat doux et grave elles brillaient dans la nef du Musée. Les cinq morceaux qui entrent au Pavillon de Marsan ne forment, à vrai dire, qu'une partie, la principale, de la décoration : celle-ci était plus vaste et occupait tout le fond de la chapelle ; mais la partie supérieure, marouflée sur une voûte n'a pu, lors de la désaffectation de l'édifice, être transférée sur une surface plane [1].

La chapelle de l'Institution Ste Croix, au Vésinet (vers 1900).

Construite en 1899 par Gaston Le Bel, architecte vésigondin, elle fut désaffectée en 1905.

Je ne saurais mieux faire, pour donner idée de l'ensemble, que d'emprunter à M. André Pératé la jolie description qu'il écrivait l'année même où l'ouvrage fut achevé :

C'est une glorification tendre et enfantine du sacrifice de la Messe, en accord avec les voix d'enfants qui, dans la chapelle, doivent chanter le Sanctus. Les voici aux deux côtés de l'autel, les petits enfants de chœur aux yeux candides et graves dans leur robe rouge que recouvre l'aube de dentelle. Ils balancent l'encensoir qui fume et, derrière eux, de grands écoliers aux ailes d'anges, bien attentifs, chantent en scandant le rythme de la main. Au-dessus s'arrondit la treille d'une vigne, d'où ruissellera le vin dans le calice d'or. Et puis, derrière une haie de roses en fleurs, des champs de blé ondulent au soleil, le blé nourrissant qui donnera l'hostie du sacrifice, le tribut non sanglant de la nature innocente et joyeuse.
Une rivière bleue s'enfuit vers le clair horizon, et les peupliers qui la bordent se dressent vers le ciel où, bien haut, dans l'azur lumineux, passe le vol des anges ; ils portent, en rappel du sacrifice divin, la Croix salutaire, la Croix à laquelle est dédiée la chapelle du Vésinet
[2].

Il ne reste aujourd'hui que les groupes d'anges et d'enfants de chœur, sous la treille portée par des colonnes roses, et le paysage d'Ile-de-France où la calme rivière reflète la douceur du ciel bleu [3].

Panneaux décoratifs par Maurice Denis (1899)

Décoration de la chapelle du Collège Sainte-Croix du Vésinet : L'exaltation de la sainte Croix et la glorification du sacrifice de la messe
H
uiles sur toile 2,25m x2,25m (Déposées au Musée d'Orsay depuis 1980).

Le sens de la composition s'en trouve légèrement obscurci, puisque seules les notes du Vexilla Regis, qu'on reconnaît aux cahiers de musique, rappellent encore la glorification de la Croix, et l'harmonie générale en est quelque peu modifiée : les rouges des robes et du dallage, les blancs dorés des linges et des dentelles prenaient une tout autre valeur sous le vaste, profond et limpide azur où planait l'image de la Croix. Néanmoins cette harmonie reste exquise, pure et fraîche, à la fois recueillie et joyeuse. Exécutée largement, simplement, dans des tons de fresque, toute la décoration respire un parfum de piété, de tendresse et d'innocence qui va au cœur. La naïveté même, un peu gauche, des figures et des gestes, qui n'est pas sans gêner parfois notre plaisir dans d'autres œuvres de M. Denis, est si parfaitement d'accord ici avec le sentiment qu'elle le renforce au lieu de l'affaiblir; elle n'est qu'un charme de plus.
Ces peintures datent, on l'a vu, de 1899. Elles sont antérieures aux belles chapelles de la Vierge et du Sacré Cœur dans l'église paroissiale du Vésinet, qui datent respectivement de 1901 et de 1903. 
Elles forment une des premières décorations importantes exécutées par M. Denis [4]. Il serait bien surprenant qu'une personnalité comme la sienne ne se fût pas développée et fortifiée dans l'espace d'une douzaine d'années. De jour en jour, son talent, tout ensemble si spontané et si traditionnel, a pris plus d'ampleur. Il apparaissait à ses débuts comme un petit-neveu de primitif qui aurait vu l'impressionnisme et le néo-impressionnisme ; peu à peu, à ses qualités de délicate sensibilité, de tendresse, d'émotion intime et vraie, si peu communes en notre temps et qui font de M. Denis un de nos très rares peintres religieux, d'autres sont venues s'ajouter : un contact plus intime avec Raphaël et les maîtres italiens de la Renaissance, avec notre grand Poussin, a introduit dans son art une beauté plus « païenne ». L'Age d'or, qu'il achève de peindre pour l'escalier du prince de Wagram, marque l'aboutissement de cette évolution si l'on peut dire « classique » [5] : ce qu'il y avait d'un peu sommaire dans l'arrangement de l'Histoire de Psyché [6], d'un peu lourd dans la forme, d'un peu aigre dans le coloris, a disparu ; la composition a pris un équilibre plus exact, le dessin une liberté plus harmonieuse, la couleur une diversité plus nuancée et plus subtile. Nul doute que la décoration du Théâtre des Champs-Elysées, qui s'élève avenue Montaigne, ne révèle aux amis de l'artiste des qualités nouvelles. Les peintures de Sainte-Croix du Vésinet ne sauraient donc le représenter tout entier ; mais elles nous offrent, sous l'aspect le plus séduisant, la promesse de ses meilleurs ouvrages et l'essence même de sa sensibilité ; nulle part, son émotion n'est plus pure, plus touchante.

Maurice Denis, comme tous les talents originaux, ne manque pas de détracteurs ; il est encore fort discuté ; c'est une des marques de sa valeur. Mais aucun observateur impartial ne méconnaît plus le rang qu'il occupe dans l'art contemporain. Il est un de nos seuls décorateurs. Le Musée des Arts décoratifs, qui possède plusieurs ouvrages de Albert Besnard, — et l'un de ces ouvrages est un chef-d'oeuvre, — se devait de faire place à Maurice Denis.

Voir aussi, sur le site web du Musée d'Orsay

    Notes :

    1. Exécutée en 1899 sur l'initiative du père d'un des élèves du collège, la décoration fut enlevée lors de l'expulsion des congrégations et rendue à l'artiste.

    2. Figaro illustré, juillet 1899. Tout le passage concernant notre décoration a été reproduit dans Maurice Denis au Vésinet, par A. Desfossés, avec une préface d'Adrien Mithouard, plaquette publiée par l'Occident (1903), illustrée de deux bois en couleurs de T. et J. Beltrand d'après deux figures de l'église paroissiale du Vésinet, et dont les pages sont encadrées d'ornements charmants, gravés par Lucien Mélian d'après Maurice Denis.

    3. Ce qui subsiste de la décoration a été découpé en cinq morceaux ; deux d'entre eux mesurent 2,15 m de large sur 2,18 m de haut; deux autres 1,05 m sur 2,41 m; le dernier, qui ne porte qu'un fragment du paysage surmontant l'emplacement de la porte, 1,55 m sur 1,07 m. Notre planche reproduit seulement les deux plus grands morceaux.

    4. Il n'est pas sans intérêt de rappeler les précédentes: 1892, plafond (Mme Lerolle) ; 1893, les Muses (M. Fontaine); 1894, Avril, plafond (Mme Chausson) ; 1895, Frauenliebe und Leben (Comte Kessler, Weimar) ; 1896, le Printemps, plafond (Mme Chausson) ; 1897, Légende de saint Hubert (M. Denys Cochin) ; 1898, Terrasse de Fiesole, plafond (Mme Chausson).

    5. Rappelons les importantes décorations peintes de 1903 à 1912 : 1905, l'Éternel Été, pour une chambre de musique (M. de Mutzenbecker, Wiesbaden); 1907, Terre latine pour le vestibule de M. Rouché ; 1908, l'Éternel Printemps, pour la salle à manger de M. Thomas, à Bellevue; 1908-1909, Histoire de Psyché M. Morosoff, Moscou) ; 1910, Soir florentin (M. Charles Stern); 1911, Anges (Salle d'Hulst, rue de Varenne); 1912, l'Age d'or, pour l'escalier du prince de Wagram.

    6. Cinq panneaux exécutés en 1908 pour M. Morosoff, à Moscou. Cette décoration a été complétée en 1909 par des grisailles et des dessus de portes d'un très beau style.

 


Société d'Histoire du Vésinet, 2011- www.histoire-vesinet.org