Extrait de "L'exposition de Bourdelle aux Tuileries" par Marcel PAYS, in L'Art et les artistes, n° 114, février 1931.

Témoignage : La mort d'Antoine Bourdelle au Vésinet

Son œuvre était en devenir perpétuel. L'unité qu'il offre à l'initié n'est qu'un aspect de sa diversité surprenante. Eût-il vécu cent années, Bourdelle n'aurait pas épuisé davantage sa faculté créatrice. La camarde l'a surpris en plein travail, dans un magnifique désordre d'ébauches grandioses.
J'eus la tristesse d'être appelé, des premiers, au verdoyant ermitage du Vésinet, où son ami Eugène Rudier l'avait accueilli pour l'aider à se soustraire à la foule d'admirateurs, qui lui faisaient perdre trop d'heures précieuses.

Antoine Bourdelle, auto-portrait (1929)

Bourdelle, l'infatigable, le malicieux, le fantasque Bourdelle dormait, à jamais apaisé, baigné de la lueur de ses dernières statues qui l'entouraient comme de blancs fantômes. La glaise collait encore à ses doigts, tachés de couleurs. La pensée paraissait encore rayonner de son large front. L'immobilité de son visage et de ses mains me déconcerta. Je ne pouvais croire à leur inertie définitive.
J'avais bien appris que sa santé inspirait des inquiétudes à sa famille. Mais je l'avais vu pétrir l'argile divine avec tant de juvénile ardeur, en échafaudant des projets de monuments pour Prague, Varsovie, Bucarest, Londres, Bruxelles, Rio-Janeiro, Buenos-Ayres, que je n'arrivais pas à concevoir l'arrêt brutal d'une activité semblable.
N'avait-il pas la promesse du gouvernement pour la figure équestre du vainqueur de la Grande Guerre ? « Vous verrez, disait-il, avec son accent montalbanais, vous verrez ! L'Alvear n'apparaîtra plus que comme un essai timide, auprès de mon Foch audacieux ! »
On souriait, avec lui, de la galéjade.
La commande officielle vint... le lendemain de sa mort. On enferma la lettre ministérielle, avec lui, dans le cercueil.


Antoine Bourdelle sur son lit de mort, octobre 1929.

     


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