Bulletin municipal n°18 p.43-44 Décembre 1971

On patine au Vésinet
Fred ROBIDA

Oui, je le sais bien, on patine au Vésinet depuis que la patinoire est ouverte... Mais, tel n'est pas le sens du titre de cette chronique. Une mission, à la tête du groupe d'histoire, ne saurait être de traiter des questions d'actualité. C'est au sommaire du périodique Paris-Caprice du mois de février 1869 que j'ai relevé l'information que résume mon titre... Cela n'est donc pas une nouvelle récente !
Les lecteurs du "Bulletin Municipal" se souviennent peut-être que, dans le numéro de décembre 1967, j'ai publié, sous le titre: "
Un scandale au champ de courses" un extrait de la rubrique sportive de ce même Paris-Caprice relatant un Incident fâcheux survenu sur l'hippodrome vésigondin au cours de l'été 1868. De récentes recherches dans la collection de ce périodique, recherches ayant un tout autre objet que l'histoire du Vésinet, m'ont mis sous les yeux le texte que voici:

"Le froid excessif qui règne à Paris depuis quelques jours à mis à la mode le patinage: tout le monde patine, ou veut patiner; les lacs du Bois de Boulogne, de Vincennes ou du Vésinet sont véritablement couverts de patineurs, de glisseurs et de promeneurs. Devant les difficultés rencontrées par ceux qui voudraient adhérer au club du Bois de Boulogne, une nouvelle société de patinage vient d'être créée. Elle a choisi pour théâtre de ses exploits, le charmant hippodrome du Vésinet. Tous ceux qui ont assisté aux steeples-chases qui s'y courent pendant la saison ont pu admirer les pièces d'eau qui serpentent gracieusement à travers les massifs couverts de verdure.
C'est sur ce lac aux grottes mystérieuses qu'auront la permission de patiner tous les souscripteurs qui paieront la modique cotisation de 5 F, et cela pour toute la saison. Pour 20 F, ils auront le droit, en outre d'assister aux fêtes de nuit qui seront splendides; les feux de Bengale, la lumière électrique, les lanternes vénitiennes se chargeront d'éclairer et d'égayer ces réunions nocturnes. Inutile de dire que le public trouvera au Vésinet tout le confortable qu'il pourra désirer."

 

Reproductions de dessins à la plume signés Albert ROBIDA, père de l'auteur

Au moment où paraîtront ces lignes, on patinera en force au Vésinet... si le froid continue. Remarquons, en passant, que la lumière électrique n'était pas chose courante en 1869 et que l'allusion qui y est faite est assez inattendue. Il serait intéressant d'en savoir davantage et de comparer l'installation réalisée aux Ibis à cette date avec celle qui, depuis quelque trois ans, trouble le sommeil des oiseaux de l'île en faisant pour eux de la nuit le jour. Avis aux techniciens.
Les plus vieux vésigondins, dont je suis hélas! ne se souviennent pas, et pour cause, des séances de patinage de l'hiver 1868-69. Ils n'ont pas oublié, par contre, qu'au cours des dernières années du XIXe siècle, on patinait au lac du Champ de courses dans les conditions rappelant celles dont
Paris-Caprice nous a transmis l'écho. Le lac était partagé en trois secteurs, chacun d'eux étant réservé à une clientèle différente; les deux premiers étaient payants: le côté "chic", fréquenté par les seuls membres affiliés au Cercle des patineurs et à leurs invités; le côté "populaire" accessible moyennant une modique contribution. L'accès du troisième secteur, occupant l'angle nord-est du lac, du côté de la cascade, était gratuit et les glissades qui abîment la glace y étaient autorisées. Les dessins de mon père qui accompagnent mon texte, qui ont paru dans le journal La Nature vers 1895 (nous nous sommes installés au Vésinet en octobre 1894) permettent de se représenter le spectacle qu'offrait alors le secteur "chic" pour lequel on faisait assaut d'élégance autant que de virtuosité et que de hautes personnalités mondaines ne dédaignaient pas d'honorer de leur présence, tels l'ambassadeur d'Angleterre et ses filles dont j'ai pu admirer les évolutions. Des braseros étaient disposés de place en place, des marchands de marrons, en traîneau sur la glace, circulaient au milieu des patineurs. J'ajoute que le peu de profondeur du lac encourageant les imprudents, on patinait jusqu'au moment où quelques baignades imprévues donnaient le signal du départ... J'en parle d'expérience, avec deux ou trois bains froids à mon actif.


Patineurs sur le lac de Croissy, vers 1900.

En fait, on patinait au Vésinet jusqu'à confirmation du dégel, alors que la glace avait déjà fondu en bordure des rives et n'était plus qu'un glaçon flottant et se fragmentant progressivement. Je me souviens qu'une année on patinait encore au lendemain de la Mi-Carême.
Il a dû se produire dans le climat de notre région depuis le début du siècle de profonds changements puisque nul ne songerait, de nos jours, à reconstituer aux Ibis le club des patineurs, en escomptant une longue période de gelée, encore moins d'y organiser une fête de nuit. Sans doute, bon an, mal an, de rares patineurs se risquent-ils sur la glace de nos lacs, en dépit des écriteaux "défense de patiner". Mais la glace n'étant pas entretenue, rebute les sportifs... lesquels - et qui leur en ferait grief? - préfèrent se diriger vers la place du Marché, et cela sans attendre qu'il gèle à pierre fendre. On patine toujours au Vésinet certes, mais à couvert.

© Société d'Histoire du Vésinet - http://www.histoire-vesinet.org