D'après F. BourtayreLe Vésinet 1856-1880, mémoire de Maîtrise, Paris X - Nanterre, 1987

Alphonse Pallu et la politique

La biographie d'Alphonse Pallu ne peut être que réduite. Les archives le concernant lui ou sa société semblent introuvables et nous devons nous contenter des quelques documents qui sont parvenus jusqu'à nous pour tenter de cerner le fondateur du Vésinet. Alphonse Pallu est né à Tours en 1808 [1]. Fils de négociant, c'est avant tout un homme d'affaire qui commence sa carrière en prenant la suite de son père à l'usine de céruse et minium située à Portillon, au nord de Tours. En 1838, il s'installe à Pontgibaud près de Clermont-Ferrand, et fonde avec le comte de Pontgibaud une société d'exploitation des mines de plomb des environs. Il est élu maire de cette commune en 1843. C'est la première expérience municipale d'Alphonse Pallu. Ce schéma ne lui est pas particulier, et se retrouve dans de nombreuses biographie d'hommes d'affaires du XIXème siècle.
Plus intéressantes sont les activités sociales qu'il développe en parallèle aux activités industrielles. Alphonse Pallu a-t'il été saint-simonien, ou a-t'il eu un jour des sympathies pour les doctrines saint-simoniennes? on ne peut l'assurer, mais certains écrits et surtout ses réalisations sociales le laissent fortement supposer. En effet, Alphonse Pallu fonde à Pontgibaud comme précédemment à Portillon, une caisse de secours et prévoyance au profit des ouvriers qui paie les frais de médecin et les médicaments, et verse une indemnité journalière durant l'arrêt de travail. Il fonde aussi une école et une halle ainsi qu'une mairie. Durant la famine de 1847, et selon ses propres mots, il pourvoit "à la nourriture de ses nombreux ouvriers qui ne cesseront un instant de travailler et ne laissa pas dans le pays un seul ouvrier inoccupé [2]". Cette dernière phrase écrite par Pallu en 1878 prouve chez cet homme un profond humanisme, ainsi ... qu'un grand sens du rendement. On doit cependant signaler qu'au Vésinet, nous n'avons pas trouvé trace d'une telle organisation au profit des ouvriers de la Société Pallu & Cie. Ceci ne veut pas forcement dire, vu le manque de document, qu'elle n'ait pas existé mais les recensements que nous avons étudiés, cas par cas, pour les sections du Vésinet ne font pas apparaître d'employés de caisses sociales.
En 1853 Pallu dépose un brevet d'invention concernant la fabrication de bois artificiel. En 1854 il quitte l'affaire de Pontgibaud et sa fonction de maire que l'Empire a confirmée. C'est en 1856, que sont déposés les statuts de la société Pallu & Cie qui va s'occuper du Vésinet.

Les rapports entre Pallu et la politique sont difficiles cerner. La "légende"[2] en a fait un libéral et un profond démocrate. Certains de ces actes vont en effet dans ce sens, mais d'autres, que nos recherches concernant le problème de l'érection en commune du Vésinet nous ont permis de retrouver, ne relèvent pas forcement de ce cas de figure. En fait Pallu, comme bon nombre d'hommes d'affaires, est un homme d'ordre qui de son propre aveu soutient celui qui en est le garant: "J'ai toujours respecté les gouvernements avec l'espoir de les voir opérer les réformes qui les auraient fait accepter et les auraient fait durer car j'ai horreur de la révolte [3]". On sent tout de même dans cet extrait de la souveraineté nationale et les réformes sociales qui date de 1871, comme un regret de l'Empire dans sa dernière phase. Alphonse Pallu affirme en 1871 n'être d'aucun parti. Il n'empêche que le second Empire le voit bien introduit dans les hautes sphères de la politique et du pouvoir. Voici ce qu'il écrit dans une lettre personnelle au préfet de Seine et Oise datée du 1er juillet 1869. "J'ai causé longuement ce matin avec monsieur le ministre d'Etat [Rouher]. Le ministre n'a jamais approuvé l'ajournement dont nous avons été victime .....Il pense que le gouvernement doit nous aider de tout son pouvoir pour que nous puissions passer cette année au conseil général" [4]. Mais Rouher démissionne quelques jours plus tard ... De son côté, le maire de Chatou écrit le 10 de ce même mois au préfet, dans une lettre portant sur les enquêtes où le maire conclut en ces termes: “... Je sais parfaitement que cette précipitation n'est pas de votre fait ; elle vient de plus haut ; vous êtes trop juste pour la vouloir...[4] Et le maire de Chatou reparlera encore de monsieur Pallu et de ses avis qu'il dit tenir de haut.
Tout ceci n'empêche pas Alphonse Pallu de voir échouer toutes ses tentatives pour faire de la colonie du Vésinet une commune sous le second empire. Pourtant, des personnalités politiques du second Empire apparaissent liées aux intérêts de la Compagnie du Vésinet. Le 26 août 1860 pour l'inauguration des travaux du Vésinet, Fould, ministre d'Etat, est présent, ainsi que le ministre des travaux publics, Rouher et de nombreux membres des Corps Législatifs. Pour mémoire, il faut souligner que le Vésinet n'a alors que 70 lots vendus sur 2000, qu'il n'y a pas de gare, que les installations hydrauliques en sont au stade de projet, et que pourtant, ce sont elles entre autres que l'on inaugure. Différentes interventions ne sont pas des preuves formelles, mais elles laissent fortement supposer (cf. la lettre qui se rapporte à Rouher), que Pallu est bien introduit dans le milieu politique du second Empire. Ses sympathies pour l'Empire sont-elles à l'origine des correspondances officielles au sujet de l'érection, lorsque celles-ci reprennent en 1872 ? Cela dit, ce sont les républicains vainqueurs en 1877 qui abrogent le décret qui révoque Pallu en tant que maire du Vésinet pour hostilité au gouvernement et entre autre refus d'afficher le candidat du gouvernement. Il est vrai que pour ces élections, les Vésigondins, derrière leur maire révoqué votent en majorité pour la "gauche", pour les républicains et ne font en cela que répéter leur vote aux élections partielles de 1873.
Ceci tend à prouver que Alphonse Pallu n'est pas ou du moins pas tout à fait, un opportuniste dans le sens actuel du terme. Il semble être par bien des côtés un homme de conviction et s'il se tourne comme bon nombre de bourgeois vers la République, à laquelle les efforts des républicains ont donné “une image sage et fraternelle, conservatrice et égalitaire" [5], c'est pour des raisons bien précises et avant tout pour la question de la laïcité. Pallu est un anti-clérical modéré mais, pour paraphraser la célèbre formule, pas modérément anti-clérical : les écoles gratuites créées par la colonie sont presque toutes Iaïques (encore que la colonie se dote d'une église).
La nomination des maires que dénonce les républicains, n'est pas non plus du gout de Pallu. C'est le nouveau visage de la République qui fait passer de son côté des hommes comme Pallu, partisans de la laïcité, de l'égalité des chances, mais que 1792 et 1848 effrayent autant qu'une possible Restauration. Partisan de l'élection des maires et de la "séparation", il va même, dans son ouvrage de 1871 déjà mentionné, jusqu'à souhaiter la ratification des lois par les conseils municipaux, cantonaux et généraux, une disposition de la constitution de l'An I. Il demande aussi que les jurys d'assises soient étendus à toutes les juridictions.
Pallu est donc assez difficile à cerner car ses convictions bonapartistes ne peuvent, faute de document, être établies. Son ralliement à la République semble être sincère. Son véritable parti c'est l'ordre et celui qui le garantit. Si Pallu peut être qualifié d'opportuniste, c'est au regard de l'ordre. Mais cet ordre (laïque) ne doit pas être imposé d'une façon autoritaire, mais plutôt découler des rapports entre les hommes, et l'on retrouve ici les convictions saint-simoniennes que l'on a cru déceler chez Pallu. Voici ce qu'il écrit au sujet des rapports ouvriers-patrons: "... rivés les uns aux autres à une chaine indissoluble, vous devez vous aider réciproquement...."[3]

La souveraineté nationale et les réformes sociales, par Alphonse Pallu, juin 1871.

Le Second Empire tombé le 4 septembre, la paix revenue en janvier 1871, la Commune réduite au mois de mai, Alphonse Pallu livre ses réflexions et ses suggestions, fruits de son expérience d'homme public et d'homme d'affaires. Elles sont marquées par le libéralisme et par le souci de voir l'ordre moral préservé. Elles reflètent la soif de démocratie, la recherche de l'efficacité, le désir de remédier aux excès du centralisme hérité de Napoléon Ier. On notera qu'Alphonse Pallu n'évoque nullement la situation de la France sur le plan international.
Les maux dont a souffert la France depuis 1789 proviennent des "politiques" qui ont voulu réglementer la vie, la société et ont fait de la nation française "un peuple de fonctionnaires". Place donc aux "hommes de liberté", "seuls amis de l'ordre". On doit rechercher le salut de la France dans la gestion et non dans la politique, et renoncer au droit divin.
Parmi les propositions d'Alphonse Pallu, on relève les suivantes:

  • les conseils électifs (municipaux, cantonaux, généraux) devraient ratifier les lois votées par l'Assemblée Nationale qui n'aurait pouvoir législatif exclusif qu'à l'égard du budget et de certaines lois d'intérêt particulier. En outre, ils désigneraient le chef de l'exécutif sur proposition de l'Assemblée Nationale,
  • institution du vote obligatoire et enquête officielle sur le passé et la moralité des candidats aux élections,
  • inutilité et danger du Sénat: "un sénateur, illustre ou non, est un homme parvenu au bout de sa carrière, au sommet des honneurs, n'aspirant, par conséquent, qu'au repos",
  • l'administration doit être "bienveillante, polie, prévenante, désintéressée et patiente avec le public",
  • l'élection du préfet par le Conseil général,
  • l'élection du maire dans toutes les communes,
  • le fonctionnement de la justice civile et pénale selon le principe du jury siégeant auprès des magistrats, comme pour les cours d'assises,
  • la séparation de l'Eglise et de l'Etat,
  • faire en sorte que la journée du militaire soit consacrée à des "occupations utiles".

Enfin, sur le plan économique et social, Alphonse Pallu montre son désaccord avec les thèses de Saint-Simon, Proudhon et Marx. Il s'efforce de montrer que les relations entre capital et travail, entre patrons et ouvriers doivent tenir compte qu'il s'agit là de forces qui ne peuvent se passer l'une de l'autre. Leur association est nécessaire et doit reposer sur un respect et une confiance réciproques. En particulier, les travailleurs doivent bénéficier de "la participation aux bénéfices du capital". En matière sociale, Alphonse Pallu avait été à la pointe du progrès quand à Pontgibaud, en 1837, il avait créé une caisse de secours et de prévoyance au profit des ouvriers. Il préconise le développement de ces institutions. Il évoque aussi les désastres qu'entraînerait le partage des biens ou leur centralisation entre les mains de I'Etat, les administrant dans l'intérêt commun "ainsi que l'ont proposé quelques rêveurs ou quelques hommes passionnés" n'ayant "jamais travaillé que dans leurs livres".
Le texte s'achève sur un appel insistant: "Gardez-vous ! gardez-vous des politiques, fiez-vous aux administrateurs honnêtes, fermes et bienveillants".

Catalogue de l'Exposition du Centenaire, Le Vésinet, 1975, p. 35

    ***

    Sources :

    [1] Catalogue de l'exposition du centenaire, et de l'hommage à Alphonse Pallu. Archives de la commune, conservées à la mairie.

    [2] Hommage à Alphonse Pallu, page 4 - d'après une note de Pallu datée de 1878.

    [3] Alphonse Pallu: La Souveraineté nationale et les réformes sociales (extrait cité dans le catalogue du centenaire p. 35)

    [4] Archives départementales de Seine & Oise, Cote 8M45

    [5] Jean Marie Mayer: Les Débuts de la Troisième République. Seuil, 1978, page 52.


Société d'Histoire du Vésinet, 2008 - www.histoire-vesinet.org