D'après M. Hobin, dans Le Souvenir Français, octobre 2010. Notes de la SHV.

Pierre Dominique Rémi
Le pionnier de la Concession française de Shanghai

Né en 1816 à Issoudun, dans l'Indre [1] cet horloger de métier décide de s'établir à Canton en 1846, développer son commerce d'import-export en vins, tissus et produits nécessaires au ravitaillement de bateaux français. Malheureusement pour lui, les résultats de son expédition sont bien en dessous de ses espérances.
Convaincu malgré tout du potentiel chinois, il embarque pour Shanghai, sur les conseils de la Légation de Macao et de son ambassadeur le Baron Alexandre de Forth-Rouen.
Shanghai est en effet une place unique, dont les Anglais ont bien vite compris l'intérêt stratégique. Sa proximité avec le fleuve Hang Pu, affluent du Yangzi, permet des échanges faciles jusqu'au plus profond du territoire, ainsi que des liaisons avec les plaines du nord, vers Suzhou et Pékin, grâce aux différents cours d'eau qui la traversent.
C'est ainsi que Dominique Rémi arrive à Shanghai début juin 1848, sans savoir qu'il va devenir une figure emblématique de la future Concession Française. Rappelons en effet que Charles de Montigny, nommé Consul de France à Shanghai depuis janvier de l'année précédente, est bien décidé à assoir la légitimité de la communauté française à Shanghai, 4 ans après la signature du traité de Whampoa, accordant à la France les mêmes privilèges que ceux accordés au Royaume-Uni par le traité de Nankin de 1842, dont l'ouverture au commerce des ports de Canton, Fuzhou, Ningbo, Shanghai et Xiamen. A Shanghai malheureusement à cette époque, seule une trentaine de Français, principalement des jésuites, constitue la bien mince communauté Française, et Montigny, républicain convaincu, s'attache alors à soutenir les missions catholiques et religieuses. Jusqu'à l'arrivée de notre horloger ! Ce dernier demande en effet l'octroi d'un terrain pour y installer ses affaires commerciales. Montigny y voit alors l'opportunité unique de mettre en place une Concession, équivalent du « Settlement » des Anglais, et base de développements commerciaux avec la Chine.
Après de difficiles négociations avec Lin Kouei, le chef de circonscription chinois, Montigny obtient enfin la proclamation fixant l'emplacement du premier territoire de résidence des Français, le 6 avril 1848.
Rémi devient en outre le premier propriétaire étranger de cette nouvelle Concession, dorénavant nommée Concession Française, s'étendant alors sur 66 hectares et située au nord de la ville chinoise. C'est le début d'une époque prospère et lucrative pour Rémi. De nature discrète, Rémi ne cache plus son caractère téméraire, derrière toutefois une nature avisée. Nous lui devons notamment les premières relations directes entre la Chine et la France, en particulier le premier essai d'expédition directe vers Marseille de balles de soie grège en 1852. En 5 ans, Rémi se fait connaître et reconnaître de tous. Droit, intègre et honnête, il est dorénavant respecté des plus vieilles compagnies anglaises.

Concession française de Shang Haï

C'est en 1855 que Rémi décide de donner suite à d'ambitieux projets d'extension de son commerce qu'il avait en tête depuis quelque temps. Son neveu, Edouard Schmidt, anglais de nationalité, et débarqué à Shanghai depuis 1854, n'attendait que cela ; ils s'associent alors pour donner naissance à la maison Rémi, Schmidt & Cie. [2] Rémi s'attache à étendre son réseau d'influence en Asie, ouvrant des agences notamment à Xiamen, Bangkok, Kanagawa, puis Londres et Paris, assurant des échanges commerciaux fructueux, tandis que Schmidt reprend à son compte la maison de Shanghai. En 1861, Rémi et Schmidt épousent chacun une des filles de Montigny, l'horizon semble radieux pour les affaires de nos deux compatriotes. [3] C'est sans compter le caractère impétueux et avide de Schmidt. Fort de son rôle dans les conflits d'intérêt secouant la municipalité de la nouvelle Concession, Schmidt ne fut pas en reste quand il obtint la construction de l'hôtel consulaire pour un prix exorbitant, histoire gravée avec amertume dans l'esprit du Consul Général. A cela s'ajouta une crise économique sans précédent, consécutive à la faillite de banques aux Indes, qui entraîna la fermeture de fameuses maisons de commerces. Rémi & Schmidt résista. Malheureusement, des affaires de corruption, de trafic lié à l'opium, et autres transactions risquées entreprises par Schmidt furent bientôt mises à jour et secouèrent l'intégrité pourtant durement gagnée de la maison de Rémi. Il faut attendre 1866 pour que Rémi décide enfin de se séparer de son neveu et annonce la fin de la maison Rémi & Schmidt au profit de Rémi de Montigny, du nom du célèbre Consul dont Rémi s'est approprié le nom [4] après son mariage avec la fille de ce dernier, Nina.
Rémi ne sort cependant pas indemne de ces démêlés et se doit d'entreprendre de nombreuses restructurations au sein de sa nouvelle maison, qui retrouve bientôt un peu de sa splendeur perdue.
Préférant rester entre Paris
[5], Neuilly et Londres, où il habite avec sa femme et leurs filles jumelles, il fait appel à des gestionnaires cette fois-ci loyaux et avisés, pour garder le commerce sur les rails à Shanghai, dont notamment le célèbre Ernest Millot. La fin de cette illustre maison de commerce reste floue, selon les archives, elle disparut du paysage commercial de Shanghai entre 1881 et 1890. [6]

Villa Saint-Rémi au Vésinet

En outre, Rémi a été le pionnier de ce commerce profitable et enrichissant que nous connaissons tous aujourd'hui, il a ouvert la voie à de fameuses maisons tels que Chartron, Brisson & Cie et Ulysse Pila, qui se sont implantées dans la concession quelques années plus tard.
C'est également à cette période que les Messageries Maritimes vont avoir l'opportunité de faire circuler les premières marchandises vers la France, en particulier vers la région Lyonnaise. Il a marqué le début d'une odyssée spectaculaire liée à l'ouverture de la Chine jusque dans les années 1950, qui a façonné à bien des égards le Shanghai que nous connaissons aujourd'hui. C'est d'ailleurs au 175 de la Yong Kang Road que peut être visité un des plus beaux lilong de Shanghai, en hommage à Rémi, une visite à ne pas manquer…

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    Notes de la SHV :

     

    [1] Né de Claude Pauvrehomme, cordonnier, et de Marie Jeanne Meunier, sa femme, le 1er novembre 1816. [Archives départementales de l'Indre, 1861] Dominique Pauvrehomme, peut-être handicapé par son patronyme dans sa soif d'ascension sociale, choisit d'en changer pour celui de Rémi avant de s'expatrier et de faire fortune sous ce nouveau nom.

     

    [2] On trouve de nombreuses mentions de MM. Rémi, Schmidt & Cie dans l'Annuaire-almanach du commerce, de l'industrie, de la magistrature et de l'administration, Firmin Didot et Bottin réunis, Paris (éditions de 1857 à 1864) dans diverses activités de négoce, de construction de bateaux, en Chine et au Siam.

     

    [3] Les deux filles de Montigny se sont mariées le même jour, le 13 août 1861, à l'église Saint-Pierre de Chaillot, à Paris. L'ainée, Hélène (Nina), avec Dominique Rémi et la cadette, Blanche, avec Edouard  Schmidt, l'associé de Rémi.

     

    [4] Il résulte d'un décret impérial du 1er juillet 1861, contresigné par le garde des Sceaux et inséré au Bulletin des Lois le 11 juillet, que le nom patronymique porté sur l'acte de naissance de Pierre Dominique Pauvrehomme est remplacé par celui de Rémi de Montigny. [Archives départementales de l'Indre, 1861].

     

    [5] Dans cette période, on lui connaît deux adresses au Vésinet : 15 route de la Croix (1876) puis 46 route de Chatou (1878-1890) où, locataire de Jean Bivort, il a fini sa vie le 23 mars 1884. Le nom de cette propriété "Villa Saint Rémi", apparaît pour la première fois dans les annonces immobilières lors de sa vente en 1890. Il réapparaîtra en 1928 en "Société anonyme dite  Villa Saint-Rémy" (avec un "y") pour devenir la Clinique Médicale St Remy. Longtemps après, lorsque en 1954, la propriété devint une école primaire, tous les enfants, les parents, les enseignants l'appelaient encore « Saint-Rémy ».

     

    [6] Rémi meurt le 23 mars 1884 au Vésinet.


Société d'Histoire du Vésinet, 2015 - www.histoire-vesinet.org