Tiré de textes du XIXe siècle

Le pont du Pecq attaqué par les Prussiens

    Premier juillet 1815

Les rues du Pecq sont tortueuses, en pente et mal bâties; cependant on y remarque de jolies maisons de campagne. Un pont de bois, construit en 1665, et renouvelé en 1715 [1], franchissait la Seine vis-à-vis du village; le point où il aboutissait sur l'autre rive est encore reconnaissable par un orme magnifique dit l'orme de Sully, le seul qui parait avoir survécu à ceux que le ministre de Henri IV avait fait planter et sous lequel la tradition rapporte que Sully rendait la justice [2].

"L'arbre de Sully au Vieux Pont du Pecq" vers 1870.

Dessin à la mine de plomb, 18,9 x 23,8 cm, auteur inconnu (BNF)

Ce pont de bois sur lequel les troupes de Wellington et de Blücher effectuèrent, en 1815, le passage de la Seine, quelques heures après que Napoléon eut quitté la Malmaison, était depuis longtemps dangereux pour la circulation publique, surtout depuis une débâcIe de glaces qui annonçait sa ruine prochaine. C'était en outre un triste monument d'une des journées les plus honteuses de notre histoire. [3]

Feld-marechal G.L. Blücher von Wahlstatt

Feldmarschall Gebhard Leberecht von Blücher von Wahlstatt (1742-1819).

La brutalité avec laquelle il s'est comporté, lors des deux occupations de Paris, en 1814 et 1815 a laissé de très pénibles souvenirs, contribuant largement à la haine des prussiens, qui a prévalu en France au XIXe et au XXe siècle.

Ce fut là que, le 1er juillet 1815, les troupes ennemies se présentèrent, lassées d'échanger inutilement des coups de canon et de fusil avec les Français protégés par les fortifications de Montmartre et Saint-Chammont. Un journaliste de Paris, Martainville [voir les précisions ci-dessous] s'est vanté depuis d'avoir puissamment secondé les alliés dans cette attaque. Le Général Davout avait ordonné la destruction de tous les ponts non fortifiés. Des ouvriers avaient été envoyés sur le pont avec ordre de le rompre à leur approche. Martainville, propriétaire d'une maison voisine, amusa les ouvriers en les faisant boire, et l'ennemi s'empara du pont. Mais le petit nombre de troupes françaises, vingt-six hommes et un officier, commis à sa garde, opposa une vigoureuse résistance au flot des assaillants, près de 1500 hommes. Ce ne fut qu'après avoir perdu leur chef et plusieurs hommes, que les français opérèrent leur retraite par le bois du Vésinet pour rejoindre le Général Vandamme près de La Celle-Saint-Cloud.
Au premier bruit de l'arrivée de l'avant-garde
[de Blücher], quelques habitants du Pecq, saisis de frayeur, étaient sortis de leurs maisons à sa rencontre, avec des fleurs de lis, des drapeaux blancs et des brocs de vin. L'ennemi but le vin et pilla les maisons de ses hôtes. Exposé plusieurs jours au passage de la presque totalité des Anglais et des Prussiens, ce malheureux village fut dévasté par tous.
Le 3 juillet 1815 les Prussiens s'emparèrent de Saint-Germain ; ils restèrent jusqu'au 20 octobre mais n'y commirent aucune exaction. On ne peut pas en dire autant des Anglais, qui leur succédèrent. Peu s'en fallut qu'ils ne traitassent la ville comme en 1346 et 1410. Un écrivain affirme que les soldats de Wellington portèrent la fureur du pillage jusqu'à voler le bonnets des femmes qu'ils rencontraient dans les rues, pour s'en faire des jabots de chemise.
M. Martinville avait été arrêté sous La Terreur comme royaliste, directeur du journal Le Drapeau Blanc. Il fut traduit devant le Tribunal Révolutionnaire dont l’accusateur public était Fouquier-Tinville, tribunal qui était l’antichambre de la guillotine. Avant de prononcer la terrible sentence, le Président s’adressa en ces termes à l’accusé "Citoyen de Martinville, qu’as-tu à dire pour ta défense?" Martinville se leva et répondit "Mon nom est Martinville et non de Martinville. Citoyen Président, je suis ici pour me faire raccourcir; non pour me faire allonger ". Cette répartie fut soulignée d’un éclat de rire général, ce qui était rare au Tribunal Révolutionnaire. Et Fouquier-Tinville pour ne pas être en reste d’esprit répondit "Eh bien, qu’on l’élargisse". M. Martinville mourut riche et heureux, bien des années après, dans sa propriété La Rocheville sise 60, avenue du Général-Leclerc, Le Pecq.

La défense du Pont du Pecq, 1815

La municipalité du Pecq a honoré ce souvenir par une large fresque sur un des murs de la Salle du Conseil, que l'on peut encore voir de nos jours.
Ce dessin, dû à Pierre Michet de la Baume, est une copie de l'esquisse originale du peintre de Coulanges.

Le vieux pont était au bas de la Grande-Rue du Pecq; les premières culées existent encore [1841]. II fut enlevé par les glaces le 28 janvier 1830. Il fut remplacé par un beau pont construit en aval, vis-à-vis de la route de Paris à Saint-Germain par Chatou, qui traverse la forêt du Vésinet. Il se composait de sept travées en charpente de 122 mètres d'ouverture, avec piles et culées en maçonnerie. Sa longueur totale était de 169 mètres 60 centimètres. [il sera détruit en 1870 par les Prussiens, lors du siège de Paris]. La première station du chemin de fer, avant l'emploi du système atmosphérique, était à droite du pont (en tournant le dos à la Seine).

     


Complément d'information de la SHV [4, 5, 6]

Martainville, Alphonse-Louis-Dieudonné (1776-1830)

Auteur dramatique et journaliste né à Cadix, de parents français, en 1776, il est mort à Sablonville, un village de la commune de Neuilly, près de Paris en 1830.
Ni l'anecdote du tribunal révolutionnaire, ni sa trahison au pont du Pecq ne sont avérés. Personnage plutôt antipathique, vantard, provocateur, il devint après la Terreur un des membres les plus en vue de la "jeunesse dorée". Il écrivit pour le théâtre des pièces dans lesquelles il s'attacha à tourner en ridicule les révolutionnaires. Grâce à l'esprit de réaction qui dominait alors, ses pièces eurent un succès certain. Contraint d'aller servir dans l'armée d'Italie, il revint à Paris dès sa démobilisation, se fit comédien et, tout en menant l'existence la plus déréglée, il reprit ses virulentes diatribes, contre l'Empire cette fois. Ses diffamations et ses injures lui valurent d'être souvent poursuivi soit à Paris, soit en province. Forcé d'aller se défendre à Riom, à Saint-Omer, à Toulouse, etc., Martainville se vit acclamé par les ultra-royalistes, mais hué, insulté par les libéraux, et à Chalon il fut sur le point d'être jeté dans la Saône.
Retiré avec sa femme (peintre et musicienne de talent, qui figurera parmi les cantatrices ordinaires de la chapelle du roi) dans une maison de campagne au Pecq pendant les Cent-Jours, il assista au passage de la Seine par les Prussiens de Blücher, et le bruit courut qu'il avait facilité le passage à l'ennemi. Cette assertion, qui ne repose sur aucune preuve, et un manifeste dans lequel Martainville suppliait les Chambres d'aller se jeter aux pieds du roi, excitèrent contre lui l'opinion publique et les ennemis qu'il s'était faits par ses quolibets et ses sarcasmes où "le bon goût et la décence n'étaient pas plus respectés que la justice et la vérité".
Antoine-Vincent Arnault, poète et tragédien de l'époque, fit circuler l'épigramme suivante, dans laquelle il rappelait l'affaire du Pecq :

Pour sa conquête d'Afrique,

A Scipion l'on applique

Le surnom de l'Africain.

Pour une action perverse,

Ne peut-on, en sens inverse,

Rendre célèbre un faquin,

Et nommer cette âme vile,

Qui du Pecq livra la ville,

Martainville-le-Pecquin ?

Après le retour de Louis XVIII, Martainville sortit triomphant de sa retraite, et retrouva toute l'assurance impertinente et fanfaronne de ses jeunes années. Éternel insatisfait, il fonda en janvier 1819 sa propre feuille, le Drapeau Blanc. Au début simple brochure périodique pour échapper à la censure, puis journal quotidien en juillet 1819, feuille ultra-conservatrice dont la devise était "vive le roi ! ...quand même", le Drapeau Blanc mena une rude bataille contre Decazes. Sous Villèle, il accusait encore le gouvernement de faiblesse. Il cessa de paraître le 1er février 1827.


    Notes & sources complémentaires :

    [1] Successivement, trois ponts de bois ont été constuits sur la Seine à cet endroit, entre 1627 et 1830. Le premier, dit Pont Marie de Médicis long de 195 m, comportait 25 travées. Il s’effondra sous la poussée des glaces le 9 janvier 1637. Le deuxième pont fut mis en service en 1649. lI fut brûlé trois ans plus tard, le 25 avril 1652, par les troupes du prince de Condé pendant la Fronde. Le troisième pont fut construit vers 1665. En janvier 1830, les glaces emportèrent ce pont vieux de 175 ans.

    [2] Au début du XVIIème siècle Maximilien de Béthune, marquis de Rosny, grand voyer de France passé à la postérité sous le nom de Sully [il recevra le titre de duc de Sully plus tard], ordonna de planter sur les places publiques des villages un orme ou un tilleul à l'ombre desquels les vieillards viendraient méditer et les enfants s’amuser. En exécution de cette ordonnance royale, les Alpicois plantèrent sur le quai un orme, qui vécut plus de trois cents ans. Il disparut en 1910. Pour faire revivre l’histoire un autre orme fût planté en 1991.

    [3] Editorial d'Edmond Baume dans l'Intransigent du 1er juillet 1877.

    [4] Guide du voyageur sur les bateaux à vapeur de Paris au Havre - précédé d'une notice sur le chemin de fer de Paris à Saint-Germain et contenant la description géographique et historique des rives de la Seine, Paris, 1841.

    [5] Joanne A. - Les Environs de Paris illustrés, Hachette, Paris, 1856.

    [6] Labedollière, E. (de) - Histoire des Environs du Nouveau Paris, Paris, 1861.

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