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Gaston Rouvier, homme de lettres

Gaston Simon Jean Marie Rouvier est né à Mèze, Hérault, le 15 juillet 1869, d'un père quincailler. Issu d'une très ancienne famille languedocienne propriétaire de domaines viticoles à Mèze, près de Montpellier, et de biens immobiliers à Beaucaire, après de brillantes études en Sorbonne, il enseigne à l'université d'Uppsala (Suède). Puis, collaborateur d'Adrien Hébrard au journal Le Temps, Rouvier gagne comme publiciste une réputation certaine qui lui vaudra en 1905 la croix de chevalier de la Légion d'honneur [1].
En 1905, il devient chef de cabinet du Président de la République, Emile Loubet, sous le ministère Maurice Rouvier [2]. Maire radical socialiste du Vésinet de 1908 à 1919, Gaston Rouvier sera successivement inspecteur général du ministère de l'Intérieur, chef de cabinet de Georges Clemenceau, préfet hors classe, et chargé de missions notamment à la conférence interalliée de Spa (1920), à la refonte des finances tunisiennes (1930), à l'enquête sur l'affaire Stavisky (1934), ce qui ne l'empêche pas de poursuivre une œuvre d'écrivain.[3]

Rédacteur au quotidien Le Temps, publication dont la qualité et le sérieux sont unanimement reconnus et qui fait figure « d'organe officieux de la diplomatie française », Rouvier est aussi, publiciste dans quelques revues périodiques La Nouvelle revue, la Revue de géographie, Questions diplomatiques et coloniales ... mais aussi pour Le Nouveau Larousse Illustré, mis en chantier en 1898.
On peut également signaler L'enseignement public en France au début du xxe siècle, essai tiré d'un cycle de conférences données à Uppsala, publié en 1907 et primé par l'Académie des Sciences Morales et Politiques.

Son œuvre la plus connue est un récit : La Conquète des Pôles (Editions Lemerre, 1922) un sujet qui lui était cher et sur lequel il publiait déjà en 1900. [4]
Mais Rouvier s'est aussi essayé au roman. La Nièce de M. Jacob Gaspard (Fasquelle, 1905) et Les toits rouges, un roman contemporain (Fasquelle, 1908) ont été assez fraîchement accueillis par la critique et sont à peu près introuvables aujourd'hui. Nous avons retrouvé certaines de ces critiques :

    La Nièce de M. Jacob Gaspard
    Aimez-vous les romans d'Erckmann-Chatrian ? Avez-vous aimé, frémi, tremblé avec le conscrit de 1813, Joseph Bertha ? Avez-vous goûté les aphorismes marqués au coin du bon sens de M. Goulden, l'honnête horloger ? Avez-vous surtout, avec les héros familiers des deux romanciers, parcouru les vieilles rues de Saverne, les petits chemins creux des environs, les pittoresques et verdoyantes vallées de l'Alsace ? Avez-vous goûté la bonhomie épanouie de l'ami Fritz, son amour de la bonne chère, sa joie de vivre, son cœur pitoyable et tranquille ? Vous êtes-vous intéressés, passionnés aux petites manies, aux petits tracas, aux petites aventures de ces bourgeois cossus de petite ville ou de ces paysans madrés ? Alors, ouvrez avec confiance le livre de M. Gaston Rouvier, la Nièce de M. Jacob Gaspard il vous plaira, car il est de la même lignée. Et je n'entends point dire par là que M. Gaston Rouvier égale déjà Erckmann-Chatrian.
    Lorsque justice sera complètement rendue aux auteurs de l'Invasion, chacun comprendra qu'il n'est pas si aisé d'égaler un talent qui fut original et souple. Et c'est déjà un grand mérite que de pouvoir nous rappeler de loin ces vigoureuses peintures de la vieille Alsace. M. Gaston Rouvier, malheureusement, n'a pas voulu seulement nous décrire les mœurs de la Suisse allemande il a prétendu écrire un roman tout fait semblable à la vie, où il y aurait à la fois des rires et des pleurs, et il a achevé en sombre drame l'idylle commencée. Il a ainsi, à mon avis, gâté la saveur de la première partie de son ouvrage. Non qu'il eût tort de copier la réalité et je ne sais vraiment s'il avait tout d'abord noté scrupuleusement la vie des petites villes allemandes, mais il l'avait, en tout cas, festonnée d'une habile fantaisie qui en sauvait la monotonie.
    On sentait que l'atmosphère vraie y était, si les personnages y étaient tout à fait conventionnels. Dès lors, pourquoi vouloir gâter ce qu'il y avait d'heureux dans la première partie de son livre par le développement d'une intrigue assez triste? Pourquoi alourdir l'esquisse, fantaisiste à la manière d'une caricature ?

    Pourquoi le drame, lorsque la comédie est amusante et que les protagonistes sont grotesques pour la plupart? D'où un peu d'incohérence dans ce livre, un manque d'harmonie, et, néanmoins, de très sérieuses qualités d'observation, un humour presque continuel, une saveur bien originale qui en fait quelque chose à part. Donc, M. Jacob Gaspard est un gros et riche bourgeois des environs de Zurich, pourvu d'une fortune cossue qu'il a gagnée en de multiples métiers et qui s'est retiré dans son village avec une nièce charmante, Thérèse, qu'il entoure de soins et dont il espère bien faire, un jour, Mme Thérèse Gaspard. Et pourquoi, vraiment, cette petite fille de vingt ans ne s'accommoderait-elle pas d'une union qui la ferait la femme d'un homme considérable, riche, puissant dans le pays, et qui, sous peu de temps, va devenir quelque chose comme le président du conseil général de son canton ? Hélas! en raisonnant ainsi, M. Jacob Gaspard fait preuve, vraiment, d'un défaut de psychologie affligeant pour son âge. N'a-t-il donc point lu Molière ? Mais où et quand cet ancien commerçant eût-il trouvé le loisir de lire ceux qui ont étudié la vie ? A défaut d'érudition, il eût pu avoir du bon sens ; ne connaît-il point le cœur des jeunes filles, et comment peut-il supposer que Thérèse hésitera entre un gros et vieux bonhomme comme lui et le cavalier jeune, beau, idéal, qu'elles espèrent toutes rencontrer et qu'elles rencontrent toutes, surtout lorsqu'il y a là un romancier pour le placer sur leur chemin?. Vous vous doutez que ce jeune premier, la jeune fille l'a déjà entrevu ; qu'il est jeune, amoureux et libre (bien entendu), qu'il est venu la rejoindre au fond de l'Helvétie, qu'elle l'aime déjà en secret (naturellement), mais qu'elle ne lui a rien avoué (sans doute), quoiqu'il soit séduisant au possible, aimable, distingué, avocat et Français (ô joie !).
    Un Français joli garçon et de bonne tournure qui tombe en conquérant dans une petite ville de la Suisse allemande où se dissimule entre de gros bourgeois la silhouette fine et avisée d'une jeune fille qu'il a juré de séduire, voilà-t-il pas, en vérité, le plus beau scénario du plus agréable des opéras-comiques ? Vraiment je m'afflige que M. Gaston Rouvier ait cru devoir greffer sur cette aimable aventure l'intrigue d'un sombre drame. Et les personnages qu'il nous présentait tout d'abord ne nous disposaient guère à la mélancolie. Vous connaissez M. Jacob Gaspard et sa nièce, mais vous ne connaissez pas Mme Guggli, la curieuse et rouée Mme Guggli qui trône dans son bureau de poste, bureau qui est aussi un magasin, si je ne m'abuse, puisque l'on y trouve à la devanture du pain de sucre dans de gros papier bleu, des boîtes de cigares, des mouchoirs, deux bocaux de bonbons multicolores, des cartes postales enluminées, des poupées, des pote-ries brunes. Mme Guggli est inénarrable sa psycholo- gie se rapproche évidemment de celle de la receveuse des postes d'une petite ville française, mais il y a en outre, chez elle, une bonhomie allemande, une candeur helvétique, une sincérité d'expression qui ne laissent pas que d'affoler Maxime, le jeune premier, et qui sont pour nous une source de divertissements continuels.

    Vous connaissez Mme Guggli, mais vous ignorez encore Mme Bettlerin-Heer, la fougueuse Mme Betlerin-Heer et ses cinq filles pas encore mariées, hélas et qui mènent une misérable existence dans leur pauvre maison délabrée du Schooren, se nourrissant presque exclusivement de café au lait et de pommes de terre sans beurre. Pauvre Mme Bettlerin. Sa figure serait navrante si elle n'était vraiment aussi cocasse. Qu'un étranger ne s'avise pas d'arriver dans la petite ville, qu'un profil nouveau de jeune homme ne se silhouette pas aux environs sans trêve et sans pitié, Mme Bettlerin s'agrippera à lui en compagnie de ses cinq filles. dans l'espoir. hélas ! problématique qu'il daignera s'éprendre de l'une d'elles. Et Maxime n'y échappera pas plus que les autres. Vous connaissez Mme Bettlerin-Heer et sa nichée ; mais que d'originaux renferme encore ce placide et typique village suisse ; que de bons bourgeois ventrus, gorgés de bière et gonflés d'ambition pour la plupart, haineux envers les étrangers, satisfaits de leur propre personne, indiscrets et bavards, ainsi qu'il convient à des habitants de petite ville, mais sans l'étourderie française, avec toute la lourdeur de l'Allemagne proche, avec tout son entêtement tourné vers la stupidité. Ce sont de bons, d'excellents tableaux pittoresques qu'a brossés là M. Gaston Rouvier. Mais voici venir enfin le drame. Jacob Gaspard a voulu mettre à exécution son projet de mariage avec Thérèse, et, par une suite de circonstances qu'il serait trop long de narrer ici, celle-ci a été contrainte d'accepter, si bien que voilà Maxime désespéré, et, avec lui, la mère de Thérèse qui n'est pas morte, ainsi que le contait M. Jacob Gaspard, mais mène une vie plutôt déréglée dans la ville voisine. Et le pauvre Gaspard toucherait au bonheur s'il n'était bientôt assassiné par sa sœur elle-même qui marche sur une de ses usines à la tête d'une bande de malandrins et au chant de l'Internationale, tandis qu'à la vue de tant d'horreurs, Thérèse devient folle entre les bras de celui qui l'aime, impuissant à prévenir ou à réparer de telles catastrophes.

    Je l'ai dit, cette fin nous gâte les heureux et sobres tableaux du début, mais ne nous les fait cependant pas oublier. Nous savons gré à M. Gaston Rouvier d'avoir recréé avec tant d'adresse et de vérité l'atmosphère d'une petite ville de la Suisse et d'avoir pu rappeler, en quelques pages, la manière pittoresque et savoureuse d'un Erckmann-Chatrian dont le sourire se teinterait d'ironie. [5]

Gaston Rouvier a choisi pour décor de ce premier roman le pays d'origine de sa femme. il a épousé, Rosalia Wehrli (1870–1930), petite-fille de l'ingénieur suisse Johann Nepomul Wehrli (1789-1862), installateur du métier Jacquard à Saint-Gall, et fille de Johann Baptist Wehrli (1830–1883), inventeur de la machine à broder qui devait faire de Saint-Gall la capitale européenne de cette industrie [6]. S'est-il inspiré de personnages rencontrés à l'occasion de séjours dans sa belle-famille ?

    ...

    Simplicité de la vie, simplicité des mœurs, vertu et bonheur c'est assurément ce que Gaston Rouvier nous veut enseigner. J'aime on ne peut mieux M. Gaston Rouvier, journaliste qui n'est pas de talent médiocre. Mais pourquoi nous compte-t-il de si bizarres histoires romanesques ? Il m'inquiète plus qu'il ne m'émeut. Il m'étonne plus qu'il ne me touche. Et s'il veut m'amuser, il risque de m'irriter.
    M. Jacob Gaspard est un usurier de village, un usurier enrichi, qui veut épouser sa jolie nièce. Or cette jolie nièce est aimée d'un certain Maxime, qu'elle a rencontré jadis à Montpellier et qui vient maintenant la chercher en Suisse. Puis des aventures terrifiantes, des compétitions politiques dans une petite ville suisse, une grève, un incendie, Jacob Gaspard tué par erreur, sa nièce dans une maison de fous, Maxime bien ennuyé, des histoires étranges et qui se mêlent ou plutôt s'embrouillent.
    Bref, un roman compact et confus d'un romancier, qui a cru que la vie du roman ne pouvait être entrevue que par la multiplicité des incidents. Erreur Erreur ! – et qui s'est persuadé que l'incendie, la folie, la grève, la mort étant naturellement dramatiques, un roman qui contiendrait avec de la douceur, de l'amour, des scènes d'incendie, de folie, de grèves, de mort, serait nécessairement très dramatique. Erreur ! Erreur !
    Mais malgré ces procédés de feuilletonniste inexpérimenté, Gaston Rouvier est sans doute un bon romancier. Il excellerait, je le crois, à peindre les mœurs rustiques, ou les mœurs bourgeoises de petites cités. Son roman est un roman suisse. Et réellement Gaston Rouvier nous révèle la vie des gens de Niederfelden. Mais qu'il se garde des gros drames compliqués, et à péripéties. 

    J'ai lu, je ne sais où, que Gaston Rouvier avait Dickens pour maître, et que Dickens pouvait s'enorgueillir de cet élève. Qu'y a-t-il de vrai ? Je ne saurais le dire. Dickens est du moins un maître fort honorable et le livre de Gaston Rouvier est un livre très estimable. Je vois bien que Gaston Rouvier a beaucoup lu Dickens, je vois aussi qu'il l'imite par moment d'une manière assez apparente. Il mettra les titres de chapitre à la façon de Dickens :

      D'un petit homme que sa soeur dérange et que sa nièce attriste.

      Où l'auteur a l'avantage de présenter une mère et ses cinq filles en liberté.

      Où le lecteur a l'honneur de faire la connaissance d'un ancien mendiant.

      Où l'auteur a le regret de faire périr un de ses personnages les plus sympathiques.

    Imitation superficielle, pour trouver un pittoresque facile. C'est peu de chose. Ce n'est rien. Ailleurs Gaston Rouvier transposera un peu ingénument Dickens : « Aussitôt sur ses jambes, M. l'ex-directeur se jeta sur le jeune homme, en garde. Le poing droit de Maxime découvrit une courbe élégante; il vint, je ne sais comment, se mettre en contact avec la tempe gauche de M. Poplain, et la tempe, de ce contact inattendu, sortit toute bleue. On entendit sonner deux ou trois pan pan à la suite desquels M. Poplain, sans se rendre un compte suffisamment exact de la façon dont ceci était advenu, se trouva pour la deuxième fois assis sur le plancher. Mais cette fois il resta tranquille, la tête douloureuse entre les mains, et mâchonnant des mots inintelligibles. »
    Humour anglais. En français, cela parait long et inutile.
    Mais ce n'est pas la meilleure façon d'imiter Dickens. Au reste, il importe peu. Gaston Rouvier est fort capable de se constituer une originalité littéraire. Il la cherche. Il hésite. Il hésite comme son style, tantôt trivial, tantôt littéraire, littéraire au point que Gaston Rouvier semble vouloir rappeler en usage des tournures surannées ou des expressions désuètes. Il hésite, mais je le vois plutôt peintre pittoresque, spirituel, un peu vulgaire, assez vivant, de moeurs simples, que conducteur de grandes intrigues romanesques. Dans ces intrigues, il se perd et nous égare. [7]

Même si les critiques sont plutôt négatives, la parution de ce premier roman n'est pas passée inaperçue. les suivants ne connaîtront pas le même écho.
Pour l'anecdote, on mentionnera aussi l'entretien que Gaston Rouvier eut avec Pierre Curie pour un article dans le Temps. Si l'on en croit une biographe de Madame Curie qui a rapporté l'événement, la rencontre a laissé un mauvais souvenir aux deux parties ! [8]

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    Notes et sources :

    [1] Officier en 1919 pour ses services exceptionnels durant la guerre, il sera fait commandeur en 1934.

    [2] Entré dans l'administration en 1906 comme Inspecteur adjoint de 2e classe, il est promu à la 1ere classe en 1913.

    [3] Bulletin de l'AHH, n° 26, 1984.

    [4] Gaston Rouvier - Le retour vers les Pôles, la Nouvelle Revue, janvier-mars 1900.

    [5] Critique de Jules Bertaut dans La Revue hebdomadaire (romans, histoire, voyages) Librairie Plon (Paris) Novembre 1905.

    [6] Leur fils Henri Rouvier (1897–1979), revint de Suède, où il était en stage d'études, pour s'engager à 17 ans en 1914 au 11e cuirassiers. Blessé en 1915, plus grièvement en 1917, il recevra la croix de guerre, la médaille militaire et la croix de la Légion d'honneur. Expert du marché européen de la pâte à papier, il sera directeur général d'industries franco-scandinaves, puis représentera les firmes helvétiques, et sera conseiller du commerce extérieur de la France.

    [7] Critique de Jean-Ernest Chasles dans La Revue politique et littéraire, T4, n°1, 1905.

    [8] Suzan Quinn. Marie Curie, a life, DA Capo Press, 1995.

     


Société d'Histoire du Vésinet, 2016 - www.histoire-vesinet.org