Jean-Paul Debeaupuis, Syndicat d'Initiative et de Défense du Site, 2017

A Jean Schiffer (1891-1965), Le Vésinet reconnaissant

La carrière militaire

Né le 4 avril 1891 à Paris 13e dans une famille modeste d'origine alsacienne, le jeune Jean Schiffer devance l'appel et s'engage pour 3 ans dans l'Infanterie. Le 2 octobre 1909, il est incorporé au 22e Bataillon de Chasseurs à Pied et il gravit les premiers grades des sous-officiers. Il est reçu élève officier de réserve après un an de service. Promu sous-lieutenant de réserve en 1911, il fait son stage au Maroc dans l'encadrement des Tirailleurs Indigènes.
A la déclaration de guerre, en Août 1914, il rejoint son unité, le 8e Régiment de Marche de Tirailleurs Algériens. Un mois plus tard, devant Lassigny dans l'Oise, il est blessé aux jambes, par balles, et évacué. Les attaques et les contre-attaques se succédaient sans arrêt sur ce terrain qui n'offrait au début d'autre abri que des meules de paille. Les vides se firent nombreux dans les bataillons dont la troupe ne porte pas encore de casque. Des tranchées, des boyaux seront creusés, la nuit, dans ce que l'Histoire désignera comme la Bataille de l'Aisne. [1]
Schiffer est cité à l'Ordre de la Brigade en ces termes : "Officier vigoureux et énergique, le 21/09/1914, blessé de deux balles à 8 heures, a assuré le commandement de sa section et celui d'une section voisine très éprouvée, les maintenant à 50 m des Allemands jusqu'à la relève de son Bataillon, le soir ! "

Notice de Jean Schiffer dans le Tableau d'Honneur du journal L'Illustration

Planche 296, dans le n° 3816 du 22 avril 1916

Après plusieurs mois de convalescence, Schiffer reprend du service et rejoint son poste, en mai 1915, au 8e Tirailleurs. Il est Lieutenant. Tandis que le régiment attend de prendre la route de Verdun, il essuie des bombardements par obus et torpilles de plus en plus fréquents, surtout à partir du 21 février. [1] Dans la région de Nieuport, non loin de la frontière Franco-Belge, Schiffer est blessé à nouveau, à la face cette fois, par un éclat d'obus ; il est évacué le 30 mars 1916.
Cité à l'Ordre du Régiment : " Excellent officier sous tous les rapports, zélé, consciencieux, d'une bravoure hors pair. Blessé à la face très grièvement par éclat d'obus le 30 mars 1916. A perdu l'œil gauche." Il reçoit la Légion d'Honneur.
Détaché à l'Etat Major de la Division (février 1917) après 10 mois de convalescence, il est promu Capitaine (avril 1918) et affecté au 2e Bureau. Pensionné à 70% puis à 100%, affecté au 27e R.I., il sera promu Chef de Bataillon (1927) et passera par de longues périodes d'inactivité avant d'être reversé dans la réserve en 1928. Outre la perte de l'œil gauche, il a été grièvement blessé au maxillaire et ne pourra porter une prothèse oculaire. Il est ce qu'on désigne alors comme une "Gueule cassée".[2]

Grand mutilé de guerre, pensionné à 100%, décoré de la Médaille Coloniale "Maroc", de la Croix de Guerre avec palmes, de divers ordres étrangers [3] et de la Légion d'Honneur : chevalier en 1916, officier en 1928 et commandeur en 1936, il recevra en 1956 les insignes de Grand Officier des mains du Maréchal Juin, au cours d'une prise d'armes.

La vie civile et l'engagement associatif

Versé dans la Réserve avec le grade de Commandant puis de Lieutenant-Colonel, Jean Schiffer devient directeur du Comité de Vulgarisation des Superphosphates. Administrateur de diverses sociétés, il sera ensuite Secrétaire Général de l'Association pour la Productivité Agricole.
En 1931, il fait l'acquisition d'une villa au 77 route de Croissy et se passionne aussitôt pour la sauvegarde et l'aménagement de la commune. Il adhère au Syndicat d'Initiative dont il devient rapidement secrétaire général.
En 1932, il publie dans le Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, un long article très détaillé sur Le Vésinet, son histoire et les démarches entreprises pour préserver l'œuvre clairement identifiée du Comte de Choulot et d'Alphonse Pallu. Cet article intitulé "Un chef-d'Œuvre d'Aménagement d'un site suburbain, un exemple de défense collective : Le Vésinet" [4] et d'autres interventions lui valent l'estime de la Société qui, en 1933, le reçoit en son sein. Membre bienfaiteur (il a versé la somme de 200 francs), le comité directeur lui décerne un diplôme d'honneur « pour son œuvre au Vésinet si magistralement exposée dans le Bulletin et pour son heureuse propagande en faveur de la Société ». En effet, il a fait admettre en 1933 23 nouveaux sociétaires parmi lesquels, huit Vésigondins membres du Syndicat d'Initiative : Gaston Jonemann, 68 avenue Georges-Clemenceau (à vie, rachat de cotisations, 100 francs) ; Mme Briey, 11 bis rue de Villebois-Mareuil ; Henri Bargner, 55 avenue Maurice-Berteaux ; Henri Cloppet, 3 rue Thiers (maire du Vésinet) ; Paul Desachy, 11 rue Emile-Augier ; Louis-C. Galliard, 7 rue de La Faisanderie (président d'honneur du S.I.) ; Paul Jarry, homme de lettres, 21 route de La Croix (président en titre du S.I.) et René Pommier, 5, avenue des Fêtes (conseiller municipal). Plusieurs membres de la Société pour la protection des paysages de France interviendront par la suite pour soutenir la candidature du Vésinet comme Site classé et comme Site pittoresque. Schiffer saura aussi mobiliser des soutiens chez ses anciens frères d'armes.
Léandre Vaillat, critique d'art, essayiste et romancier, mais aussi féru d'urbanisme, qui s'intéresse à l'aménagement de Paris et de sa proche banlieue écrira en 1938 à propos du plan d'aménagement d'embellissement et de développement du Vésinet : « Vraiment, si la « colonie » du Vésinet est demeurée telle que l'avait voulue son fondateur, si elle a gardé son caractère résidentiel, très paradoxal au regard du reste de la banlieue parisienne, si elle est désormais protégée contre les entreprises hasardeuses de la démagogie par les stipulations du plan d'aménagement communal, d'ores et déjà établi, approuvé en plein accord avec le plan général de la région parisienne, c'est bien à M. Jean Schiffer, à son intelligence de l'urbanisme, à sa vigilance quotidienne, qu'elle le doit. » [5]

En 1935, mettant au service de la Société son expérience de "lobbyiste" (il siège désormais au Comité directeur), il entreprend des démarches auprès, de plusieurs personnalités, directeurs de grands services publics, littérateurs, directeurs de publications françaises afin d'obtenir leur adhésion au Comité d'Honneur, il fait connaître les adhésions déjà reçues et celles qu 'il sollicite ; ses propositions sont approuvées. Il propose d'admettre dans le Comité directeur Paul Jarry, déjà sociétaire, président du Syndicat d'initiative et de défense du Vésinet et membre de nombreuses Commissions et Sociétés d esthétique urbaines et rurales en Seine et Seine-et-Oise.
Jean Schiffer voulait étendre les mesures de protection obtenues par le Vésinet (sites classés et inscrits) à des zones limitrophes sensibles. Un nouvel article publié encore dans le Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France – il siège désormais au Comité directeur – en 1935 expose ses propositions ... et la fin de non recevoir du Préfet. [6]

La Guerre et l'Occupation

Le 5 mai 1941, Georges Dessoudeix est nommé par le ministère de l'Intérieur maire du Vésinet en remplacement de Emile Thiebaut démissionnaire. Au cours des semaines suivantes, des échanges de courriers entre la mairie et la préfecture feront émerger la liste des conseillers recueillant l'assentiment de l'Etat français pour constituer la nouvelle municipalité. MM. Thiebaut et Aubrun, anciens maires en feront partie avec plus de la moitié des conseillers sortants.
Parmi ces courriers, une lettre de l'Amiral Darlan, alors ministre de l'Intérieur, au Préfet de Seine et Oise en date du 7 mai 1941 dit en substance «... Mon attention a été appelée sur M. Schiffert [sic] lieutenant colonel de réserve, commandeur de la Légion d'honneur, actuellement chargé de mission à la Présidence du Conseil qui serait susceptible d'être nommé Conseiller Municipal au Vésinet. M. Schiffert s'est occupé très activement des questions d'urbanisme intéressant cette commune. Je vous serais obligé d'examiner cette candidature et de me faire connaître la suite que vous lui aurez réservée. »
Cette lettre, conservée aux archives départementales, porte une annotation manuscrite datée du 16 juin indiquant que « M. Dessoudeix accepte cette désignation ». Le 20 juin, le préfet informe le ministère de l'Intérieur de son accord conjoint avec le maire et Jean Schiffer entre au Conseil municipal.
Le 11 juillet suivant, dans sa lettre ouverte aux habitants du Vésinet publiée dans divers journaux locaux, M. Dessoudeix conclut : « Enfin, MM. Jarry et Schiffer, en leur qualité de président et de secrétaire du syndicat d'initiative, trouvent désormais place dans une assemblée où ils pourront collaborer étroitement à toutes les mesures susceptibles d'ajouter au renom d'élégance, de luxe et de pittoresque de notre cher Vésinet, qui mérite d'être de plus en plus la villégiature la plus réputée de la région parisienne. Vous pouvez donc être assurés chers concitoyens, qu'avec de pareils concours, vos intérêts et ceux notre ville ne pourront qu'être bien compris et défendus.» [7]
Jean Schiffer fera publier en 1943 un ouvrage de intitulé La Commune du Vésinet - Histoire, Urbanisme et Paysages qui, malgré son mauvais papier sorti des Imprimeries Oberthur à Rennes, demeure encore aujourd'hui un ouvrage de référence.

Après la Libération, Jean Schiffer restera fidèle au Syndicat d'Initiative mais n'exercera plus de fonctions municipales, goûtant une retraite bien méritée dans sa maison de la Route de Croissy jusqu'en 1960, date à laquelle il quittera Le Vésinet pour s'installer à demeure à Paris. Peut-être voyait-il dans le règlement d'urbanisme en chantier à l'époque, la fin de son rêve. Il meurt le 22 janvier 1965, à l'Hôpital Cochin à Paris, quelques mois avant que la Défense du Vésinet reprenne des couleurs.

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    Notes et sources :

    [1] Historique du 8e régiment de marche de tirailleurs (Campagne 1914-1918), Bizerte, 1920.

    [2] L'expression « gueules cassées » due au colonel Picot, premier président de l’Union des Blessés de la Face et de la Tête, désigne les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi une ou plusieurs blessures au combat et affectés par des séquelles physiques graves, notamment au niveau du visage.

    [3] Military cross (Royaume Uni), Chevalier de l'Ordre de Léopold et Croix de guerre (Belgique), Ouissam Alaouite (Maroc), Nichan Aftikar (Tunisie), Croix de guerre (Serbie).

    [4] Jean Schiffer - Un Chef-d'Œuvre d'Aménagement d'un site suburbain, un exemple de défense collective : Le Vésinet, Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, juillet 1932.

    [5] Léandre Vaillat, Le Temps, n°27932, mercredi 2 mars 1938.

    [6] Jean Schiffer - Rapport au Comité directeur de la Société, séance du 16 janvier 1936, Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, avril 1936.

    [7] Georges Dessoudeix, Lettre Ouverte aux Habitants du Vésinet, Courrier de Seine et Oise, 11 juillet 1941.


Société d'Histoire du Vésinet, 2017- www.histoire-vesinet.org