Extraits de Tournant dangereux, livre se souvenirs, de Maurice de Vlaminck, Stock, 1929

Le Vésinet dans les souvenirs de Vlaminck

La maison que nous habitions au Vésinet appartenait à ma grand-mère. Elle en était fière. Elle disait "ma villa".
La ligne de chemin de fer longeait le treillage de notre jardin. Comme toutes les villas de ce charmant et propret pays, sa maison était ornée d'un perron, d'une pelouse, d'un bassin avec jet d'eau et les allées du jardin étaient recouvertes d'un cailloutis fin et blanc, ratissé chaque semaine, avec soin, par le jardinier.
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Elle
[la grand-mère] tenait une place aux Halles Centrales où elle vendait les primeurs, fruits et légumes suivant la saison. Chaque soir régulièrement, elle revenait au Vésinet par le train de quatre heures.
Ma grand-mère avait acheté cette maison bien avant la guerre de 1870. Lors du Siège de Paris, les Prussiens l'occupèrent. "Tu vois, me disait-elle très souvent, en me montrant dans le jardin, une énorme pierre, il y avait toujours deux sales Prussiens qui venaient y manger leur soupe".

Maurice de Vlaminck
Auto-portrait, 1911

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Chaque semaine j'attendais le jeudi avec impatience. Ce jour là, je n'allais pas à l'école, ensuite paraissait le "Journal des Voyages". Aller à la gare du Vésinet pour acheter cette livraison, était, à bien dire, deux plaisirs à la fois : j'avais la perspective de lire un récit d'aventures fantastiques de Louis Boussenard, et celle de voir la fille de la marchande.
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La propriété qui touchait la nôtre était belle. La maison était vaste, carrée et blanche. Elle datait du Premier Empire. Le voisin qui l'habitait s'appelait le général Remaru [1]. C'était un vieux militaire retraité. Mes parents n'entretenaient avec lui aucune relation. Quant à ma grand-mère, elle était avec son voisin à couteaux tirés. Il lui avait offert d'acheter sa villa, parce qu'elle lui "bouchait la vue" et que notre jardin faisait "tache" dans son parc. Le général avait une très mauvaise presse dans le pays. Il passait pour un vieux pingre chicanier et on lui reprochait de faire de l'usure. Madame la générale était paralytique. Les heures où le soleil donnait dans le parc, le général lui faisait faire une petite promenade en la roulant doucement dans un fauteuil spécial.
A la mort de ma grand-mère, la maison fut vendue et achetée par le général Remaru. Elle était grevée d'une hypothèque et après la vente il revint à ma mère une vingtaine de mille francs.
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Je possédais une vieille bicyclette qui pesait 22 kilos. Elle avait déjà remplacé un bicycle. La mort de ma grand-mère - que Dieu ait son âme - permit à mon père d'être généreux envers moi. Il me donna l'argent nécessaire pour l'achat d'une machine à pneumatique.

    Notes:

    [1] Nous n'avons pas retrouvé trace de ce mystérieux "général Remaru, un vieux militaire retraité" . Il pourrait s'agir de Reginald Sartorius, général britanique en retraite, en villégiature dans ce quartier.


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