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Jeanne Thil, artiste-peintre (1887-1968)

Une grande voyageuse [1]

[...] Venue à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris où elle fut l'élève de Ferdinand Humbert et de Charles Fouqueray, elle travailla parallèlement à l'Ecole des Arts Décoratifs. Une nomination de professeur de dessin de la Ville, un grand prix à l'Ecole des Arts Décoratifs, le prix Chenavard, une médaille d'argent en 1920 au Salon des Artistes Français, la désignèrent promptement ... une bourse de voyage qui allait lui permettre de s'avancer dans sa véritable voie. Dès lors, les œuvres se succédèrent.
L'artiste travailla en Espagne, notamment à Avila et Ségovie. Elle passa en Tunisie, et son « Charmeur de serpents à Kairouan » lui valut une médaille d'or en 1924. A l'Exposition des Arts Décoratifs de 1925, on lui confia deux panneaux importants. Elle obtint plusieurs prix à l'Institut, et le prix James Bertrand pour une composition historique Les Bourgeois se rendant à Edouard III destinée à l'Hôtel de ville de Calais. Elle exécuta plusieurs décorations murales pour le paquebot Ile-de-France, le hall de la Compagnie Transatlantique à Marseille et le pavillon du Tourisme à Paris, des affiches orientalistes, une très remarquable illustration pour « l'Histoire de Gotton Connixloo » de Mme Camille Mayran, une série de quatre grands panneaux retraçant les fastes du régiment Royal-Picardie pour un palace du Touquet, une autre série de compositions pour l'Hôtel de ville de cette station balnéaire.


Jeanne Thil dans son atelier

A l'Exposition Coloniale de 1931, on demanda à Mlle Thil, outre plusieurs tableaux au Palais des Beaux-Arts, trois grandes évocations de la Vigne, des Forêts, de l'Elevage, une vaste frise et une carte décorative pour le Palais Tunisien, un diorama de la Haute-Volta et deux panneaux sur Dakar au Palais de l'Afrique Occidentale. Mlle Thil, de 1925 à 1932, a participé à nos expositions françaises, à Madrid, Barcelone, Bruxelles, Rome, Tunis, Tokyo, et l'Etat a acquis plusieurs de ses œuvres.

[...] Les circonstances ont amené Mlle Thil à représenter les bourgeois de Calais avec la bonne reine suppliant le dur souverain anglais, ou les fastes du régiment Royal-Picardie. Elle s'en est acquittée fort intelligemment, ne considérant pas les commandes comme des pensums, s'y attachant, y voyant un prétexte tout pictural à faire s'ébrouer des chevaux, à faire briller et chatoyer des armures et des uniformes, à mêler des voilures ou des drapeaux à des ciels tumultueux et ces compositions, d'où toute froideur académique est exclue, lui font honneur et lui ont servi d'expériences. Mais son véritable tempérament n'est pas révélé par elles. J'en vois l'expression plus complète et plus profonde dans ses œuvres espagnoles et exotiques. Un Zuloaga n'aurait qu'éloges pour les Paysans de Ségovie, l'Arco d'Avila, ou les Gardiens de taureaux au bord du Guadalquivir. L'Espagne farouche et inactuelle, c'est-à-dire résistant au progrès de l'uniformisation dans la laideur, est là dite largement, dans de belles gammes ardentes, par des plans amplement juxtaposés ; rien de mesquin, de fignolé, d'étriqué, rien de ce que le mot « féminin » suggère souvent de défavorable, en ce dessin par volumes colorés, d'une grande énergie, en cette définition du caractère des êtres et des sites. Et des toiles comme la Caravane à Kairouan, les panneaux décoratifs de la Vigne, des Forêts, des Fruits, prouvent une admirable pénétration des types et des attitudes islamiques. Mais c'est toujours dans le souci de la composition orchestrée, mêlant les êtres au paysage et au ciel, inféodant la créature à la race et celle-ci au sol, ainsi que le voulait et le faisait Puvis de Chavannes.

Jeanne Thil - Oasis de Gabès

Huile sur toile 65x54 cm ; vendue 12 000 €, Drouot - Richelieu mars 2013.

[...] Il arrive donc à Mlle Jeanne Thil de dépasser le simple prestige décoratif, dans ces régions où le décoratif et la vie contemplative ne font qu'un, où tout homme est une statue en marche, où la beauté formelle est liée au moindre geste et c'est bien pourquoi elle a la passion des blancheurs sous l'azur. Elle est allée récemment la satisfaire en Grèce, d'où elle a rapporté d'autres belles choses. Elle est née pour la synthèse murale, pour les tons riches et les formes amples. En ce temps de misérable petite « école des quatre pommes », de ruelles montmartroises rabâchées, de nus d'ateliers anémiques et plats, de potagers banlieusards, sans style, sans imagination, sans goût, où l'on s'épuise à trouver « des qualités de peintre » et des mérites de palette dont la mesquinerie eût fait rire les maîtres, ils sont de plus en plus rares, les artistes capables de se mesurer avec une muraille, de la remplir, d'y jeter avec autant de science que d'enthousiasme des ciels, des horizons, des cavaleries, des animaux, des vaisseaux, des foules, dans la joie des volumes denses, des colorations éclatantes, des magiques pénombres, de ce lyrisme enfin qui n'a rien de « littéraire » mais élève son chant au milieu de la nature elle-même.


Affiches pour la Compagnie générale transatlantique
(dont Jeanne Thil a aussi décoré plusieurs navires de 1927 à 1962)


Jeanne Thil et le Vésinet

Durant de nombreuses années, Jeanne Thil a trouvé au Vésinet le lieu propice au repos entre ses nombreux voyages. Elle s'y était attachée et y a achevé sa vie. Elle y est morte le 16 mars 1968 et repose depuis lors dans le cimetière municipal.
Restée célibataire, sans descendance, Jeanne Thil a laissé une œuvre importante et diverse. Son petit-neveu M. François-Marie Olland, au terme de patientes recherches, longues et approfondies, a pu réunir un ensemble exceptionnel des travaux de l'artiste. Estimant que « Ces oeuvres forment un tout indissociable très représentatif de la carrière de [sa] parente », il souhaitait pouvoir transmettre sa collection comme un tout indivisible. En 2011, il prit contact avec la Mairie du Vésinet pour lui proposer de léguer à la Ville sa collection en ces termes :

Je souhaite léguer ces peintures, aquarelles, dessins, documents, photos et objets (décorations officielles, médailles, palettes et autres souvenirs ...) à la ville du Vésinet. Ce legs prendra effet à ma mort. Dès acceptation de celui-ci par le conseil municipal, je m'engage à modifier mon testament afin d'y inclure expressément mes intentions concernant ce legs. En contrepartie, la ville du Vésinet s'engagera à donner le nom de l'artiste à une rue du Vésinet, ce pourrait être la partie de l'avenue Corot, (entre les avenues des Pages et Horace-Vernet) où Jeanne Thil a séjourné et où elle est morte, au numéro 38 ; à prendre en charge l'entretien de la tombe de Jeanne Thil située dans le cimetière du Vésinet (tombe 2435 - 8e section) après ma mort ; à ce que plusieurs tableaux soient accrochés de façon permanente dans un lieu de mémoire de l'artiste (par exemple Wood Cottage) et dans un bâtiment officiel comme la mairie par exemple. [2]

Après quelques brefs échanges qu'on ne qualifiera pas de négociations, la Mairie ne pouvant ou ne souhaitant pas accéder à ces demandes, le projet fut abandonné. M. Olland se tourna alors vers Calais, la ville où Jeanne Thil a vu le jour – au hasard des affectations de son père, Philippe Thil (1854-1926) officier artilleur.
Calais, qui possédait déjà dans son hôtel de ville une des œuvres majeures de l'artiste et lui avait déjà dédié une rue, réserva à la proposition de M. Olland un accueil plus favorable. Au mois de mai 2016, les élus calaisiens adoptaient, en conseil municipal, la délibération permettant d'accepter ce legs, qui interviendra au décès du généreux légateur, ainsi que les frais d'actes notariés inhérents.

Le monument funéraire de la famille Thil dans le cimetière municipal du Vésinet (Cliché SHV)

La Ville de Calais prendra également à sa charge l'entretien de la tombe de Jeanne Thil, au Vésinet, pour un coût de 70 € annuels. Les 170 œuvres composant le legs sont estimées à 500 000 Euros. On peut en admirer d'autres par exemple dans la salle des mariages de l'hôtel de ville du Touquet, Un Mariage au XVe siècle, ou dans un amphithéâtre de la faculté des lettres de Lille, La Fresque des Doyens qui n'est d'ailleurs pas une fresque mais une toile marouflée. [3]

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    Notes et sources :

    [1] Le portrait ci-dessus est largement emprunté à Camille Mauclair, L'Art et les artistes, Armand Dayot éd., Paris 1933
    [2] Archives municipales et Fonds de la SHV.

    [3] La Voix du Nord, mai-juin 2016.

     


Société d'Histoire du Vésinet, 2016 - www.histoire-vesinet.org