D'après le texte de Catherine Gorski, Universalia 1983

Léopold TREPPER, maître espion

 

 

Chef de l’Orchestre rouge (1), le plus important réseau du service de renseignements soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, connu de la Gestapo sous le nom de Jean Gilbert, fiché à la Sûreté française sous le pseudonyme de Dom, codé par les Soviétiques sous celui de Otto, Léopold Trepper est né en Pologne à Nowy-Targ, le 23 février 1904, dans une famille juive d’origine modeste, Léopold Trepper, en butte à l’antisémitisme polonais, entra très tôt dans un mouvement de jeunesse d’inspiration sioniste, l’Hatchomer Hatzaïr. Puis en 1921, quand sa famille, poussée par la misère, s’installa à Dombrowa en Silésie, il milita clandestinement avec les jeunesses communistes, choisissant le pseudonyme de Dom.
À vingt ans, il part pour la Palestine avec une quinzaine de compagnons dans l’espoir de jeter les bases d'une société nouvelle d'où seraient bannies intolérance et injustice. Il entre au Parti communiste palestinien et devient secrétaire de la section de Haïfa. Arrêté par les Britanniques en 1928, enfermé dans la forteresse de Saint-Jean-d'Acre, il fait une grève de la faim avant d'être libéré, puis finalement expulsé. Il débarque en France à la fin de 1929 et y restera jusqu’en 1932. Pour subsister tout en militant dans la section juive de la M.O.I. (Main-d'œuvre immigrée), il occupe divers petits emplois. Soupçonné par la police française d’avoir fait partie du groupe Fantomas, convaincu d'espionnage industriel au profit de l'Union soviétique, Trepper est contraint de partir précipitamment pour Moscou, la "patrie du socialisme".
Avec Luba, sa compagne, il étudie à l'université Marchlevski. Très vite confronté à la réalité soviétique, il accepte les contradictions du régime sans remettre en cause son idéal. Journaliste au quotidien Der Emes, édition en yiddish de la Pravda, il échappe miraculeusement aux purges staliniennes. Envoyé en France en 1937 afin d'éclaircir pour les Soviétiques le dossier Fantomas, il prouve l'innocence d'un membre du Parti communiste français, Riquier, journaliste à L’Humanité.
Selon Trepper, ce fut sa première mission de renseignements au profit de l’Union soviétique. À partir de ce moment, remarqué par le général Berzine, qui dirigeait les services de renseignements de l’Armée rouge, Trepper accepte une mission pour lutter contre cette "peste brune", l'hitlérisme. En 1938, on l'envoie en Europe pour créer un réseau de renseignements "dormant" d’un type nouveau. La technique de Trepper consiste à mettre sur pied des sociétés commerciales qui, tout en servant de paravent, permettront au réseau de satisfaire ses besoins financiers. À la tête de chaque affaire, il place un homme sûr chargé de réunir un maximum d’informations sur la politique de l’Allemagne nazie. Il s'installe d'abord en Belgique, à Bruxelles, sous le nom d'Adam Mikler, comme industriel canadien. Avec son ami Léo Grossvogel, il crée une société d’import-export qui prospère rapidement, ouvre des filiales dans les pays scandinaves et établit des relations commerciales avec la France, l'Italie, l'Allemagne, les Pays-Bas et le Japon. Quand la guerre éclate en 1939, le réseau de Trepper est en mesure d'informer Moscou. À mesure de la progression nazie, le réseau se renforce; déjà entouré par ses amis de Palestine, comme Sophie Posnanska, Hillel Katz, Léo Grossvogel, et par les agents envoyés par le Centre (Moscou), Trepper recrute, dans les mouvements de résistance, Français, Belges, Hollandais n'appartenant pas forcément au Parti communiste. Il travaille également avec le groupe allemand de Harnack et Shulze-Boysen qui émet à partir de Berlin. À la suite de l'invasion allemande à l'Ouest, Trepper, contraint par les Belges de quitter le pays, s'installe à Paris, où il ouvre une nouvelle société commerciale, la Simex, dont le pendant à Bruxelles est la Simexco. Cette société collabore avec l'occupant, dont elle obtient des renseignements. L'un de ses principaux partenaires est l'Organisation Todt qui assure les travaux de fortification de la Wehrmacht. L'Orchestre rouge possède des émetteurs dans toute l’Europe. De 1940 à 1943, les "Pianistes" envoient environ 1500 messages. Ils annoncent l'attaque allemande contre l'URSS, nouvelle dont Staline ne tiendra pas compte — ce qui coûtera très cher à l'armée et au peuple soviétiques. Ils informent Moscou sur le développement de l’industrie de guerre (les plans secrets du char allemand du type T6-Tigre permettront aux Soviétiques d'opposer aux Allemands le KV). Ils font le point sur la situation militaire et les plans d’offensive. Dès le 26 juin 1941, au lendemain de l’invasion nazie en URSS, les Allemands captent à leur grande surprise des émissions en direction de Moscou; ils alertent immédiatement leurs services de renseignements et de police. En décembre 1941, l'Abwehr arrête le groupe bruxellois de l’Orchestre rouge. En octobre 1942, le Sonderkommando Rote Kapelle arrive à Paris avec à sa tête Karl Giering qui arrête Otto, M. Gilbert, le "grand chef", c'est-à-dire Trepper. Le 24 novembre suivant, Giering est chargé d'utiliser Trepper pour "intoxiquer" Moscou en lui faisant croire que les Alliés cherchent à négocier une paix séparée avec le Reich. Trepper fait semblant d'entrer dans le jeu, mais avertit Moscou du subterfuge. Le 13 septembre 1943, il s'évade et parviendra à se cacher jusqu'à la fin de la guerre.

Léopold Trepper, Varsovie 1962Trepper à Varsovie, 1967

 

(1) - Popularisé par le livre de Gilles Perrault (1967), adapté au cinéma et mis en scène par Jacques Ruffio (1989)

En janvier 1945, muni d'un passeport soviétique et sous un nom d'emprunt, Trepper s'envole pour l'URSS en compagnie d'autres militants qui se sont battus en Occident contre les nazis. "J’étais fier de ce que j’avais fait et n’aspirais qu’au repos bien gagné", dira-t-il dans Le Grand Jeu (2). Dès son arrivée, il est arrêté, puis enfermé à tour de rôle à la Loubianka, à Lefortovo et à Boutyrki. Après la mort de Staline, les procès des anciens militants sont réexaminés. Trepper est réhabilité au bout de neuf ans et sept mois d'incarcération, en 1954. Libéré, il retrouve sa famille et retourne en Pologne, son pays natal. À l'automne de 1957, Gomulka est au pouvoir, l'antisémitisme semble être oublié à jamais.
Léopold Trepper, fidèle à son idéal, entre au Parti et devient directeur d'une maison d'édition juive, la Yiddisch Buch. Mais au lendemain de la guerre de Six Jours, en juin 1967, Gomulka lance une campagne antisémite d’une grande ampleur. Confronté à cette intolérance, Léopold Trepper, en août 1970, demande aux autorités polonaises l'autorisation de quitter la Pologne. En 1973, grâce à une campagne menée par l'opinion publique mondiale, il peut aller s'établir à Jérusalem.
Communiste dès l'âge de quatorze ans, Léopold Trepper, pendant des années, a lutté pour défendre son idéal, malgré les purges et les emprisonnements abusifs. Ce n'est qu'une fois en Israël qu'il rejette cette doctrine pour revendiquer uniquement sa judaïté.

Société d'Histoire du Vésinet, 2003 – http://www.histoire-vesinet.org

 

(2) Le grand jeu, de L. Trepper & P. Rotman, (1975)