D'après André Pouilley, architecte des Beaux Arts, dans Je sais tout, 1er septembre 1932

    Aux abords des villes tentaculaires,

    sauvons les derniers vestiges de verdure et de beauté !

Le Vésinet (1932)

Paris s'étend sans cesse et de même font les autres grandes cités françaises. Or, l'annexion des territoires environnants s'effectue malheureusement dans immense majorité des cas, de manière le plus dangereusement anarchique. Il importe de mettre à l'abri des « lotisseurs à 100 p. 100 » tous les sites naturels qui formeront, pour les sédentaires, d'indispensables lieux de repos et de reviviscence.
Pour Paris, une loi bienfaisante vient d'être votée, qui donne des armes aux communes désireuses de se défendre. [1]
L'exemple que nous avons choisi, celui du Vésinet, doit montrer la voie aux municipalités et aux organismes menacés.

L'Étranger qui vient a Paris, avant de pouvoir admirer cette merveilleuse ordonnance du centre de la capitale qui contribue à lui assurer sa suprématie parce qu'elle est un modèle de goût et d'élégance, est obligé, hélas ! de franchir, dans une banlieue sordide, lépreuse, inorganisée, une série de zones habitées qui font penser parfois aux fameux cercles de Dante. Il a sous les yeux le spectacle de l'imprécision, de l'anarchie, quand ce n'est pas celui d'opérations égoïstes et malhonnêtes : lotissements aménagés à la hâte par un spéculateur uniquement préoccupé de revendre ses terrains avec profit, sans souci des règles et des nécessités les plus élémentaires de l'hygiène et de la voirie ; communes suburbaines dont l'extension rapide s'est opérée au petit bonheur, sans plans préconçus, sans liaison et sans concordance avec le développement des communes contiguës.

Paris au dernier rang des capitales !

C'est dans ces termes, extrêmement sévères et pourtant si justifiés, que s'exprime le sénateur Louis Linÿer [2], rapporteur de la loi sur l'aménagement de la région parisienne votée il y a trois mois à peine par le Parlement. Et ces critiques devraient nous être d'autant plus sensibles que la plupart des grandes nations nous ont devancés dans l'organisation rationnelle et l'extension méthodique de leurs capitales. Le plus grand New-York est administré conformément à une loi qui date déjà de 1901. Le développement de Berlin est également réglé par une loi, celle-ci de 1911. En Angleterre, c'est un comité qui, depuis 1927, est chargé de dresser et d'exécuter le plan régional du grand Londres, zone représentant un cercle de 80 kilomètres de diamètre et une population de 9 millions d'habitants. Enfin, le grand plan régulateur de Rome, qui a été récemment approuvé, est déjà entré en exécution.
Fort heureusement, depuis le 14 mai dernier, Paris a, lui aussi, enfin sa loi, qui impose à toutes les communes, sans exception, le dépôt d'un projet d'aménagement, d'embellissement et d'extension, lequel devra être dressé dans le délai d'un an. Cet ensemble contient de multiples dispositions très importantes, desquelles nous ne retiendrons cette fois que celles qui figurent à l'article 10, et que voici :

    A dater de la promulgation de la présente loi, les bois, forêts et parcs de la région parisienne, qu'ils soient enclos ou non, attenants ou non à des habitations, et si leur étendue dépasse un hectare, ne pourront être défrichés que sur autorisation du ministre de l'intérieur, après avis du Comité supérieur d'aménagement de la région parisienne et des préfets des départements intéressés. Les étendues intérieures à un hectare ne pourront être défrichées que sur avis du conseil municipal, approuvé par le préfet.

Cette interdiction va permettre de sauver le dernier îlot de beauté des environs de Paris : Le Vésinet, menacé lui aussi, ces derniers temps, de disparition. Il s'agit là d'un chef-d'œuvre d'urbanisme, d'ailleurs méconnu, et c'est peut-être parce qu'on l'ignorait qu'on l'aurait laissé périr sans protester. Au vrai, en le visitant, on fait, tout près du Paris tentaculaire, la plus étonnante découverte : celle d'une antique forêt dont on a sauvé le caractère et la beauté, et qu'on a embellie de cent créations d'un goût charmant, exemple exceptionnel d'une heureuse collaboration de l'homme avec la nature. Tout fut prévu il y a trois quarts de siècle... C'est en 1856 que le destin du Vésinet devait s'orienter dans la voie qui conduit au délicieux ensemble que chacun peut contempler aujourd'hui.

Auprès d'un des cinq lacs, se dresse le temple, dans un décor agreste.

 

Ci-dessus, un des aspects de l'immense parc, ou l'on pourrait se croire bien loin de la capitale, cependant très proche.

Une villa avec sa clôture de haies ...

 

... Le Village aux charmes à la fois campagnard et balnéaire ...

 

... un coin de la pièce d'eau des Ibis.

C'est, en effet, à cette date que ce bois cessa de faire partie du domaine de l'État, pour passer entre les mains d'une Société, qui obtint en 1875 son érection en commune. Dès le début, le directeur général de cette Société, Alphonse Pallu, s'attacha à ce que les futurs habitants du Vésinet trouvent partout la grâce et la beauté, par la vertu d'un plan et d'une discipline. De larges avenues ménagent d'amples perspectives ; d'immenses espaces libres demeureront en pelouses, plantées par un paysagiste de talent, de bouquets de chênes, de pins et de peupliers. On installe le lit de cinq vastes lacs entièrement cimentés, assez larges pour qu'on y réserve des îles importantes. Quatre kilomètres de rivières les unissent, toujours cimentées, où circule en méandres capricieux coupés par des cascades. Et le tracé s'étend sur 430 hectares et 90 kilomètres de routes. Ainsi est-on prêt à donner aux futurs propriétaires la jouissance d'un parc unique, avec son animation, ses vues ravissantes, ses prairies ; il faut maintenant assurer à ceux-ci le calme de la vie privée. C'est le cahier des charges qui y pourvoira.

A dix kilomètres de Paris : une commune sans usine

Celui-ci est un modèle du genre. Le Vésinet, comme ville de plaisance, n'est point un centre commercial : aucune usine ne peut s'y établir. Les commerces, métiers ou industries utiles aux constructions ou aux besoins domestiques sont seuls autorisés, dans divers quartiers qui leur sont spécialement affectés, et en particulier dans le « village du Vésinet », bourgade très bien dessinée, située au centre du territoire de la commune. Puis le morcellement commence, mais intelligemment mené. Et Le Vésinet devient, selon l'expression même d'Eugène Marsan, « cette avenante et judicieuse combinaison d'une petite cité bien pourvue, et d'un parc immense et habité, d'un Bois de Boulogne parsemé de villas ». [3]
Mais l'après-guerre vint, et, après les facilités de l'inflation, la très grave dépression que nous subissons encore. Ces deux phénomènes eurent, sur les destinées de la commune, des conséquences déplorables. Le désir de spéculer, puis, bientôt, le besoin de réaliser amenèrent un certain nombre de propriétaires à mettre en vente leurs biens. Les habitants de cet immense jardin, qui n'avaient cherché que leur tranquillité, ne s'étaient jamais occupés de faire connaître tout ce qui constitue Le Vésinet actuel.
Devant ces offres qui se multipliaient, se présentèrent, à peu près seuls, soit des bâtisseurs d'immeubles à étages, soit des lotisseurs étrangers à la commune, et qui, sauf de rares exceptions, se souciaient peu de la beauté de ce petit territoire.

A gauche, un plan montrant les très larges zones de pelouses, de futaies, bois, lacs et rivières et au centre, le Village. A droite Le Vésinet par rapport à Paris.

En face du désastre proche, un groupe de personnalités s'émeut et, au sein du syndicat d'initiative, va entreprendre la défense du site de l'ancienne garenne royale. Partant de ce principe que, dans les milliers d'hectares des abords immédiats de Paris, il n'existe qu'un îlot de beauté : Le Vésinet, et qu'il n'y en aura jamais d'autres, le syndicat demande non seulement d'appliquer intégralement le cahier des charges, qui protège le caractère de plaisance du lieu, mais de le compléter s'il s'avérait insuffisant. D'autre part, il réclame l'inscription de l'ensemble du paysage à l'inventaire des sites pittoresques de la France, prévu par une loi récente, et sa garantie contre toute transformation l'enlaidissant. [4]
Il faut souhaiter que tous les habitants de cette charmante commune-jardin soient enfin assurés d'être définitivement à l'abri de la laideur et de l'emprise des mauvais marchands.
Ce cas bien typique et quasi unique des environs de la capitale devait être donné en exemple à toutes les communes de France, pour lesquelles se pose le problème du maintien des régions boisées, des espaces libres, des terrains de jeux et de sports, et le respect absolu de certaines perspectives naturelles. L'esthétique et surtout l'hygiène (l'hygiène mentale, en particulier) exigent que soient maintenus, et le cas échéant créés, ces décors reposants que constituent les vertes pelouses, les grands arbres et les eaux vives.
Tout comme Le Vésinet, que chaque groupement intéressé sache donc se défendre, et le pittoresque de notre beau pays cessera de dégénérer dangereusement !

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    Notes et sources :

    [1] Le 14 mars 1919, à l'instigation du député Honoré Cornudet, est votée une loi dite de planification urbaine qui oblige certaines villes françaises à se doter d'un « plan d'aménagement, d'embellissement et d'extension ». Le texte de loi est modifié et complété le 19 juillet 1924. La loi vise diverses agglomérations dont celles présentant un caractère pittoresque, artistique et historique, et inscrites sur une liste établie par les commissions départementales des sites et monuments.

    [2] Louis Linÿer (1878-1962) avocat, homme politique, résistant.

    [3] Eugène Marsan, Le Vésinet et ce qu'il montre, Le figaro, jeudi 19 mai 1932.

    [4] Loi du 2 mai 1930 qui a introduit la notion de protection de sites remarquables. Elle reconnaît desormais près de 2 700 sites classés et 4 800 sites inscrits en France qu’elle qualifie « de caractère ». Le Vésinet en fait partie depuis 1934.

 


Société d'Histoire du Vésinet, 2021 • www.histoire-vesinet.org