D'après Paul Ginisty, Anthologie du Journalisme du XVIIe siècle à nos jours (Tome 1) Librairie Delagrave, Paris, 1917.
Cette page pour évoquer une fameuse journaliste du XIXe siècle
(obligée d'utiliser un pseudonyme masculin pour signer ses articles):
Delphine Gay, épouse Émile de Girardin, alias vicomte de Launay
Le premier voyage en Chemin de fer .......La Presse, 1er septembre 1837[1]
… Hier, il pleuvait, mais moins fort, et nous sommes allés à Saint-Germain par le chemin de fer. C'était un devoir pour nous : toute invention nouvelle nous réclame; nous sommes tenus d'en parler à tout prix. Donc, hier, nous sommes partis de chez nous à cinq heures du soir pour aller à Saint-Germain, et nous étions de retour à neuf heures. Nous avons mis quatre heures pour faire ce trajet, pour aller et venir. C'est admirable!
Les méchants prétendent qu'on irait plus vite avec des chevaux. Voilà comme cela est arrivé : nous étions rue de Londres à cinq heures un quart, la foule encombrait la porte, qu'on n'ouvrait pas. Nous attendons, nous attendons à la porte. Enfin, on ouvre : nous entrons dans une espèce de couloir en toile verte. Il n'y a qu'un seul bureau. Tous les voyageurs sont mêlés : voyageurs à 2,50frs, voyageurs à 1,50frs, voyageurs à 1 franc.
Il n'y a qu'un bureau, qu'une entrée. Sans doute les bœufs et les moutons entreront aussi par le petit couloir, ce sera très commode, mais nous n'en sommes pas encore là. Nous attendons, nous attendons dans le couloir vert un grand quart d'heure, au milieu de la foule, comme nous avons attendu à la porte. Enfin, nous arrivons au bureau. Là, on nous donne trois petits papiers jaunes, et nous pénétrons dans la vaste salle gothique remplie de peintures. Ici les voyageurs se séparent, les trente sous sont à droite, les vingt sous sont à gauche. La salle est vaste et belle. On peut nous croire, nous avons eu le temps de l'admirer.
Là, nous attendons, nous attendons! Il n'est que six heures dix minutes et on doit partir à sept heures. Patience! Nous voyons arriver des voyageurs avec des paquets ou des paniers ; des enfants voyageurs charment nos ennuis en jouant de divers instruments dont ils obtiennent divers sons plus ou moins sauvages ; leurs mères les grondent parce qu'ils font du bruit ; elles leur arrachent l'instrument de notre supplice, elles s'en emparent à notre grande joie, et elles se promènent, graves et imposantes, avec une petite trompette ou un mirliton à la main. Le temps passe, nous attendons toujours. Il est six heures et demie; nous attendons, nous attendons.
Enfin, on entend un roulement : c'est l'arrivée des voyageurs de Saint-Germain ; tout le monde se précipite aux fenêtres ; toutes les voitures, tous les wagons s'arrêtent ; la cour est vide; çà et là, deux ou trois inspecteurs, rien de plus ; mais on ouvre les portières des wagons … et, alors, en un clin d'œil, une fourmilière de voyageurs s'échappent des voitures et la cour est pleine de monde, subitement.
Ceci est véritablement « impossible à décrire », mais c'est bien amusant à regarder. La foule improvisée monte aussitôt vers les galeries de Saint-Germain et disparaît : à notre tour, maintenant. Nous attendons encore un peu, mais ce spectacle nous avait intéressé et nous étions plus patient. Enfin, nous descendons dans la cour, nous montons dans une berline, nous y sommes fort à l'aise et bien assis. Là, nous attendons ; nous attendons que les voyageurs soient emballés ; nous étions six cents à peu près. Quelqu'un disait onze cents : ce quelqu'un avait peur, sans doute. Enfin, le cor se fait entendre, nous recevons une légère secousse et nous partons. Il était sept heures moins un quart ; le voyage a été aussi agréable que l'attente avait été fatigante; le plaisir de courir si vite nous faisait tout oublier. Dans les voitures, évitez la banquette qui est près des roues, c'est la moins bonne place. Mais vivent les chemins de fer! Nous persistons à dire que c'est la plus charmante manière de voyager : on va avec une rapidité effrayante, et cependant on ne sent pas du tout l'effroi de cette rapidité ; on a bien plus grand'peur en voiture de poste, vraiment, ou en diligence, quand on descend la montagne de Tarare, ou même la moindre montagne et il y a aussi beaucoup plus de danger.
Malheureusement, nous sommes négligents, en France, et nous avons l'art de gâter les plus belles inventions par notre manque de soins. On va à Saint-Germain en vingt-huit minutes, c'est vrai, mais on fait attendre les voyageurs une heure à Paris, et trois quarts d'heure à Saint-Germain, ce qui rend la promptitude du voyage inutile.
… On vous vend à la porte du chemin de fer une petite brochure. Vous croyez y trouver l'histoire abrégée des chemins de fer, un récit bien simple, des noms, des dates, des mesures, des faits, et surtout peu de mots, et pas un mot inutile : il n'est pas permis d'allonger sa phrase en parlant d'un chemin qui raccourcit toutes les distances. Point du tout, ce qu'on nous donne est un morceau littéraire, c'est de l'éloquence industrielle sur les chemins de fer.
Ce n'est pas un ingénieur qui me parle : c'est un homme de lettres. Interrogez-le; demandez-lui dans quel pays a été essayé le premier chemin de fer. Il vous parlera de l'obélisque de Louxor et de l'arc de triomphe de l'Étoile. Demandez : « Quel est l'homme qui a construit le premier chemin de fer? » Réponse : « C'est le mont Valérien qui se penche pour regarder cette tempête qui passe en voiture. » Bien. « Combien y a-t-il de chemins de fer en Europe? » Car, maintenant, il faut connaître ses chemins de fer comme il faut connaître ses fleuves. Réponse : « Nanterre se choisit une rosière ; passez, maison blanche aux volets verts, rêve de Jean-Jacques! »
Êtes-vous satisfaits ? Si vous demandez à cet auteur : « Qui a inventé la vapeur? » alors il fera bien mieux : il vous répondra par un mensonge; il ne vous dira pas : « C'est Fulton » il vous dira que « c'est un vieillard, homme de génie, que le cardinal de Richelieu a fait enfermer comme fou à Bicêtre », et il vous parlera d'une prétendue lettre de Marion Delorme, qui est la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait inventée et que grand journal ait jamais répétée, et il vous dira toutes sortes de choses agréables sur ce sujet. Mais les belles phrases, ces brillants mensonges qui sont très jolis dans une colonne de journal, dans un livret sont inutiles; ce n'est pas ce qu'on y cherche ; il faut des chiffres exacts, des faits véritables et pas de bavardages, pas de longueurs surtout. Quand on voyage sur un chemin de fer, on a le droit d'exiger que la phrase qu'on commence en partant soit du moins terminée quand on arrive.
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Reconstitution du train Paris-Saint-Germain de 1837 à la gare Saint-Lazare, le 6 juillet 1930.
Clichés Agence Rol (Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, EI-13/1712) [2]
Mme ÉMILE DE GIRARDIN (1804-1855) [3]
Les « Courriers de Paris » publiés dans la Presse, de 1836 à 1848, par Mme Émile de Girardin, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, eurent un succès qui s'est perpétué, car, dans ces aimables causeries, vives, légères et sensées, on cherche aujourd'hui la menue monnaie de l'histoire. Mme de Girardin, fille de Sophie Gay, qui tenait une grande place dans la société parisienne, avait de l'esprit et de la beauté : elle sut demeurer parfaitement femme tout en étant journaliste, en créant ce feuilleton, qui lui permettait d'aborder, en se jouant, plus d'une question sérieuse. Un de ses plus spirituels articles raille les prétentions des femmes à l'Académie et, généralement, tout ce qui les ferait sortir de leur rôle, assez grand par l'influence qu'elles peuvent posséder.
Mme de Girardin, en dehors de ses chroniques, a beaucoup écrit. On se souvient particulièrement, parmi ses romans, de la Canne de M. de Balzac (une canne qui avait le don de rendre invisible), du Lorgnon, de la Croix de Berny, dont elle fut un des auteurs, et, parmi ses ouvrages dramatiques, de Lady Tartufe, de Cléopâtre, de la Joie fait peur, du Chapeau d'un horloger. Une autre pièce de Mme de Girardin, l'École des journalistes, ne fut pas représentée. Théophile Gautier a parlé d'elle avec émotion, insistant non seulement sur sa distinction d'esprit, mais aussi sur sa distinction de cœur : « Combien elle a consolé de défaillances d'artistes, de découragements de poètes, par un de ces mots sentis, par un de ces éloges qui relèvent! »
Madame Émile de Girardin d'après Théodore Chassériau
tiré du livre que Jean Balde lui a consacré (Plon-Nourrit et Cie, Paris, 1913) [4]
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Notes et Sources :
[1] Cette évocation de Mme de Girardin est tirée d'une Anthologie du Journalisme due à Paul Ginisty, prolifique publiciste de la Belle Époque.
[2] Reconstitution du train Paris-Saint-Germain de 1837 à la gare Saint-Lazare, le 6 juillet 1930 avec des personnes en costumes d'époque. L'agence Rol (agence de presse) détentrice des clichés, était un des commanditaires de cet événement
[3] Delphine Gabrielle Gay, née le 26 janvier 1804 à Aix la Chapelle en Allemagne et décédée le 29 juin 1855 à Paris à l'âge de 51 ans. Désignée comme Muse de la Restauration, amie de Napoléon III, muse d'Alfred de Vigny, elle épousait, le 1er juin 1831 à La Madeleine, Paris (2e) un magnat de la presse, Émile de Girardin (homme de Lettres, journaliste, publiciste, fondateur et propriétaire du journal La Presse, mais aussi député).
[4] Bibliothèque Française (XIXe siècle) Mme Emile de Girardin. Textes choisis et commentés par Jean Balde (nom de plume de Jeanne Marie Bernarde Alleman (1885-1938) autre femme, autrice signant d'un nom d'homme. L'illustration est d'après un dessin de Théodore Chassériau (1819-1856) qui fut un temps le plus jeune artiste exposé au musée du Louvre.
Société d'Histoire du Vésinet,
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