D'après Maurice Reuchlin dans le Bulletin de l'Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle (BINOP), 25e année, n°4, septembre-octobre 1969.

Mme Henri Piéron (1877-1969)

Mme Piéron s'est éteinte le 24 juin 1969, à l'Hôpital Henri-Rousselle qui l'avait accueillie peu de temps avant la mort de son mari, en 1964. [1]
Les lecteurs les plus fidèles de ce Bulletin se souviendront qu'elle en a assuré la direction jusqu'en 1950, date à laquelle elle quitta également la direction du Service de recherches de l'INOP.
C'est en créant ce « service des tests » et en le dirigeant pendant une longue période que Mme Piéron a contribué de la façon la plus concrète au développement de l'orientation. Ses propres travaux furent marqués très directement par les conceptions d'Henri Piéron, par l'intérêt majeur qu'il attachait à la différenciation des individus d'après des capacités observables considérées comme des manifestations d'aptitudes innées, par l'importance essentielle qu'il accordait à l'hétérogénéité intra-individuelle de ces aptitudes. Les recherches de Mme Piéron portèrent donc essentiellement sur des tests collectifs (présentation qui permettait une extension rapide de l'activité des trop rares conseillers) fournissant des profils analytiques.

Henri et Mathilde Piéron dans leur laboratoire de la Sorbonne

Archives du Service d'Histoire de la Psychologie, Institut de Psychologie, Université Paris-Descartes.

Des travaux sur les tests commencèrent au laboratoire de la Sorbonne, bien avant la création de l'INOP, puisque dès 1923, L'Année psychologique publiait un mémoire de Mme Piéron intitulé « Etude psychotechnique de quelques tests d'aptitude ». D'autres publications paraissent en 1925 et 1927 dans L'Année. En 1929, l'Institut et son Bulletin sont créés et, dans le premier numéro de ce bulletin, paraît un article sur « Les étalonnages de tests ». Mais c'est en 1930 qu'est publié le premier test collectif, la « Fiche psychologique d'orientation professionnelle » suivie d'une « Fiche d'aptitudes techniques » (en 1932, 1933 et 1934), d'une « Fiche collective pour enfants de 13 à 15 ans » (en 1937), d'une « Fiche collective scolaire d'intelligence » destinée aux éducateurs (en 1938), d'une « Fiche abrégée » (vol. 1 de la nouvelle série du Bulletin, recommençant à paraître en 1945, après l'interruption de la guerre), de deux « Fiches pour adultes cultivés » (1945 et 1948).
On peut donc souligner la continuité de travaux qui couvrent de façon régulière plus de deux décennies. Certes, pendant cette période, une évolution considérable se produisait. En ce qui concerne les techniques, l'analyse factorielle offrait la possibilité de mettre à l'épreuve les hypothèses sur lesquelles se fondait l'usage de profils. Le caractère héréditaire des différences individuelles, d'abord accepté sans critique, était nié d'une manière aussi catégorique. L'orientation professionnelle devenait scolaire et professionnelle et se définissait dans un cadre pluridisciplinaire dont la psychologie ne constituait plus que l'une des dimensions. Il faut bien reconnaître que l'on ne trouve guère de traces des différents aspects de cette évolution dans l'œuvre de Mme Piéron. Mais il convient de souligner qu'elle a laissé ses collaborateurs s'ouvrir aux idées nouvelles, qu'elle leur a permis d'engager le service des tests, devenu service des recherches, dans des voies qu'elle-même ne choisissait pas. Ce libéralisme n'était pas, alors, chose commune. Il convient de dire aussi que l'orientation n'a pu évoluer que parce qu'elle avait commencé à exister et que Mme Piéron a très largement secondé son mari dans ce domaine. Non, certes, qu'Henri Piéron méconnût l'importance sociale des applications de la psychologie. Mais on peut se demander si, beaucoup plus sollicité par des intérêts et des tâches de « fondamentaliste », il aurait accordé à l'orientation le temps et la patience nécessaires.
L'orientation n'est d'ailleurs pas le seul domaine dans lequel Mme Piéron a ainsi servi de médiateur entre son mari, homme de laboratoire et de bibliothèque avant tout, et une vie sociale dont Henri Piéron supportait mal les contraintes irrationnelles, les détours et les attentes. C'est sans doute par là surtout que Mme Piéron a joué son rôle, un rôle important et discret, dans le développement de la psychologie scientifique.

****

    [1] Mathilde Victorine Félicie Angenout est née à Warlencourt-Eaucourt (Pas-de-Calais) le 18 août 1877. Henri Piéron et Mathilde Angenout se sont mariés à Paris (11e) le 25 octobre 1902. Ils n'ont pas eu d'enfant.


Société d'Histoire du Vésinet, 2026 • histoire-vesinet.org