Jean-Paul Debeaupuis, Société d'Histoire du Vésinet, 2020.

Alfred Dreyfus au Vésinet

Résumé de l'affaire

Entré à l'état-major général de l'armée en 1892, Alfred Dreyfus, 35 ans, est arrêté le 14 octobre 1894. On l'accuse d'être l'auteur d'un bordereau ramassé à l'ambassade d'Allemagne, dans une corbeille à papiers du bureau de l'attaché militaire, ce qui le rend coupable d'intelligence avec l'ennemi. Arrêté et incarcéré à la prison militaire du Cherche-Midi, il passe en conseil de guerre. La cour siégeant à huis clos, disposant d'un dossier secret, il est condamné pour trahison, à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.
Envoyé en Guyane, au bagne de l'île royale puis à l'île du Diable, il clâme son innocence et demande « qu'on fasse la lumière, pleine entière, sur cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et épouvantables victimes ».
En janvier 1898, Émile Zola fait publier, en première page de L'Aurore, sa Lettre à M. Félix Faure, Président de la République. Son J'accuse... !, tiré à 300 000 exemplaires, met en cause les experts mais surtout les généraux et les « bureaux de la guerre ».
Le 29 octobre 1898, à l'issue de nombreuses démarches et les interventions de nombreuses personnalités, la chambre criminelle de la Cour de cassation déclare, par 10 voix contre 4, la demande en révision recevable et décide de procéder à une instruction supplémentaire sans statuer sur la suspension de peine de Dreyfus. Ce n'est qu'en juin 1899 que le jugement de 1894 est cassé et annulé. Dreyfus est renvoyé devant le conseil de guerre de Rennes. Devenu simple prévenu, replacé dans son grade, il peut reprendre son uniforme. Sur le croiseur Sfax qui le ramène en France en juin 1899, il reste aux arrêts de rigueur.

Alfred Dreyfus (1859-1935), accusé à tort de trahison et d'espionnage au profit de l'Allemagne

et condamné en 1894, passe une seconde fois en Conseil de guerre, en 1899 à Rennes.

Le nouveau procès, à Rennes du 7 août au 9 septembre 1899, voit défiler 20 témoins de la défense et 70 témoins de l'accusation dont tous ceux ayant témoigné à charge devant la Cour de cassation. Malgré la demande d'acquittement au bénéfice du doute de son avocat, A. Dreyfus est déclaré coupable, avec circonstances atténuantes et condamné à 10 ans de détention. Dreyfus retire son recours en cassation et un décret du président Loubet le graciant parait en septembre 1899. Alfred Dreyfus, libre, retrouve sa famille à Carpentras. Mais ses partisans encouragent Dreyfus à poursuivre son combat pour sa réabilitation. Il écrit au président du conseil, Waldeck-Rousseau : « Mon innocence est absolue ; cette innocence, j'en poursuivrai jusqu'à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par la révision ».

Émile Zola meurt en 1902. Jaurès achève de démontrer l'innocence de Dreyfus et obtient que le gouvernement ouvre une enquête administrative (avril 1903). La falsification de plusieurs documents ayant servi aux condamnations successives de Dreyfus est portée à la connaissance du ministre de la Justice. Une requête en révision est rédigée par Me Mornard et Alfred Dreyfus ; ce dernier conclut : « Ma condamnation [...] est donc le produit du faux et du mensonge ». Il dépose un mémoire sur son affaire et finalement, il est entendu le 22 juin 1904 par la Cour de cassation...

Pour en savoir plus, voir la chronologie détaillée de l'affaire proposée par le Ministère de la Culture et de la Communication : Biographie détaillée d'Alfred Dreyfus.

Les principaux protagonistes (carte postale).

En haut les dreyfusards, en bas les antidreyfusard.

 

Alfred Dreyfus au Vésinet

    Ma chère amie, Je viens de déposer devant la Cour [de cassation] et je n'ai ménagé aucun de mes adversaires. Je pars demain pour Le Vésinet mais je viendrai, au moins pour le moment, presque journellement à Paris. [Lettre du 22 juin 1904].

C'est ainsi que parait pour la première fois Le Vésinet dans la correspondance que le Capitaine Dreyfus a échangé, entre 1899 et 1923, avec son amie la marquise Arconati-Visconti. Le lendemain, 23 juin, il lui précise son adresse au Vésinet : 18 route de la Passerelle. Il y passera l'été. [2]
Les sujets abordés dans cette correspondance sont plutôt du domaine de son affaire et des relations avec des personnages concernés. Mais çà et là, quelques brêves allusions éclairent sur la situation de Dreyfus au Vésinet. Il y attrapera un coup de soleil, un comble pour le prisonnier de l'île du Diable ! Il écrit : «...combien je vous envie d'être au frais pendant que nous grillons ici. Cela me rappelle la température de certaine île dont le souvenir n'a rien d'agréable » (juillet 1904). « Il n'y a plus aucun ami à Paris de sorte qu'on vit surtout dans les livres, avec les quelques rares promenades que permet la chaleur » (août 1904). Sa femme Lucie connaît peut-être la région puisqu'elle est née à Chatou en 1869. [3]
Le couple regagnera son domicile parisien, au 101 boulevard Malsherbes, en octobre 1904.

Alfred Dreyfus vers 1907.

Le 12 juillet 1906, l'innocence de Dreyfus est proclamée dans l'arrêt de la Cour de cassation et le lendemain, les députés adoptent le projet de loi lui conférant le grade de chef d'escadron et la croix de chevalier de la Légion d'Honneur que le général Gillain lui remet en présence de sa famille, du procureur général Baudoin, d'Anatole France et du général Picquart dans la petite cour de l'École militaire le 21 juillet suivant.
Dreyfus reprend le cours de sa carrière militaire, nommé peu après commandant de l'artillerie pour l'arrondissement de Saint-Denis. Mais ayant perdu l'espoir de devenir officier général, il demande sa mise à la retraite le 26 juin 1907, confirmée par décret le 25 octobre ; sa pension pour 30 ans, 10 mois et 124 jours de service étant liquidée au montant de 2 350 francs.

Sa présence au Vésinet est signalée le 17 avril 1912, date de la première éclipse totale de soleil du XXe siècle. Pour cette occasion, Madame Brühl, propriétaire alors de la villa Marguerite, ancienne demeure d'Alphonse Pallu, y avait rassemblé une partie de sa grande famille, plus de 60 personnes. Parmi elles, des membres de la famille de sa mère, Eugénie Hadamard : Il y avait la belle-sœur de celle-ci, Louise Hadamard née Hatzfeld et sa fille Lucie avec son mari, l'ancien prisonnier de l'île du Diable, le commandant Dreyfus.

Dreyfus revient au Vésinet l'été suivant, de juin à septembre 1912 [4] puis encore en 1913 y passer les mois d'été dans une maison située cette fois au 68 route de Croissy. De juin à septembre 1913, il adressera de nouveau plusieurs lettres à son amie la marquise qui n'ont pas toutes été publiées. [5] Les lettres concernent cette fois la situation politique et les risques de conflit. Certains passages sont à mots couverts ; des personnes sont désignées par leur seule initiale. L'ancien officier s'y montre pessimiste. Il écrit : «...il nous faut une préparation militaire intense et une organisation adéquate à notre population, à notre état social et à notre tempérament particulier. Sur le terrain des effectifs nous ne pourrons jamais lutter avec les Allemands et je ne crois pas du tout, qu'au-delà de certains effectifs, on y gagne quoi que ce soit, sinon de l'encombrement et de l'embarras. La guerre de 1870 a été surtout et principalement une faillite du commandement et non pas celle du nombre.»
Et il conclut : « Après une belle journée hier où il faisait délicieux dans le jardin, le temps se gâte aujourd'hui et le vent est froid. Quand vous vous promenez dans votre auto, ne venez-vous jamais de mon côté ? Nous serions très heureux de vous voir. » (juin 1913). Un peu plus tard, il lui parle du temps et de son impossibilité de passer la voir à Paris à cause d'une piqûre de moustique à l'œil (juillet 1913).

Villa du 68 route de Croissy, au Vésinet vers 1910.

Elle fut occupée par la famille d'Alfred Dreyfus durant les étés 1912 et 1913.

Officier de réserve, Dreyfus fut mobilisé en 1914, affecté au camp retranché de Paris, comme chef d'un parc d'artillerie. Il sera envoyé en 1917 au Chemin des Dames et en 1918 à Verdun, promu lieutenant-colonel. Mis en congé illimité de démobilisation, en janvier 1919, il sera élevé au rang d'officier de la Légion d'honneur au mois de juillet suivant.

Il reviendra passer l'été 1920 au Vésinet. C'est encore un échange de lettres avec la marquise Arconati-Visconti qui l'atteste. La famille Dreyfus séjourne cette fois au 18 route de la Passerelle, comme en 1904, jusqu'au mois de septembre. Il la remercie de ses nouvelles et lui fait part, « désenchanté […] de la politique », deux ans après l'armistice et « la vie continuant à être difficile », de sa jouissance « de la société de [s]es petits-enfants qui progressent ici à vue d'œil ». (juillet 1920).

Peut-être d'autres séjours ont-ils eu lieu, dont nous n'avons pas encore connaissance.
Mort à Paris le 12 juillet 1935, Alfred Dreyfus est inhumé au cimetière du Montparnasse.

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    Notes et sources :

    [1] La publication des Carnets de Schwartzkoppen, l'attaché militaire allemand, en 1930 achèvera d'innocenter Dreyfus.

    [2] Marie Arconati-Visconti, (1840-1923) célèbre mécène au profit des musées et les établissements d'enseignement en France. Héritière d'une des plus grandes fortunes italiennes, elle a légué des œuvres de première importance ; peintures, sculptures, mobilier, objets d'art, mais aussi bijoux et céramiques, aux musées français et en particulier au Musée des Arts Décoratifs.

    [3] Elle est née à Chatou en août 1869, au 10 de la rue des Vaucelles (actuelle avenue Paul Doumer) où ses parents et grands parents avaient leur villégiature.

    [4] Dans une lettre adressée à la marquise, datée du 27 mai 1912, il lui donne son adresse au Vésinet où il a loué une propriété pour l’été et où il sera à partir du 1er juin.

    [5] Une série de lettres manuscrites d'Alfred Dreyfus à la marquise et de photographies sont conservées à la bibliothèque Victor Cousin (Sorbonne) dans le fonds Arconati-Visconti. Certaines d'entre elles furent publiées en 1936 par Dreyfus, à titre posthume, comme Souvenirs et correspondance. Une sélection reparut sous le titre Lettre à la Marquise, aux éditions Grasset, Paris, 2017 (édition établie et préfacée par Philippe Oriol).


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