D'après Pierre Dubard, Rubrique "Le grand Paris" dans L'Intransigeant, 21 juin 1932  [1]

La protection des Sites : Le Vésinet donne l'alarme

La crise économique crée un danger nouveau pour la beauté des agglomérations.
Dans le complet désordre auquel a été livré jusqu'à présent le développement de la banlieue, quelques-unes des communes les plus belles sont demeurées pourtant presque intactes.
Cet heureux phénomène peut étonner au premier abord. Il s'explique vraisemblablement par la beauté même de ces cités qui, au moment du grand débordement de Paris, écarte d'elles les mauvais lotisseurs attirés par les terrains de moindres prix. Pour avoir tardé dans ses effets, le danger n'a pas disparu. Il s'en faut !
Aujourd'hui, l'une de ces jolies cités — et non la moins remarquable puisqu'il s'agit du Vésinet — lance un cri d'alarme. Qu'on y prenne garde, la question dépasse en intérêt le Vésinet seul ; elle se pose de même façon dans toutes ces agglomérations qui sont demeurées les derniers joyaux de cette couronne délabrée dont la banlieue entoure la capitale. Le Vésinet n'est qu'un exemple, déjà fort intéressant par lui-même.

Que s'est-il passé ?
Simplement ceci : La crise économique incite bon nombre de propriétaires et des plus importants, à vendre tout ou partie de leur domaine. D'autre part, c'est un fait que les prix des terrains en banlieue ont marqué jusqu'alors une tendance à se classer beaucoup plus d'après la distance de la capitale que d'après le charme de la situation. Sans doute est-ce parce que l'extension de Paris, commandée avant tout par la crise du logement, s'est trouvée devoir répondre à des considérations d'économie, presque exclusivement. Ce nivellement des prix, par zones concentriques, ne peut être, que passager. Sa précarité même est bien faite pour inciter les lotisseurs — car il s'en trouve encore — à diriger leurs regards vers les cités qu'ils n'avaient pu atteindre profondément. Et s'ils n'y pensaient pas, des propriétaires les y invitent aujourd'hui.
Voilà en perspective, de nouveaux morcellements. Avec des parcs détruits, un peu de beauté encore aura disparu dans cette banlieue pour l'embellissement de laquelle une loi vient pourtant d'être votée. L'intérêt général, une fois de plus, aura été sacrifié ; l'intérêt du promeneur dominical aussi bien que l'intérêt bien compris des propriétaires et des commerçants de la localité ; tout autant enfin que l'intérêt des contribuables, puisque la beauté d'une région est un patrimoine productif et puisque, bientôt, il faudra payer la note de la remise en état de la banlieue. Mieux vaudrait prévenir le mal.
Un syndicat d'initiative, heureusement fort agissant, s'y emploie.
[...]
Visiter le Vésinet intéresse davantage à sa cause, tant le site est ravissant. C'est, à 19 kilomètres de Paris, une élégante ville, tapie dans un parc à l'anglaise, avec, au centre, entre la grande route et la voie ferrée, un quartier commerçant : le village.
Chose qui peut paraître paradoxale aujourd'hui, le Vésinet doit sa beauté à un lotisseur. Le bois du Vésinet cessa de faire partie des domaines de l'Etat, le 20 novembre 1856, aux termes d'un marché conclu par un ministre de Napoléon III et la Société Alphonse Pallu qui cédait à l'Etat d'autres terres en échange. Cet Alphonse Pallu mériterait d'être « coulé en bronze » par le Comité Supérieur d'Aménagement de la région parisienne, tant son œuvre constitue un bel exemple pour tous les lotisseurs... exemple qui, hélas, n'a guère été suivi !
Pour lotir, cet homme mémorable fit appel, non pas seulement à un caissier, mais aussi à des architectes paysagistes. La forêt devint un parc avec une rivière et des lacs artificiels, de belles avenues aux perspectives imprévues, de vastes pelouses. En 1858 commença la vente des terrains...

Revenons au présent.
La majeure partie du territoire du Vésinet, celle qui entoure les lacs et les pelouses, est demeurée intacte, répétons-le. Mais, depuis la guerre, quelques propriétés, dans la périphérie du parc ont été loties. Elles ont donné naissance à des quartiers fort coquets, encore qu'ils n'aient plus tout à fait le même charme.

 

« Le Vésinet est un site enchanteur qu'il importe de préserver »
Vue du Lac supérieur avec, au fond, l'ancien château d'eau.

 

« Voilà le danger : la construction d'un immeuble de quatre étages a été commencée dans le parc, au mépris de la beauté du lieu »

L'immeuble en question, de nos jours. Cliché [SHV] 2015.

Et voici qui est plus grave : En bordure d'une des grandes pelouses, la construction d'un immeuble de quatre étages a été entreprise. Le bon lotisseur, si soucieux de la beauté de son œuvre, n'a pas prévu de servitude, en ce qui concerne la hauteur des constructions. En 1858, ce n'était pas la peine...
Que d'autres grands immeubles s'élèvent à côté de cette première verrue et c'en sera fait de la beauté du Vésinet.
Comme on comprend l'émotion du syndicat d'initiative qui réclame diverses mesures pour empêcher l'évolution du mal, et notamment l'inscription immédiate du parc à « l'inventaire national des sites et monuments naturels dignes d'être protégés » [1]. L'inscription'au même inventaire, des îles dites de Chatou, du Chiard, de Croissy, la grande île de la Loge et l'île de La Borde [2]; Enfin, l'établissement d'urgence du « plan d'aménagement et d'extension » du Vésinet [3], afin de compléter le cahier des charges établi par M. Alphonse Pallu, tant en limitant la hauteur des constructions qu'en fixant un minimum, variable suivant les zones, pour la surface des nouvelles propriétés.
On s'étonne que la municipalité soit restée si longtemps inactive et qu'elle n'ait pas déjà établi ce « plan d'aménagement », d'ailleurs prescrit par la loi. Ainsi auraient été évitées les fautes déjà commises. Cette négligence municipale se rencontre malheureusement en bon nombre de communes trop confiantes en leur actuelle beauté.
Puisse le cri d'alarme du syndicat d'initiatives du Vésinet éveiller l'attention d'autres cités placées dans une situation analogue — Maisons-Laffitte notamment.
Puisse ce cri d'alarme être entendu des Pouvoirs publics, et cet article n'aura pas été inutile.

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    Notes et Sources :

    [1] Publié à l'instigation des dirigeants du Syndicat d'Initiative du Vésinet à la suite de la loi du 14 mai 1932 qui prescrit à l'article 5 "Les communes comprises dans la région parisienne qui ne sont pas déjà tenues, en vertu des lois du 14 mars 1919 et du 19 juillet 1924, d'avoir un projet communal d'aménagement, d'embellissement et d'extension, devront par arrêté du ministre de l'Intérieur, rendu sur avis du Comité supérieur de l'aménagement et de l'organisation de la région parisienne, être mises dans l'obligation d'établir le projet prévu par les lois précitées".

    [2] Ce fut chose faite en 1934 : Par arrêté du 1er février 1934, le ministre de l'Education Nationale (Beaux-Arts) inscrit à l'inventaire des sites dont la conservation présente un intérêt général le lac de la Station, le lac Supérieur, le lac de Croissy et le lac Inférieur du Vésinet, avec les cours d'eau qui les réunissent entre eux et au lac des Ibis. Puis un arrêté du 5 février 1934 classe parmi les monuments naturels et les sites de caractères artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, le Grand lac ou lac des Ibis et la majeure partie des pelouses formant le domaine communal. La Commission de l'aménagement du Vésinet voyait ainsi ses efforts largement couronnés de succès dans le domaine de la protection relevant des Beaux-Arts.

    [3] Malgré les efforts des associations et de la Société pour la protection des paysages de France, cette protection ne fut pas obtenue.

    [4] Le 29 juillet 1937, le président de la République, Albert Lebrun, signera le décret dont l'article premier dit: "Est déclaré d'utilité publique le projet ci-annexé, d'aménagement, d'embellissement et d'extension de la commune du Vésinet (Seine et Oise)".


Société d'Histoire du Vésinet, 2019 • www.histoire-vesinet.org