Les habitants célèbres du Vésinet > musiciens > Bizet, Georges (1838-1875)

Georges Bizet au Vésinet

Alphonse Pallu, bon gestionnaire, avait eu le souci de fixer le prix de ses terrains à un tarif modéré, et les amateurs se présentaient nombreux, souvent modestes dans les zones les moins cotées de la "colonie". Grâce à cela, Le Vésinet va recevoir un de ses premiers habitants illustres, Georges Bizet.
Trois jours après la première représentation des Pêcheurs de Perles (20 septembre 1863) Adolphe Bizet, père de Georges, achetait au Vésinet, aux actuels 6, 8 et 10 route des Cultures
[initialement Route n°1], une propriété d'un demi-hectare, qu'il paya 3 800 frs (0,75 frs le m²). Aussitôt en possession du terrain, le père du compositeur entreprit la construction de deux petites maisons très modestes, dont l'une, réservée à Georges, composée d'un salon tout juste assez grand pour contenir un piano, d'une chambre et d'un cabinet de toilette. Edmond Galabert en fait la description suivante: "C'est au Vésinet également qu'avait eu lieu notre première entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y étaient ordinairement déjà installés au mois de mai, dans la propriété que le père Bizet avait achetée. C'était un grand jardin, clos, sur la route des Cultures, par une grille en fer avec, à chaque extrémité, une chartreuse [dic. "Petite maison de campagne isolée et solitaire"] . Sur le devant, des massifs, des pelouses; au delà, un potager, et le père Bizet était très heureux quand on en servait les légumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait à droite, si, de la route, on se plaçait en face de la propriété, il y avait la chambre du père, la salle à manger et la cuisine; dans celle de gauche, la chambre du fils et son cabinet où se trouvait le buste d'Halévy. Après le travail, nous cueillions des fraises pour le dîner, et ce repas, souvent, était pris en plein air. Ensuite, au crépuscule, avant de nous remettre à la musique, nous nous promenions en causant de notre art et en nous confiant mutuellement nos projets et nos rêves. Le gros chien de garde, noir et blanc, auquel on avait ,donné le nom de Zurga en l'honneur d'un des personnages des Pêcheurs de Perles, avait sa niche à côté du pavillon de Georges. Nous le détachions, et il bondissait autour de nous ou courait avec un autre chien brun rougeâtre, plus petit, qu'on appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait à la gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois.

La "chartreuse" de Georges Bizet

...composée d'un salon tout juste assez grand pour contenir un piano, d'une chambre et d'un cabinet de toilette.
...Je ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris, j'y fais mes affaires strictement et je reviens au galop. Je ne me reconnais plus! Je deviens sage ! Je suis si bien chez moi, à l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin...
G.B., 1866.

Ou encore :"Deux souvenirs me reviennent à propos du Vésinet : d'abord celui d'une délicieuse course avec Georges le long de la Seine, à la tombée de la nuit, en allant à Chatou attendre le père Bizet qui devait descendre là du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite à pied accompagné de son fils; puis, le récit d'une visite de M. Saint-Saëns. Bizet, un soir d'été, travaillait au Vésinet dans son cabinet lorsqu'il entendit une voix de ténor qui chantait la romance des Pêcheurs de Perles. Il sortit dans le jardin et aperçut quelqu'un sur la route. C'était M. Saint-Saëns qui, ne sachant pas reconnaître la maison, avait pensé à ce moyen pour éveiller l'attention de son ami. Il est inutile d'ajouter que le temps se passa à faire de la musique jusqu'à l'heure du départ".
Au Vésinet, Bizet fait la connaissance d'une de ses voisines avec laquelle il prend le train de Paris au Vésinet. Il se lie avec cette femme qu'il connaissait peut-être déjà de vue, de nom sûrement: Céleste Vénard, comtesse de Chabrillan plus connue sous le nom de Mogador. Elle avait acquis, en 1865, au Vésinet, pour 10 000 frs, une parcelle de cinq mille mètres de terrain boisé, en bordure de ce qu'on appelait l'allée Transversale (avenue de Lorraine), non loin des Bizet.

Le Chalet Lionel

Céleste de Chabrillan a fait bâtir sur son terrain une maison, sur le modèle de celle qu'elle avait en Australie, et baptisé du nom de son mari.
"Infiniment plus spacieuse et confortable que les deux baraques des Bizet qui, dans des niches, dit-elle, avaient l'air l'une et l'autre d'être les toutous de garde de leur propriétés.

A ce moment, Georges Bizet a déjà un beau passé. Entré à neuf ans au Conservatoire, six mois plus tard premier prix de solfège, à quatorze ans premier prix de piano et de fugue. Liszt et Berlioz s'inclinent devant ce virtuose qui ajoute à son palmarès un premier prix d'orgue et le Prix de Rome en même temps qu'il gagne un concours d'opérette organisé par Offenbach. On ne peut être plus éclectique compositeur, plus génial interprète. Mais la passion du jeune Bizet, c'est l'opéra. A son ami Saint-Saëns, il confie: "Tu peux faire autre chose que du théâtre, moi, je ne le puis pas". Ce qui ne l'empêche pas d'écrire pour le piano, l'orchestre, le chant choral.
L'univers de Bizet n'est pas tout à fait celui de sa compagne de voyage. Mais quand on prend régulièrement le train ensemble, qu'on ne pense qu'à voir ses oeuvres représentées, et qu'on est voisin, cela crée des liens. Céleste les noue avec d'autant plus de plaisir qu'il n'est pas indifférent à son charme, et réciproquement.
Elle a quarante-et-un ans et lui, timide et ombrageux, vingt-sept. Ils deviennent "camarades de métier". La mélancolie du musicien trouve un réconfort auprès de cette femme optimiste. Elle compatit aux soucis du jeune compositeur dont Scherzo et Andante s'est fait siffler aux Concerts Pasdeloup, et dont Les Pêcheurs de perles, malgré un article élogieux de Berlioz, ne fut pas un succès. Ils partagent bien les mêmes problèmes, se faire jouer, être reconnu, gagner sa vie.
En attendant, l'ami Georges fait de l'alimentaire. Il orchestre des danses en enrageant d'écrire une musique "plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de bastringue... Il y a des malheureux qui passent leur existence à exécuter ces machines-là !... Horrible!". Et il se produit parfois dans un lieu dont il ne parle peut-être pas à sa voisine. Un théâtre de marionnettes, qui n'a rien de commun avec ses semblables du jardin des Tuileries où les bonnes d'enfants amènent les petits, s'est ouvert, le Théâtre Érotique de la rue de la Santé. Les figurines de bois y sont agitées pour que se disent les textes d'auteurs qui se régalent de situations qu'on ne pratique habituellement pas en public, et de vocabulaire qu'on n'emploie guère — et encore! — que dans l'intimité. Réservé à de rares spectateurs choisis qui ont tout lieu de gloser sur la fameuse différence entre érotisme et pornographie, le théâtre ne vécut que deux saisons. Lors de l'inauguration, le 27 mai 1862, pour la musique de scène, Bizet était au piano.
Dans sa maisonnette du Vésinet, il travaille, alternant les compositions et les travaux alimentaires. En 1866, il écrit: "Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu que c'est long, mais que c'est amusant !... Je ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris, j'y fais mes affaires strictement et je reviens au galop. Je ne me reconnais plus! Je deviens sage ! Je suis si bien chez moi, à l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin, hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie".
Dans une autre lettre, du 2 juin 1866, il écrit à son ami Jadin: "Jadinus fulgens Je ne suis pas là lundi — impossible. Mais dimanche ? Demain dimanche... 3 juin je crois, peux-tu ? Voici la chose: tu te lèves à 5h, 4h et demi même si tu veux. Tu attends l'heure du train — 9h35 gare Saint-Lazare — ligne Saint-Germain, station du Vésinet. Tu arrives à la gare du Vésinet à 10h10, 10h un quart. Tu demandes l'église. On te l'indique, si tu es poli. Tu arrives devant le porche, tu te recueilles, tu entres, tu ne vois rien! Tu attends. Tout à coup des accents mélodieux s'élèvent jusqu'au plafond de l'église. C'est un de mes amis qui chante. Je tiens l'orgue. Tu t'attendris car tu as faim. La musique finie, tu sors, tu attends, je parais! Déjeuner. Si tu veux passer la journée avec moi, merci. Tu dîneras et tu fileras tard. Si tout ça te goûte, arrive, pas bien mis... A demain j'espère. "
La Mogador lui rend, au Vésinet, la vie moins ennuyeuse. Il s'y attarde maintenant jusqu'à l'automne et ne se rend à Paris que le mardi et le samedi, donner des leçons ou négocier avec Carvalho le contrat de La jolie fille de Perth, composée en grande partie au Vésinet. Bizet, en rentrant de Paris par le dernier train, s'amuse parfois, en passant, à frapper de sa canne les volets de Céleste, mettant en émoi la maisonnée. Quelle que soit l'heure, il entre, on bavarde de tout et de rien, puis elle le sermonne. L'excès de travail le tuera. Mais comment faire autrement? Céleste s'incline devant ce qu'il écrit à un ami: "Je travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois... Il faut vivre... Je travaille comme un nègre... Je suis épuisé... Je suis littéralement crevé.., mais il faut de l'argent, toujours de l'argent ! Au diable !" .
Avec l'amie Céleste, après s'être attardé sur les déboires, on s'échange ses espoirs, puis il se met au piano, instrument dont elle s'est rarement séparée, pour en jouer et aussi, selon l'ironique Flaubert, parce que c'est "indispensable dans un salon". Elle n'est pas peu fière quand Bizet lui dit: "Au moins, chez vous, c'est agréable, je m'entends travailler, le son porte mieux que chez moi où il est étouffé par le plafond trop bas et les murs trop étroits." Et ne doutons pas qu'elle s'émeuve quand il ajoute: "J'éprouve une telle joie à venir me remonter l'imagination auprès de vous !". Céleste donne la clé de sa maison à Bizet, qui improvise interminablement en sa présence. Il l'invite chez lui avec des amis, mais refuse de paraître chez elle quand elle reçoit des camarades de café-concert.

Bizet improvisant, Bizet travaillant, Bizet essayant des accords pour Ivan le Terrible, Bizet cherchant la mélodie d'Adieux à Suzon ou du Sonnet de Ronsard... A-t-elle conscience de ce privilège? Sait-elle qu'elle profite d'un instant que bien des mélomanes lui envieraient? Il semble que oui. Qu'elle ne sache déceler le frottement d'un si dièse sur un si bécarre, goûter les subtilités d'une appoggiature ou l'effet d'une avancée par degrés chromatiques ne nuit pas au bonheur de l'écoute. Dès qu'il joue, elle se recueille. "Je m'applique à faire oublier ma présence."
Avec Hermann, Bettini, Pederlini, elle avait approché cette musique si différente des mazurkas et des cancans du Mabille, des refrains de Thérésa, avec Georges, elle est dedans. Et comme d'une exclusivité. Ces accords, de ceux qu'on entend dans les beaux salons, ils sont chez elle. Parmi les plus chers souvenirs de sa vie, elle fera une place particulière à ces heures où celui qui n'avait pas encore écrit Carmen jouait sur le piano de son amie Céleste de Chabrillan.
Mais tout a une fin. Céleste décroche un rôle et part en tournée. Et en cette même année 1867, Bizet rencontre Geneviève Halévy, qui allait devenir sa femme. Ses relations avec Céleste Mogador vont désormais s'espacer.

Georges Bizet vers 1868

...l aimait à lire nos bons auteurs français,
et sa conversation avait beaucoup de charme et d'intérêt.
Il contait l'anecdote d'une manière piquante
et l'écrivait même assez gentiment.

(Edmond Galabert)

Au Vésinet, la vie locale est alors rythmée par les motifs d'opposition entre les habitants de la jeune colonie, de plus en plus soucieux de leur indépendance, et les municipalités voisines dont ils dépendaient encore. Une première pétition, réclamant l'érection d'une nouvelle commune commençe à circuler en décembre 1867. En octobre 1868, le lancement de la Gazette du Vésinet, journal hebdomadaire "indépendantiste" fait hausser le ton. Mais si une Union des Propriétaires encouragée par Alphonse Pallu mène le combat, certains habitants, particulièrement les villégiateurs, sont indifférents à ces querelles locales. Parmi eux, Georges Bizet, dont nous avons plusieurs lettres de cette période, datées du Vésinet. Dans l'une, de juin 1868, il écrit: "Je travaille à force, je suis seul, rien ne me trouble, j'espère faire un bon été." Et dans une autre du 25 août 1868, il raconte qu'il a composé, tout en se promenant, le premier acte du Roi de Thulé. Il s'excuse du papier à lettre employé: Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même tonneau.
Aux jours sombres de la Commune, les Vésigondins demeurés sur place se replient à nouveau sous leurs arbres, attendant avec un certain égoïsme la fin de la tourmente et sans doute portés en majorité à souhaiter le succès des Versaillais, défenseurs d'un certain ordre. Quelques Parisiens qui en ont les moyens parviennent à fuir la capitale et à venir s'établir sous nos ombrages. C'est le cas de Bizet, revenu ici en avril ou mai 1871, avec sa jeune femme: "Nous sommes ici campés, écrit-il, sans livres, sans effets et pas moyen de rentrer à Paris". Et quelques jours plus tard "... Nous sommes ici tout à fait en sûreté, hélas ! ... Au Vésinet, les Prussiens sont chez eux, leurs patrouilles se multiplient, mais nous n'en sommes pas incommodés."
Il témoigne de ses sympathies "vesaillaises" dans une lettre à Galabert: "Cher ami, Enfin ! C'est fini ! C'est au nom de la République, au nom de la liberté, au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme mon pauvre Chaudey !
[maire adjoint de Paris qui avait ordonné le feu contre les communards] Pauvre France ! N'est-il donc pas de terme moyen entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer ! Nous sommes navrés, tous mes amis et moi. Malheureusement, les récits n'ont rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de système politique ! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire? Allons-nous retomber dans la vieille légitimité? ... Ce sera une trêve, et la révolution à l'horizon !... Hélas !... Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par Saint-Germain-en-Laye, Seine et Oise. [...] Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de quitter Paris au galop. Mille amitiés de votre toujours affectionné.
Le 6 juin 1871, le couple regagne Paris mais revient bientôt s'installer ici plus confortablement. "Je vais passer l'été au Vésinet", écrit-il le 20 juin. "J'y suis près de Sardou et bien placé pour terminer ma Grisélidis". Sardou était installé à l'époque à Port-Marly, où Bizet se rendait facilement à pied. C'est peut-être de cette époque que date le projet de la splendide ouverture composée par le compositeur pour Patrie, de Sardou, qui sera jouée en 1874. Cet été 1871 est surtout consacré, pour Bizet, à sa collaboration avec Louis Gallet, avec lequel il compose Djamileh. "Bizet, dit Gallet, s'y promenait avec l'aisance heureuse d'un gentilhomme campagnard, fumant sa pipe, devisant gaiement avec ses amis, les recevant à table avec sa bonhomie toujours un peu narquoise, entre sa charmante et toute jeune femme et son père qui jardinait tout le long du jour".
En septembre 1871, le compositeur est encore au Vésinet, songeant déjà à L'Arlésienne. Ce sera son dernier séjour. Il passera l'été 1872 à Paris, retenu par la naissance de son fils, puis, pour celui de 1873, traversant la Seine, ira s'installer à Port-Marly et l'année suivante à Bougival, où il mourra brusquement en juin 1875.

  • Edmond Galabert , introduction à "Lettres à un ami" (1865-1872) par Georges Bizet.
  • Hugues Imbert. Lettres inédites de Georges Bizet, Paris, Fischbacher, 1894.
  • Paul Landormy, Bizet, Paris, 1929.
  • Georges Poisson, La curieuse histoire du Vésinet, 1975. [§]
  • Pierre Robert Leclercq, Céleste Mogador, 1996.

Société d'Histoire du Vésinet, 2008 - www.histoire-vesinet.org