Jean-Paul Debeaupuis, Société d'Histoire du Vésinet (avril 2021).

Le château des Merlettes

Qualifié d'édifice tapageur, de style vaguement Louis XIII par Georges Poisson dans sa Curieuse histoire du Vésinet, le château des Merlettes a retenu l'attention des architectes et historiens d'art chargés, dans les années 1980, de faire l'inventaire des richesses patrimoniales du département.
Enregistré sous le n°78340216 sur l’inventaire départemental du patrimoine des Yvelines, il est décrit comme « une construction de la fin du courant néo-gothique, inspirée par le modèle anglo flamand ». Il illustre remarquablement la description que faisait Viollet-le-Duc du style anglais : « le mode anglais consiste à agglomérer de petits corps de logis contenant chacun une ou deux pièces le tout sans avoir égard à la symétrie » [1]. L’influence anglaise se retrouve justement dans les volumes juxtaposés sans distinction hiérarchique, dans les bow-windows, dans la structure des ouvertures subdivisées en trois par des meneaux, et dans le linteau marqué d’un larmier en accolade. Le pignon à redents situé sur la face latérale droite, évoque plutôt, quant à lui l’architecture flamande ou hollandaise.

Le château des Merlettes à la fin du XXe siècle

Un édifice tapageur, de style vaguement Louis XIII (Georges Poisson,1998)

Le premier occupant, à l'origine de sa construction, est Édmond Héguin de Guerle (1873-1895) professeur, économiste, homme de lettres puis haut fonctionnaire qui l'a occupé dès 1870. Le grand bâtiment faisait alors partie d'une vaste propriété de près d'un hectare, à l'angle de l'avenue du Belloy et du boulevard de La Borde (données cadastrales). [2]
Les fonctions d'Édmond de Guerle l'appelant en province pour plusieurs années, il quitta la propriété en 1874 après avoir fait vendre tous les animaux de sa basse-cour : faisans dorés, argentés et autres; Perdrix de Californie ; Pigeons rares et ordinaires ; Canards blancs. Lapins Bélier, argentés — Léporides et quantité d'autres. Deux chèvres et trois chevrettes blanches. Poules et coqs blancs — Padoue dorée et autres espèces. Deux vaches et deux génisses de race bretonne. Un porc. Dindes, pères et mères, blancs ; quarante jeunes dindes. Auges, meubles et autres objets. [3]
La propriété connut alors une première période de délaissement.

En 1874, il n'est pas encore question de château ni de Merlettes mais simplement de Maison de Guerle. Elle a son entrée principale au numéro 71 de l'avenue du Belloy et elle est confiée à la garde d'un régisseur.
Au cours des années 1880-1890, la propriété aura plusieurs locataires successifs. Parmi ceux-ci, Hippolyte Fontaine (1833-1910) est probablement le plus marquant. Ingénieur, Hippolyte Fontaine avait découvert la réversibilité de la machine de Zénobe Gramme (1826-1901) et réalisé à Vienne (Autriche) le premier transport d’électricité (1873). Grâce à lui, la vaste bâtisse de plus de 700 m² de planchers fut une des premières demeures françaises à être équipées d’une installation électrique par dynamo. En 1895, M. Fontaine ira s'installer à Port-Marly, au château de Monte-Cristo que fit construire Alexandre Dumas, un demi-siècle plus tôt.

Hippolyte Fontaine sortant en calèche du château des Merlettes (1893)

Collection SHV.

La maison pouvait avoir été ensuite le domicile de Jules Cosnard, ancien député, avocat, maire du XVIIe arrondissement de Paris, à partir de 1898 et jusqu'en 1913. Mais comme ce dernier ne désignait sa propriété que sous le nom « Les Merlettes » sans numéro de rue, un doute subsistait. Il sera levé, au détour d'un article de fait-divers de 1911.

    Avant de quitter le Vésinet, le commissaire Faivre à recueilli de nouveau la déposition de deux habitants de la localité. Il aurait bien voulu entendre, en même temps, M. Dufour, ce courtier en automobiles dont le nom a été si souvent prononcé dans cette affaire, mais M. Dufour est toujours, comme nous l'avons dit hier, absent de la ferme des Merlettes qui appartient à sa mère — et non du château du même nom, comme il a été dit par erreur, et dont le propriétaire est M. Jules Cosnard, maire du dix-septième arrondissement.[4]

Interrogations sur l'origine du nom

On l'a vu, jusqu'au début des années 1890, la propriété est désignée par le nom de son propriétaire La Maison de Guerle et par son adresse, le 71, avenue du Belloy. Il n'y a pas d'adresse de l'autre côté de la propriété, sur le boulevard de La Borde (nom mentionné dans les premiers documents cadastraux) qui va ensuite s'appeler route de la Passerelle prolongée avant de devenir la rue des Merlettes.
En 1889, le secrétaire de Mairie, Eugène Bénard, faisant l'inventaire des demeures du Vésinet par leur nom (sans malheureusement y associer les numéros de rues) mentionne une propriété dite Les Merlettes. Il ne mentionne pas de « Château des Merlettes ». La première mention connue du nom ainsi formulé figure sur une carte postale oblitérée en 1910, une dénomination qui n'a rien d'officiel mais qui perdurera.

L'article cité plus haut évoquait une Ferme des Merlettes. De l'autre côté de la route de la Passerelle prolongée, sur le territoire de Montesson, se trouve une autre bâtisse originale, l'ancien pavillon du Nicaragua, vestige de l'Exposition universelle de 1889, exploité comme Ferme des Merlettes. [5] La situer avenue du Belloy au Vésinet, comme le font alors toutes les publicités, est tout à fait abusif mais à Montesson, ce lieu-dit des Terres-Neuves est alors très éloigné de la tournée du facteur tandis que celui du Vésinet y passe sans doute plus souvent !
Le nom de la voie ne se pose guère en ce temps là car il n'y a pas encore de riverains. Les constructions ne se multiplieront qu'après la fin de la Grande Guerre, dans les années vingt et le nom de rue des Merlettes apparaîtra alors. [6] Le Château des Merlettes et la Ferme des Merlettes ont-ils donné leur nom à la voie ? Existe-t-il un argument antérieur ? On a voulu associer ce nom de Merlettes aux armoiries du duc de Morny mais, en 1920, le rôle du demi-frère de Napoléon III dans l'origine du Vésinet n'était sans doute pas dans tous les esprits ...

Les photographies aériennes de l'Institut Géographique National de 1923 à 1939 illustrent bien l'évolution de ce secteur très excentré du Vésinet. La vaste propriété du Château des Merlettes conserve son intégrité jusqu'à la veille de la Seconde guerre mondiale. Puis, en quelques années, la grande bâtisse sera cernée d'une demi douzaine de pavillons édifiés sur des parcelles de quelques centaines de mètres carrés. L'édification du groupe scolaire des Merlettes, ouvert en 1960, parachèvera cette évolution et confirmera l'identité du secteur, le Quartier des Merlettes.

La Renaissance du château des Merlettes

Lorsque pendant les études préparatoires du Plan d'Occupation des Sols, en 1977-1978, la Ville du Vésinet songea à l'acquérir, le château des Merlettes était pratiquement abandonné et en ruine depuis très longtemps. Pourtant, un consensus s'était réalisé pour l’acquisition, la restauration et la remise en état de ce monument. « Sortir ce grand bâtiment du délabrement et de l'abandon plutôt que de le sacrifier aux marteaux piqueurs des démolisseurs était déjà un certain pari sur l'avenir. Mieux encore, le faire revivre, lui donner une fonction d’accueil et de rencontres fut le parti adopté finalement par le Conseil municipal. » [7]
La Ville chercha à rencontrer les propriétaires en vue d’arriver à un accord pour acheter cette propriété très bien située à proximité immédiate du stade. Les propriétaires, qui n'habitaient plus Le Vésinet depuis longtemps, flairant la bonne affaire, émirent des prétentions exorbitantes. La Municipalité dût employer, à contre cœur dit-on, une procédure exceptionnelle de « déclaration d’utilité publique » pour traiter l’affaire dans des conditions raisonnables. Elle devint propriétaire en 1979. [8]

Château de Merlettes en 1978.

Aperçu des extérieurs, archives municipales.

 

Château de Merlettes en 1978.

Aperçu de l'état intérieur, archives municipales.

Des études, confiées à un jeune architecte, Alain Jouan, furent faites pour, dans un premier temps, remettre en état le clos et le couvert tel qu'il avait été conçu. D’autre part, l'analyse des volumes intérieurs fit ressortir que des aménagements fonctionnels pouvaient aisément être réalisés du fait de la structure de l’édifice. Sur un sous-sol réservé aux services, les trois niveaux hors du sol s’articulent autour d’un escalier central qui constitue une zone d'échanges. Les espaces ainsi distribués, du fait de leur diversité dans les volumes, pourraient abriter toutes les activités qu'un centre essentiellement destiné aux jeunes doit dispenser.
Entre l'école et le stade, le château des Merlettes devint la « rotule du tiers temps pédagogique à laquelle rêvent tous ceux qui ont à s’occuper des loisirs et de l'éducation des jeunes. Mais l'utilisation des locaux ne sera pas exclusive et d'autres activités trouveront, là, le lieu de leur épanouissement, pour toutes les classes d'âges. » [9]
Pour sa restauration, la ville a reçu le prix de l’Association « Les Vieilles Maisons Françaises » en 1981.

Le Château des Merlettes vint s’ajouter, tout en les complétant, à des centres d'activités et de réalisations dans la Ville : Maison des Jeunes et de la Culture, Conservatoire, Salle Pasteur, Centres de loisirs à vocation sportive. La Municipalité cherchait à décentraliser beaucoup d'activités en mettant à la disposition des associations des lieux et des moyens d'action compatibles à leurs attentes. Les activités organisées par les différentes associations telles que le Vésinet Accueil, le Club Iris, l'UFCS, les Amis des Fleurs, le Club des Chênes [et beaucoup d'autres au fil des ans] ont commencé, dès le 18 octobre 1980, date de l'inauguration, à faire revivre le Château des Merlettes.

En 2007, après près de trente ans d'utilisation ininterrompue, une nouvelle campagne de travaux de remise en état fut jugée nécessaire. Plusieurs corps de métiers : maçons, menuisiers, sculpteurs de pierre, peintres,... ont travaillé à l’unisson durant des mois, en 2007 et 2008, pour aboutir à une remarquable rénovation complétée par un « diagnostic plomb » dont le but visait à neutraliser les risques de saturnisme pour les occupants, selon de nouvelles normes en vigueur). Une cartographie des locaux intérieurs a été effectuée qui laisse découvrir, sous un jour nouveau et éclatant, ce monument acquis en 1979 par la Ville. [10] Façades restaurées, fenêtres réparées, redressées et nettoyées de toute trace de plomb, pierres resculptées, ... autant d’éléments qui renforcent le caractère architectural de ce bel édifice pur style néo-gothique.[11]
Les générations qui se rencontrent quotidiennement dans les salles du château dans le cadre d’activités diversifiées, sauront également apprécier le nouveau confort apporté par la restauration intérieure : peinture, électricité mise aux normes de sécurité. [12]

Le château des Merlettes après restauration en 2009.

...agglomérer de petits corps de logis contenant chacun une ou deux pièces le tout sans avoir égard à la symétrie...

 

Sur une parcelle réduite désormais à 2085 m² dont l'accès se trouve au 82 rue des Merlettes, le bâtiment dispose de plus de 700 m² sur cinq niveaux :

    — au sous-sol : une cuisine équipée et une salle à manger pouvant accueillir cinquante convives ;

    — au rez-de-chaussée : bureau, accueil avec large dégagement et une grande salle de 67 m² où peuvent prendre place une soixantaine de personnes ;

    — au premier étage : quatre pièces polyvalentes de tailles différentes plus un atelier pour activités manuelles style poterie, soit environ 120 m² utiles (hors sanitaires, escaliers) ;

    — au deuxième étage : d’une part, trois pièces équipées de sept lits ; d’autre part, un logement de gardien, complété par le troisième étage.

Les services de la ville et de nombreuses associations y exercent toutes sortes d'activités depuis plus de quarante ans. Quelques-uns des grands arbres qui l'ombrageaient ont disparu. D'autres ont été plantés. Mais, contrairement à ce que suggèrent les panneaux indicateurs posés par la ville en 2020, le château des Merlettes n'est pas un Monument Historique.

 

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    Notes et sources :

    [1] Viollet-Le-Duc. - Entretiens sur l'Architecture. T.2, L'architecture privée.

    [2] Parcelles 27, 28 et 29 de l'îlot 20 du plan de lotissement général de la Compagnie Pallu soit 9985 m² achetées en 1868 (Commune de Chatou, secteur G du cadastre de 1864). La maison sera imposable en 1870.

    [3] Vente le 18 octobre 1874, à une heure précise à la Maison de Guerle, par le ministère de Me Bourdon, Huissier à Rueil, faisant les fonctions de Commissaire-Priseur, assisté de Me J. Baubigny, Commissaire-Priseur à Paris, rue de Grammont, 20. Paiement au comptant. Les acquéreurs paieront 40 pour cent en sus des enchères, imputables aux frais.

    [4] A propos de l'affaire Vermeersch. Le Journal, 1er juillet 1911.

    [5] Le stand de la Société Le Doublé « est installé de façon à permettre de s'exercer aussi pratiquement au tir sur gibier artificiel qu'au tir sur pigeons vivants. Pour avoir des renseignements complémentaires, s'adresser au club-house du Doublé, à la ferme des Merlettes, avenue du Belloy, au Vésinet  ». Le Figaro, 21 septembre 1908.

    [6] Alain-Marie Foy. - Le Vésinet en Chemins, shv, 2012.

    [7] Le château des Merlettes ouvre ses portes. Le Vésinet, revue municipale n°60 septembre 1982.

    [8] Acte du 10 juillet 1978.

    [9] Le château des Merlettes renait de ses cendres. Le Vésinet, revue municipale n°61 décembre 1982.

    [10] Le château des Merlettes. Le Vésinet, la Revue, n°47 octobre 2007.

    [11] Pour un coût total de 580 000 € (travaux et maitrise d'oeuvre). La Ville avait sollicité une subvention au titre de l’Aide à la restauration du patrimoine non protégé au titre des Monuments historiques, auprès du Conseil général des Yvelines sur un plan pluriannuel exceptionnel portant sur les années 2007 à 2010. Le Vésinet - La Revue n°45 Mars 2007.

    [12] La rénovation du château des Merlettes. Le Vésinet, la Revue, n°49 mars 2008.

 


Société d'Histoire du Vésinet, 2021 • www.histoire-vesinet.org