Histoire du Vésinet, Le Vésinet au quotidien

Le crime de l'Abbé Maret

Le journal Le XIXe Siècle fut le premier à annoncer la nouvelle: "M. Maret, curé du Vésinet, a été arrêté et conduit sous bonne escorte à la prison de Versailles. Il est inculpé d'attentat aux moeurs sur la personne d'une petite fille de douze ans".

L'abbé Maret, vicaire à Bougival, avait été nommé en juillet 1865 curé de la nouvelle paroisse de Sainte Marguerite par Mgr Mabile, évêque de Versailles. Jean-Baptiste Léon Maret était né à Billom, Puy-de-Dôme, en 1830. Fait chanoine par l'évêque de Versailles puis camérier du pape (ce qui lui conférait le titre de monsignore), il avait été de toutes les célébrations au Vésinet. Auteur d'un ouvrage d'héraldique et de notices biographiques de prélats éminents, qu'il faisait paraître dans l'Almanach du clergé La France ecclésiastique, il était aussi un collaborateur occasionnel du journal Le Monde et il était un spécialiste reconnu de statistiques religieuses.
Voici comment le journal la Petite République française, a raconté les conditions de son arrestation.

    "Mme veuve X..., couturière au Vésinet, s'inquiétait depuis quelque temps de la santé de son enfant qui dépérissait à vue d'oeil. Après des sollicitations pressantes, la jeune fille finit par avouer qu'elle avait été l'objet d'attentats réitérés de la part de M. Maret, à la sacristie, pendant le catéchisme. Indignée, la pauvre mère partit immédiatement pour Versailles et alla frapper à la porte de l'évêque. Mais celui-ci ne la reçut pas. Elle revint et s'adressa à la municipalité du Vésinet. Elle amenait avec elle sa petite fille, et d'autres enfants de la commune pour servir de témoins. Le maire convoqua le conseil municipal. Après délibération, il fut décidé qu'on préviendrait, séance tenante, le parquet de Versailles".

Cela se passait dans la journée du mardi 21 janvier 1879. "Grande était l'irritation dans le pays" peut-on lire dans l'article du journal Le Temps qui reprend la nouvelle dans son édition du 25 janvier.

    "Sans que la mère eût parlé, tout le monde était au courant. Des groupes se formaient sur les places et dans les rues, et il était question d'envahir le presbytère".

Le Vésinet n'avait alors ni gendarmerie, ni poste de police. Le parquet de Versailles, et la maréchaussée arrivèrent au Vésinet le mercredi matin vers dix heures. Deux gendarmes furent mis en sentinelle à la porte du presbytère. "Une heure plus tard, on n'aurait pas trouvé le monsignore. Prévoyant ce qui allait lui arriver, il avait préparé ses malles et il était prêt à filer pour une destination inconnue".
Un interrogatoire sommaire eut lieu sur place et devant les preuves, M. Maret ne put nier. Les magistrats lui signifièrent aussitôt son arrestation, et quelques instants plus tard, l'ecclésiastique, revêtu de son costume sacerdotal (sa soutane), traversait les rues enneigées du Vésinet entre deux gendarmes, se rendant au chemin de fer.

    "Deux ou trois cents personnes, hommes, femmes, enfants, suivaient ou précédaient. Des cris se faisaient entendre; la foule huait le prêtre ou l'accablait d'injures et on lui jetait des boules de neige. Sans les gendarmes, on l'eût écharpé. Il baissait la tête. L'affluence grandissant toujours, il fallut faire évacuer la gare. Et le monsignore put monter dans le wagon et partir pour Versailles, accompagné par les malédictions de la population tout entière."

Le procès de l'abbé Maret vint devant la cour d'assises de Versailles, présidée par M. le conseiller Fauconneau-Dufresne, le 23 avril 1879. "On se rappelle les scandaleux détails qui ont défrayé il y a quelques semaines la chronique parisienne et qui ont tant ému l'opinion publique. Tous ces bruits étaient fondés ..." peut-on lire dans la chronique judiciaire du journal Le Temps. Maintenant Jean-Baptiste Maret, curé du Vésinet, est accusé d'attentat à la pudeur, commis ou tenté à plusieurs reprises sur la personne d'Eugénie Julia H..., née en juillet 1866, et par conséquent âgée de moins de treize ans.
Le huis clos le plus sévère avait été prononcé. Seuls, les avocats de Versailles et de Paris pouvaient, en robe, assister aux débats. "Au surplus, cette décision de justice est d'accord avec nos sentiments" écrit le chroniqueur de La Presse "car, s'il est utile et si c'est un devoir de signaler les criminels dans le genre de l'abbé Maret, il est répugnant d'entrer dans de scandaleux détails. Cependant il nous appartient de rappeler en quelques mots les faits qui ont donné lieu aux poursuites et qui ont été imprimés en chronique".

Quarante-neuf témoins sont entendus. Parmi eux, plusieurs enfants, garçons et filles. Le procureur Froidefond des Farges soutient l'accusation. Au banc de la défense sont assis Me Lachaud et Me Demange pour l'accusé, et Me Crochard pour la famille H..., qui se porte partie civile, mais sans réclamer de dommages-intérêts pécuniaires...
Voici, en résumé, les faits établis par l'instruction. C'est au cours de janvier 1879, que des rumeurs commencèrent à circuler sur le compte de monsignore Maret. Une femme très estimée de tous ceux qui, au Vésinet, la connaissent, une couturière, Mme H..., eut un matin, la stupéfaction d'apprendre, par un billet anonyme, que sa fille Julia faisait presque quotidiennement une station prolongée, soit à l'église, soit au presbytère, aux heures où on la supposait à l'école, chez les soeurs. La mère interrogea l'enfant. L'enfant ne nia pas. Elle se borna à prétendre que ses visites ne duraient jamais plus d'un quart d'heure.

    "A quelles scènes honteuses le presbytère et l'église servaient de théâtres dans ces moments? la lettre, sans signature, ne le dévoilait que trop clairement. Cependant, parmi le public, les récits allaient bon train. On avait entendu Mme H... gronder Julia, on l'avait vue la frapper en accompagnant ses coups de reproches caractéristiques; on en ayait causé tout bas, d'abord, et puis tout haut".
    "Comment, du reste, cette jeune fille n'aurait-elle pas subi l'ascendant du directeur de sa jeune conscience ? Elle s'était liée à lui par la confession. Il avait achevé de la captiver en mai 1878, au lit de mort de M. H... père, un brave employé qui n'avait pas voulu quitter cette vie sans être muni de l'extrême onction".

Le surlendemain, aux funérailles, Maret avait fait monter la fillette dans sa propre voiture de deuil. Ce fut, selon l'accusation, "l'inauguration de leur intimité".
Le portrait de l'accusé se trace en peu lignes : Il a 48 ans. "De grandes fatigues physiques et morales semblent l'avoir accablé" lit-on dans La Presse. Figure longue, yeux mobiles et émerillonnés, nez arqué ou busqué, menton pointu, cheveux bruns, grisonnants, bouclés et flottants un type "plutôt italien que français". Il est vétu d'un pantalon et d'un pardessus noir et tient à la main un chapeau mou tout neuf. "La physionomie paraît fort intelligente".
Après les plaidoiries de Me Demange et de Me Lachaud, la cour suspend l'audience pendant un quart d'heure. Il est plus de minuit. Une foule considérable, tenue en respect aux portes de la cour d'assises par la troupe et des agents de police pendant tous les débats, envahit alors le prétoire. Désappointement. Elle croyait que l'abbé Maret était encore au banc des accusés. Mais pendant cette suspension, la cour, les jurés les défenseurs sont sortis de la salle d'audience. L'accusé lui-même a été emmené.
Enfin le président déclare l'audience reprise et résume les débats. Après le résumé, la question d'attentats à la pudeur commis sur une fille de moins de treize ans est posée aux jurés; ceux-ci se retirent dans la salle de leurs délibérations. Ils en sortent au bout de quelque temps avec un verdict affirmatif, mais mitigé par l'admission des circonstances atténuantes. En conséquence, l'abbé Maret est condamné à dix ans de réclusion. Il est deux heures du matin. Aucun muscle du visage de l'abbé ne tressaille. Il se contente de diriger "un regard droit, glacé, tranchant comme une lame" contre la cour. Pas un geste, pas un mot.

Le retentissement du procès fut d'autant plus grand qu'il se déroulait sur un fond de "laïcisation" des institutions tant scolaires qu'hospitalières et une confrontation radicale entre les "cléricaux" animés par le débat autour des encycliques de Léon XIII sur les dangers et les erreurs du modernisme et les tenants de la notion nouvelle de "laïcité" plus ou moins anticléricaux. L'affaire du "Curé du Vésinet" donna lieu à une chanson satirique et égrillarde d'un goût douteux, fut une consolation pour Flaubert alité qui en fait part à Zola dans une lettre, et sera l'objet de nombreux commentaires dont on peut citer celui-ci:

    [...] il n'y a pas longues années que l'on voyait des évêques entretenir des danseuses, et on les appelait "prélats de cour". Aujourd'hui les évêques, comme Monsignore Jean-Baptiste Maret, au lieu de courir les noceuses à la mode, attirent chez eux les petites filles et se passent sur les pauvres enfants toutes leurs ignobles fantaisies. C'est plus économique, mais cela finit toujours par l'intervention de ce "doigt de Dieu laïque" qui s'appelle le gendarme.

Au Vésinet, nul doute que l'affaire ait été un rude coup pour Alphonse Pallu, déjà en retrait depuis septembre 1878. Une des raisons de sa confrontation avec son conseil municipal est précisément la laïcisation des écoles : Aimé Foucault, porte-parole de treize conseillers municipaux sur seize, demandait que l'école communale gratuite de filles soit dirigée par des institutrices laïques et non plus par les Sœurs de la Sagesse. Cette réforme, disait-il, "est réclamée par l'opinion publique" et par les membres protestants de la commune. Le compte-rendu de séance (mai 1878) indiquait: "M. le Maire, dont les idées anticléricales sont parfaitement connues et qui respecte la religion si malheureusement exploitée par le cléricalisme dans un intérêt politique, ne repousse pas en principe la proposition, mais il la considère comme intempestive, de nature à exciter les passions et à faire revivre les divisions et les haines que le 16 mai a engendrées". Après débat, le vœu présenté par Foucault avait été adopté à l'unanimité. Pallu démissionnera au début du mois d'avril 1879, à peu près à l'annonce de la venue du procès.

Le Figaro, qui avait totalement occulté l'affaire en 1879, tant au moment de l'arrestation qu'à celui du procès, publia en juillet 1888 cet entrefilet :

    "Pour l'honneur du clergé de France, nous n'imprimerons pas le nom du prêtre coupable qui est l'objet de cette notice. Ceux qui se rappellent sa faute le reconnaîtront sans peine; ceux qui l'ont oublié ne liront point ces lignes. L'abbé était vicaire dans une petite paroisse desservie par la ligne de Paris à St Germain en Laye. Un jour, des jeunes filles racontèrent qu'il leur avait tenu, au confessionnal, des propos malsonnants; l'une d'elles —une enfant— avoua plus tard que l'abbé, avec elle, ne s'en était pas tenu aux paroles. Nous n'insisterons point. Condamné à la réclusion, le vicaire de ** subit, comme Isnard, sa peine à Melun [en fait, il fut transféré dès 1879 de la maison centrale de Melun, où il était détenu, à la maison centrale de Beaulieu, dans le Calvados, pour subir sa peine sous le régime cellulaire] où il fit preuve d'une énergie presque sans exemple. Jamais il ne consentit se rendre aux ateliers où les détenus trouvent dans le travail et surtout au contact de leurs compagnon de misère, un dérivatif aux pensées sombres qui les hantent. Obstinément cloîtré en sa cellule, il ne vit d'autres visages que celui du gardien qui lui apportait sa nourriture, et parfois celui du directeur et de l'aumônier de la prison. L'administration n'aime point à ce que les détenus demeurent isolés, parce qu'elle connaît si bien les conséquences de la solitude que neuf mois de ce régime équivalent pour elle, réglementairement, à une année. Par ordre, on invita le vicaire de ** à descendre aux ouvroirs, lui promettant, en échange de cette concession, une prochaine remise de sa peine. Il refusa. Redoutant une dépression subite de ses facultés intellectuelles, on lui proposa plus tard sa grâce pleine et entière à la condition qu'il quitterait la France et renoncerait porter l'habit ecclésiastique. L'abbé refusa encore, et quand il sortit de la maison centrale, après sept ans de cette épouvantable existence, il reprit la soutane qu'il n'a jamais quittée depuis, et ne passa point la frontière".

La parution du premier numéro de la Gazette du Vésinet en juillet 1888, où cet article était repris, fut l'occasion de raffraîchir la mémoire de ses anciens paroissiens.
L'abbé Maret est décédé le 21 novembre 1908. Il est inhumé au Vésinet.

Parmi les vitraux de l'église Sainte Marguerite, l'un d'eux est dédié à Saint Léon (un pape du VIe siècle). Cela évoque naturellement le saint patron du premier curé de la paroisse, Léon Maret. Cette évocation est renforcée par le fait que l'église Sainte Marguerite est placée explicitement dans la main du saint. Enfin, le visage jeune du personnage évoque plus surement le jeune curé qu'un pontife d'âge mûr.

Ce vitrail réalisé en 1868 fut modifié en 1880. Dans la partie inférieure, furent rajoutés au centre, les armes du pape Léon XIII (1810-1903): Ecu timbré de la tiare papale brochant sur deux clefs posées en sautoir, d’azur à l’arbre de sinople accompagné à dextre et à senestre de deux fleurs de lys et d’une étoile filante d’argent au canton dextre du chef.
A gauche, figure le sceau de Monseigneur Mabile (évêque du diocèse de Versailles), et à droite le blason de son successeur Monseigneur Goux :
écu timbré d’une mitre, brochant sur une crosse, de gueule à l’agneau d’argent brochant sur une croix d’or, au chef d’azur semé d’étoiles d’argent.
Le vitrail pouvait ainsi apparaitre dédié à Léon XIII devenu pape en 1878.

    Souces:

    Le XIXe siècle, 23 janvier 1879.

    La Petite République française, 23 janvier 1879.

    Le Temps, 25 janvier 1879; 27 avril 1879.

    La Presse, 27 avril 1879.

    La Lanterne de Bocquillon (la semaine grottesque), 1879.

    Le Figaro, 25 juillet 1888.


Société d'Histoire du Vésinet, 2008 - www.histoire-vesinet.org