Jean-Paul Debeaupuis, Société d'Histoire du Vésinet, 2016.

Une villa historique, la Gouvrière

Édifiée dans un style néo-Louis XIII très en vogue aux débuts du Vésinet, elle occupe les lots 46 et 47 de l'Ilot 25 du lotissement général du Vésinet, un terrain de plus de 3000 m² correspondant aujourd'hui au 34, boulevard Carnot ou au 25, boulevard des États-Unis. Elle aurait été bâtie autour de 1890 et l'on en connaît pas l'architecte.
Le premier occupant identifié est M. F. Ardavani, membre de l'Automobile-club de France (1891-1904), fabricant de bronzes à Paris (Société Martin & Ardavani, magasin Aux Mille Pendules, 27 bd des Italiens, Paris). Louis Murisier, ingénieur (auteur d'un brevet "Electro-aimant à pôles multiples concentriques pour courant continu" en 1916-1917) lui succède. Également membre de l'Automobile-club de France (1914-1920), c'est lui qui fait apparaître le nom de la Gouvrière dans son adresse.
En 1921, la villa est vendue par le couple Rosen, à M. Preetzmann, sujet danois, qui selon les tables de recensement de 1926 à 1946 apparaît comme l'occupant. Son nom figure aussi parmi les souscripteurs de la Maison du Combattant. La famille Preetzmann était propriétaire de la maison à l'époque de la guerre et de l'occupation. Par ailleurs, La Gouvrière ne figure sur aucune liste de maisons réquisitionnées, ni par les Français, ni par les Allemands, ni par les Américains.
Mort sans descendance en 1972, M. Preetzmann laissa la propriété à l'Etat Danois qui la céda à Monsieur et Madame Leca.


La Gouvrière au Vésinet au début du XXe siècle. Elle a peu changé.

L'origine du mot gouvrière

On ne trouve pas trace d'une Gouvrière dans les dictionnaires de noms de lieux ou de familles courants (Dauzat ; Dauzat & Rostaing). Il faut consulter la Revue de l'Avranchin [1] pour en découvrir l'étymologie : "Le feuillage, en celtique cœv, a donné la Coverie, la Couvrie, la Gouvrie, la Gouvrière, la Coëfferie, ..." On trouve d'ailleurs quelques lieux-dits La Gouvrière aux confins de la Basse Normandie au Mesnil-Rainfray (Manche), à Beauvain (Orne) ou encore à Maure-de-Bretagne (Ile-et-Vilaine).
Comment ce nom a-t-il été donné à la villa ? Outre l'idée associée au feuillage, au caractère boisé et ombragé du lieu, on peut aussi signaler qu'en 1872, ce nom fut popularisé par une nouvelle de Jacques de Cambre intitulée La Gouvrière, publiée dans la Revue de France (29 février 1872) qui connut un certain succès. Pour l'anecdote, en voici un court extrait pour expliquer le contexte :

    La Gouvrière est une vieille maison de maître située en pleine campagne, à trois kilomètres de la petite ville de Falquemont, à l'extrémité sud-ouest du Bocage Vendéen. Elle s'élève près d'une ferme du même nom, au sommet d'un des coteaux les plus pittoresques de la chaîne des hauteurs qui bordent les deux côtés de la petite rivière de la Moine, depuis Cholet jusqu'à Clisson. C'est une lutte entre les fortes têtes du pays pour savoir si le nom de la rivière vient d'un mot ancien qui signifie limpide, ou d'un autre de la même langue qui signifie stagnant. L'un et l'autre parti trouvent dans l'humeur changeante de ce cours d'eau un argument pour son opinion.

On peut aussi imaginer que le propriétaire de la villa sur la route de Chatou ait été un turfiste averti ou plus généralement un « homme de cheval » inspiré par La Gouvrière, une célèbre jument poulinière fille de Boissy et de Reine-du-Lac, par Flageolet, à M. le Marquis de Maleissye [2] justement à la fin du XIXe siècle, au moment de l'édification de la maison.
Et pourquoi pas aussi un certain Rozy de La Gouvrière dont les démêlés avec la justice ont mis le nom en lumière dans de nombreux journaux ...

De Gaulle au Vésinet

Depuis 1990, une plaque commémorative sur la grille du parc de La Gouvrière, 34 boulevard Carnot, signale que cette villa se veut un lieu historique.
La plaque fut inaugurée solennellement le 8 juin 1990, en présence du député-maire Alain Jonemann, et peut-être de M. Alain de Boissieu, gendre du Général de Gaulle, qui avait assisté peu de temps auparavant au vernissage d'une exposition « 100 affiches pour se souvenir » au Centre des Arts et Loisirs. Le motif de ces célébrations – il y en eut d'autres – était le passage de Charles de Gaulle au Vésinet en mai 1940, passage mentionné dans ses Mémoires de Guerre.

M. et Mme Leca, propriétaires de la Gouvrière en 1990

Selon tous les historiens du Vésinet, Jean Delcour dès 1962, Michet de La Baume [3], Jacques Catinat [4], Georges Poisson (1975), Alain-Marie Foy (1986) ce « poste », ce « PC  » avait été installé dans cette villa La Gouvrière comme voulait le rappeler un article paru dans la revue municipale [5] : « ... nommé le 11 mai 1940 général de brigade à titre temporaire, Charles de Gaulle installe le poste de commandement de la 4e division cuirassée dont il vient de prendre le commandement ».
Mais la formulation manque de rigueur : la nomination ne fut effective qu'après la bataille de Moncornet (30 mai) et de Gaulle n'était encore que colonel lorsqu'il rejoignit, le 12 mai, le poste dont il fait état dans ses mémoires. En outre, de toute évidence, le choix du lieu était à l'initiative de l'Etat major, à Paris. [6]
Il faut rappeler aussi que des biographes du général de Gaulle et non des moindres, Jean Lacouture [7], Max Gallo [8], Paul Marie de La Gorce [9] pour ne citer que les plus lus, situent ce poste de commandement dans une autre propriété du Vésinet, à la Villa Beaulieu, route de la Croix. Des incertitudes demeurent.


De nos jours, La Gouvrière, portant bien son nom, émerge à peine du feuillage qui l'entoure.
© Société d'Histoire du Vésinet

 

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    Notes et sources :

    [1] Durand J. - Revue de l'Avranchin (bulletin de la Société d'archéologie, de littérature, sciences et arts d'Avranches et de Mortain) Avranches, 1894.

    [2] Haras de France, Service des haras, des courses et de l'équitation, Champon & Pailhé (Paris) 1908.

    [3] Michet de la Baume P. - Petites et grandes heures du Pecq et du Vésinet, Diguet-Deny, Paris, 1966

    [4] Catinat J. - Douze grandes heures de Chatou et la naissance du Vésinet, SOSP, 1967.

    [5] Le Vésinet - revue municipale n°92, septembre 1990.

    [6] Fondation Charles de Gaulle - charles-de-gaulle.org.

    [7] Lacouture J. - De Gaulle - Le Rebelle (1890-1944), Le Seuil, 1984.

    [8] Gallo M. - De Gaulle - L'appel du destin, 1890-1940, Robert Laffont, Paris,1998.

    [9] La Gorce P.-M. (de) - Charles de Gaulle, Tome 1, 1890-1945, Perrin, Paris, 1999.


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