Société d'Histoire du Vésinet, novembre 2015

L'Île du Rêve

Au Vésinet, l'île du Rêve est une parcelle de plus de 4000m² entourée par le lac Inférieur. Achetée en 1869 à la Compagnie Pallu par Mlle Fonteyn, rentière, la parcelle (n°78 de l'îlot 7 du lotissement général) mesurée à 4125,68 m², pour un peu plus de 14 000 frs, elle ne sera bâtie que quinze ans plus tard par son second propriétaire, M. Guerrier. Ce dernier y fait édifier une Villa « Louis XIII » de plan rectangulaire, avec avant-corps central marqué, couronnée d'une balustrade courante, masquant partiellement une toiture à croupes surmontée d'une faîtière et de ses épis ouvragés. Les assises alternées des briques de la façade formaient des motifs de tapisserie, mettant en valeur une niche axiale qui ponctuait la symétrie des baies ». D'autres y voient « une sorte de petit trianon cubique couronné d'une balustrade qui, selon toute logique, aurait dû être revêtu d'un enduit blanc. Mais on ne sait par quel humour involontaire l'enduit fut façonné et coloré pour simuler des assises de brique. » Ce jugement sévère date de 1986 lorsque fut entrepris l'inventaire architectural et paysager de la commune. [1] Pourtant, en raison de sa situation exceptionnelle , la propriété comptait parmi les plus remarquables du Vésinet.


Vue aérienne de l'Ile du Rêve (1978)

Le 16 décembre 1895 pour la modique somme de 25 000 frs, M. Guerrier revend sa propriété à Mlle Cléofe Faustine Sophie Torri, artiste de l'Opéra, d'origine italienne. Celle-ci jouit alors d'une certaine notoriété. Très souvent citée dans la presse artistique (Gil-Blas, Le Monde artiste, La Rampe, La Revue mondaine, Le Rappel) mais aussi dans les grands journaux d'alors (Le Figaro, La Presse, le XIXe Siècle, etc.), on peut y suivre son parcours professionnel entre 1884 et 1902.
Elle se fait appeler Béatrice Torri. Elle débute à l'Eden Théâtre (1884) puis au Théâtre Italien (première danseuse, 1885) avant de rejoindre l'Opéra (1886) comme "danseuse mime". Engagée pour 3 ans, elle y restera jusqu'en 1902. En 1895, par une sorte de consécration, elle est choisie comme premier sujet du grand ballet de la Montagne Noire, la première œuvre que doit donner l'Opéra cette année là. Mlle Torri est décrite comme "grande et souple" par la presse qui souligne généralement le caractère suggestif de ses prestations.

" ... On verra avec plaisir en tête de cette distribution la belle Mlle Torri, que sa nouvelle et importante création contribuera certainement à placer hors de pair et dont le talent très personnel va s'affirmer enfin dans un ouvrage nouveau." (1901)

"... Enfin, l'étoile chorégraphique du ballet est l'imposante Mlle Torri. D'aucuns s'écrièrent : « Videre Torri e mori ! » Que ne peut-on écrire: « Videre Torri e Mauri! » (Le Journal amusant, 1901)

"Le ballet est réussi; il ralentit l'action, mais fera, quand même, plaisir aux abonnés, grâce à Mme Torri qui, suivant l'expression de son professeur Hansen, a tout l'Orient dans les hanches..." (La Lanterne, 1903)

"... Quant aux richesses antérieures et postérieures de Mlle Torri, elles méritent une mention spéciale : elles ont valu à la danseuse qui triomphait dans la fête du Dragon, de Samson et Dalila, les honneurs du musée Grévin où on peut voir sa statue littéralement moulée sur ses formes impeccables et voilées de gazes sommaires de la ballerine antique " (1909) [2].

Elle figure en effet dans le catalogue du musée Grévin (1898) où elle fait partie d'un tableau le foyer de l'Opéra. En 1902, elle quitte l'Opéra et après une série de représentations à l'étranger, elle met un terme à sa carrière.


Mlle Béatrice Torri peinte par Boldini

Sa présence au Vésinet est régulièrement signalée, à partir de 1895, par la rubrique mondaine des lieux de villégiature et elle figure dans l'annuaire-guide Robert comme propriétaire de l'Ile du Lac Inférieur. Il n'est pas encore question alors d'Ile-du-Rève. Mais en 1898, l'opéra-comique intitulé L'Ile du Rêve, composé par le tout jeune Reynaldo Hahn, tiré de l'œuvre romanesque de Pierre Loti, est présenté à Paris, dans la toute nouvelle salle Favart du Théâtre national de l'Opéra-Comique. Même si Béatrice Torri alors sous contrat à l'Opéra (Garnier) n'a pas eu l'occasion de s'y produire, il est assez naturel de faire le rapprochement. Le nom sera officialisé par l'édition d'une série de cartes postales au début du XXe siècle puis la voie conduisant au pont qui donne accès à la propriété prendra le nom de Chemin de l'Ile du Rêve.

Celle qui, suivant l'expression de son professeur Hansen, avait « tout l'Orient dans les hanches » épouse à San Remo le 9 mai 1906, un personnage de nationalité ottomane : Nazareth Allahverdi-Bey. Ce dernier, plusieurs fois cité dans la presse parmi les notables de réceptions à l'ambassade ottomane y est présenté comme "nabab" d'origine arménienne ..."un des financiers les plus estimés de Constantinople" ..."secrétaire oriental des chemins de fer d'Anatolie" ....
M. et Mme Allahverdi-Bey continueront de résider de temps à autres dans leur Ile du Rêve vésigondine jusqu'en 1911. Puis la propriété sera vendue à une autre ancienne artiste : Mlle Berger. Le couple Allahverdi installera sa résidence d'été à Veneux-les-Sablons (Seine-et-Marne) . Devenue veuve, Béatrice Torri deviendra par son second mariage en 1928 marquise de Valdieu.

Bien des années avant son mariage, Nazareth Allahverdi-Bey avait été l'objet d'une rumeur assez originale pour être rapportée ici [3]:

En l'an III de la République, se trouvait à Paris un favori du sultan Sélim. Cet envoyé du sultan, chose bizarre, était venu à Paris dans un tel moment pour étudier la frappe des monnaies. Duz-Zaddé, tel était son nom, demeurait au 16 de la rue Guénégaud.
Sa mission l'avait mis en rapport avec tout le personnel gouvernemental et administratif de l'époque. Il était particulièrement lié avec le conventionnel Cambacérès qu'il recevait fréquemment à sa table. Le 4 nivôse an III (24 décembre 1794) Duz-Zaddé fit part à son ami que, las de voir toujours imprimer des assignats, il avait résolu de rentrer dans son pays, remettant l'accomplissement de sa mission à l'époque où on reprendrait à Paris la frappe métallique. Cambacérès trouva légitime le motif du départ, et après quelques minutes de réflexion, changeant de ton et de visage, dit, d'une voix émue à Duz-Zaddé qu'il allait lui demander un grand service.
Sans s'expliquer davantage, Cambacérés sortit, et revint trois heures après accompagné d'un jeune enfant. Alors Duz-Zaddé apprit qu'un supplicié de messidor, ami de Cambacérès, avait laissé ce fils unique. Le condamné était mort avec une telle rancune au cœur contre son pays et sa foi, qu'il avait par volonté dernière chargé Cambacérès de diriger à l'étranger le fils qu'il laissait en recommandant de l'élever dans une autre religion. L'occasion semblait unique de satisfaire le vœu suprême d'un malheureux exécuté. Duz-Zaddé ne pourrait-il pas conduire l'enfant à Constantinople, lui faire embrasser la foi d'Islam et le faire admettre dans le corps des janissaires ? Duz-Zaddé, fervent catholique, malgré l'étrangeté de cette démarche, se chargea de l'enfant, ne voyant qu'une chose : sauver de la damnation un malheureux enfant baptisé. Il quitta Paris le 5 nivôse avec l'enfant adoptif, qu'il nomma Allahverdi (Dieudonné).
Quelques années après, Duz-Zaddé, au courant des incidents relatifs au dauphin, acquit la conviction que l'enfant à lui confié par Cambacérès, était le propre fils de Louis XVI. Il fit part de ses présomptions à sa famille et consigna ses souvenirs dans un document détaillé. La famille Duz n'eut plus aucun doute à l'égard de la naissance de l'enfant, lorsque, par ordre du sultan Mahmoud, Duz-Zaddé ayant été pendu, elle vit l'ambassadeur de France en personne examiner les papiers du défunt.
Le document relatif à l'enfant a disparu. Mais celui-ci guidé, protégé, fit souche et donna naissance à la puissante famille Allahverdi dont le représentant actuel Allahverdi Nazareth est le descendant authentique de Louis XVI.
La femme Voullant tient ces renseignements de Mme Allahverdi mère, et les communique à la publicité dans l'intérêt de la vérité historique, malgré toute la répugnance de la famille susnommée, qui, pour des raisons mystérieuses, ne veut pas entendre parler de son origine.

Ailleurs [4]:

...La famille Duz à la suite de cette pendaison fut absolument convaincue que le défunt avait deviné juste, et lorsqu'elle vit l'ambassadeur de France venir perquisitionner en personne, dans les papiers du strangulé, ses doutes se transformèrent en conviction absolue. Du document écrit par le pauvre Duz, il ne reste naturellement plus trace. Mais le jeune homme fit souche et donna naissance à la puissanté famille Allahverdi.
Le chef actuel de cette maison, Allahverdi Nazareth, serait donc le descendant en ligne directe de Louis XVI. Bien que cette famille, à ce qu'assure Mme Voullant, ne souffre pas, pour des raisons mystérieuses, qui se devinent et de reste- qu'on parle de ses origines. Voilà donc un concurrent sérieux à opposer aux prétentions de Naundorff. Il ne manquerait plus maintenant que quelques réactionnaires, voyant la royauté s'en aller à la dérive et peu confiants dans les mérites du jeune La Gamelle, se rattachent à cette branche jusqu ici méconnue ou inconnue qui deviendrait ainsi pour eux une branche de salut; de ce Turc ils feraient un truc ingénieux.


Présentée comme une "aberration stylistique", la Villa de l'île du Rêve peu avant sa disparition.

Après la seconde guerre mondiale, la propriété sera la demeure, de 1948 à 1950, de Francis Lopez, compositeur à succès, alors au sommet de son art.
Au cours des années 1980, la villa qui ne répond plus aux attentes de son propriétaire qui peine à obtenir les autorisations de sa transformation, est quelque peu délaissée. Un permis de démolir est demandé ... et refusé, la villa étant inscrite sur la liste des demeures à protéger qui doit être annexée au nouveau Plan d'Occupation des Sols alors en préparation. Elle est finalement entièrement détruite en décembre 1991.
La Villa actuelle construite en 1997 est due à l'architecte Emmanuel Combarel, élève de Jean Nouvel.


La villa de l'Ile du Rêve aujourd'hui

***

    Notes et sources:

    [1] Le Vésinet, modèle français d'urbanisme paysager, Cahier de l'inventaire n°17, Imprimerie Nationale, Paris, 1989.

    [2] Le nu au théâtre depuis l'antiquité jusqu'à nos jours par G.-J. Witkowski et L. Nass, éditions Daragon, Paris, 1909.

    [3] Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique - publiée par G. d'Heylli, Librairie des bibliophiles (Paris) et Librairie Marchal et Billard (Paris) 1894.

    [4] La Lanterne, journal politique quotidien (Paris) 30 octobre 1894.


Société d'Histoire du Vésinet, 2015 - www.histoire-vesinet.org