D'après Légendes de Trianon, Versailles et Saint-Germain (4e éd.) par Mme Julie Lavergne (1823-1886) [1]

Pique-nique au XVIIe siècle dans le bois du Vésinet

L'histoire se passe dans les dernières années du règne de Louis XIII.
Simon Vouët, le héros de l'histoire est un peintre à la mode ; on lui doit l'introduction de
la peinture baroque à la cour de France. Son frère Aubin, peintre également, travaille à la décoration
du château de St Germain. Une occasion pour la famille d'aller dîner (prendre le repas de midi)
dans le bois d'Echauffour, par une belle journée d'automne
.

...Louis XIII était alors à Fontainebleau, où il chassait. La Reine faisait une retraite au Val-de-Grâce, pour se préparer aux fêtes de la Toussaint. Les enfants de France étaient restés au château neuf de Saint-Germain, sous la garde de leur gouvernante, Madame la maréchale de la Motte-Houdancourt.
Le vieux château, presque entièrement démeublé, ne servait d'habitation qu'à des gens de service. Sa chapelle venait d'être décorée par Aubin Vouët de peintures murales ...
... [Simon] Vouët avait passé quinze ans à Rome; il était prince de l'Académie de Saint-Luc, et il eût rembarré de la belle façon quiconque lui eût montré des magots [2]. Les vierges, les enfants, que représentait son facile et gracieux pinceau, s'ils n'atteignaient pas l'élégante beauté des peintures italiennes, du moins consacraient des types aimables et nobles, dignes d'orner les temples et les palais. Et sa première femme, cette Virginia del Vezzo qu'il avait épousée à Rome, peintre elle-même, et d'une beauté charmante, avait été l'inspiratrice de ses plus belles œuvres.

Simon Vouët (1590-1649)

Tout en chantant, en causant et en mangeant des chasselas de Fontainebleau, les voyageurs passèrent le pont de Neuilly, Nanterre, traversèrent la Seine dans le bac de Chatou, et arrivèrent un peu avant midi sous les chênes géants de la forêt du Vésinet, appelée alors la forêt d'Echauffour. Madame Vouët avait décidé que l'on y dînerait, près du carrefour de la Trahison. C'était à cet endroit de la forêt, disaient les légendes, que Ganelon et ses complices avaient juré de trahir Roland, et qu'au retour de la guerre d'Espagne, l'empereur Charlemagne avait fait brûler vifs les fauteurs de la mort de Roland. Certes, ce n'étaient pas là de bonnes raisons pour dîner en cet endroit maudit, et Eustache Lesueur [3] en fit timidement l'observation.
« Ta, ta, ta, ta, dit Madame Vouët: vous n'y entendez rien, mon petit Monsieur. Ce sont de vieilles histoires. On peut fort bien aller en paradis sans en croire un seul mot et quand on dîne à la campagne, l'essentiel est de boire frais. Venez voir ce qu'il y a de ce côté. »
Et, l'emmenant à quelques pas de la route, elle lui fit voir une belle source froide et cristalline, où se miraient les vieux chênes et les pentes moussues d'une petite clairière. [4]


...sous les chênes géants de la forêt du Vésinet, appelée alors la forêt d'Echauffour...
... représentation romantique de la forêt imaginaire d'autrefois: Source cristalline, chênes géants, biche et faon à l'allure incertaine et légère ..,

« Mettez-moi là rafraîchir nos bouteilles, dit la bonne dame, étendons une nappe sur cette mousse, et nous dînerons comme des rois. Et qu'est-ce que cela fera au traître Ganelon, à Roland et aux autres ? je vous le demande. »
Toute la compagnie donna raison à Madame Vouët. Ses filles, aidées par leurs maris et les jeunes peintres, déballèrent les provisions et les étalèrent sur une belle nappe. Lebrun [3], toujours fastueux, disposa une tente au-dessus des chefs de la famille, et couronna Simonne d'une guirlande de fleurs.
Joyeuse, la petite ne pensait plus aux loups. C'était la première fois de sa vie qu'elle voyait une forêt.
Tout l'émerveillait; elle jasait, gaie comme l'alouette, et fut proclamée reine de la fête. Pendant deux heures on festina. Les chênes avaient encore toutes leurs feuilles les autres arbres commençaient à perdre les leurs, mais étaient parés des teintes de l'automne, si belles, si variées dans les forets de France. De temps en temps, un daim furtif, une biche suivie de son faon à l'allure incertaine et légère, venaient de loin regarder les convives. Louis Testelin [3] prit son flageolet, et, d'une ariette champêtre stimula si bien les petits oiseaux, qu'ils se mirent à chanter, croyant le printemps revenu.[5]

On était si bien là, qu'on y eût volontiers attendu le coucher du soleil ; mais, Simon Vouët ayant rappelé à ses élèves qu'il devait leur faire visiter le château de Saint-Germain et que la nuit venait de bonne heure en cette saison, les convives remontèrent en voiture. Madame Vouët distribua les reliefs du festin à de pauvres bûcherons qui travaillaient à peu de distance ; elle regarda soigneusement si on n'avait rien oublié sur l'herbe, et prit place à côté de son mari. Le cocher, qui avait dîné comme quatre, assura que ses chevaux feraient dix lieues si on voulait, tant ils avaient mangé d'avoine et, comme pour lui faire plaisir, ces honnêtes chevaux traversèrent au galop le pont du Pecq et montèrent lestement la côte de Saint-Germain.

    [1] Lavergne Julie, La fête de Simon Vouët, in Légendes de Trianon, Versailles et Saint-Germain (4e éd.) chez V. Palmé (Paris), 1891

    [2] Figurines chinoises très en vogue à la cour de Louis XIV. L'allusion est anachronique.

    [3] Eustache Le Sueur (1616-1655) élève de Simon Vouët; Charles LeBrun (1619-1690), peintre, partageait le même atelier que Simon Vouët. Louis Testelin (1615-1655), fils d'un musicien de la cour, étudiait la peinture auprès de Vouët.

    [4] Liberté créatrice de la romancière ou vérité historique ? Un cours d'eau a peut-être existé aux temps géologiques dans les replis argilo-calciques qui sillonnent le nord du Vésinet. Son lit est décelable sous la fine couche d'humus. Une source existait-elle encore au XVIIe siècle ? Elle subsiste aujourd'hui sous forme souterraine.

    [5] Représentation romantique de la forêt imaginaire d'autrefois: Source cristalline, chênes géants, biche et faon à l'allure incertaine et légère .., autour de la (légendaire) Table de la Trahison.


Société d'Histoire du Vésinet, 2012 www.histoire-vesinet.org