D'après F. Bourtayre, " Le Vésinet, 1856-1880" Mémoire de Maîtrise, octobre 1987

La Colonie du Vésinet et la politique (1869-1898)

La première élection législative à laquelle participe Le Vésinet en tant que commune est celle de 1876. Jusqu'à cette date, les suffrages vésigondins étaient mêlés à ceux des trois communes dont dépendait la colonie.
Nous ne disposons donc pour cette période que de peu d'informations. On peut se faire une idée de l'opinion des habitants du parc pour l'année 1869 grâce aux articles de La Gazette du Vésinet, un hebdomadaire créé pour défendre le point de vue de la colonie dans le combat engagé en vue de l'érection en commune. Ce journal, aussi virulent qu'éphémère, a une position très arrêtée sur les options à prendre aux cours de ces élections.
Nous ne pouvons savoir si les idées de La Gazette du Vésinet sont partagées par tous les électeurs de la colonie bien que l'hebdomadaire le laisse entendre, on peut du moins considérer que cette opinion n'est pas à négliger car malgré une apparence nationale, elle porte avant tout sur la question locale et l'intérêt des vésigondins. La période 1871-1875 pose les mêmes problèmes. Et cette fois-ci, nous ne disposons plus de journal pouvant quelque peu nous éclairer sur l'opinion des électeurs du Vésinet. A partir de 1876, les résultats désormais connus, nous avons pu observer vraiment l'attitude des vésigondins faces aux grandes questions nationales, et constater une certaine continuité dans les opinions exprimées.

L'élection de 1869

L'étude du suffrage de 1869, ne donne en aucun cas la tendance générale exprimée. C'est un courant d'idée qui n'est certes pas à négliger mais dont on ne connaît pas la représentation. En mai 1869, les habitants du canton de Saint-Germain-en-Laye ont à choisir entre trois candidats : Hely d'Oissel candidat officiel, de Romilly, qui se dit libéral, et pour lequel L'Industriel de Saint-Germain fait campagne et Barthelemy de Saint-Hilaire, candidat de l'opposition républicaine. La Gazette du Vésinet, hebdomadaire qui se veut la voix des habitants du Vésinet et qui s'occupe avant tout de la lutte pour l'érection en Commune à l'aide, entre autres, d'articles pour le moins corrosifs sur le maire de Chatou, se met à s'occuper de politique nationale à l'approche de l’élection de mai 1869. Le journal avance des idées bien arrêtées : Soutien au candidat officiel et à l'Empire mais avec des libertés. D'après l'hebdomadaire, la terminologie "candidat officiel" est dépassée et peut gêner la victoire des idées défendues par le candidat, aussi le rebaptise-t-il "candidat agréable".
Ce soutien à l'empire s'accompagne d'une dénonciation virulente de ses ennemis. Le journal n'use que très rarement des mots républicain et République, et emploie le plus souvent des qualificatifs virulents, haineux, destinés à faire resurgir chez le lecteur la peur de la République: "Il s’agit de protester contre les hommes que 1793 et 1848 ne découragent pas, et qui sont tout disposés à tenter une troisième épreuve". [2]
De ce discours découlent les autres thèmes développés par l'hebdomadaire au sujet de ces élections et des adversaires de l'empire. Les républicains sont présentés comme ces incapables, voire des barbares: "La vérité vraie c'est qu'en France, à Paris surtout [dont Le Vésinet est pour une fois loin] on veut la liberté comme les enfants veulent les joujoux, à la seule condition de les briser aussitôt qu'ils sont en leur possession." [3]. De plus, les républicains sont grossiers et ne savent pas user de la liberté d'expression qui est faite pour les gens sérieux : "A coup sûr, le droit de réunion est un grand pas vers ce que l'on appelle la liberté,-eh !bien qu'en ont fait les libéraux? On s'est réuni, on a beaucoup parlé, on a vociféré, on a insulté le gouvernement à bouche que veut tu...".[3]
La Révolution, "cheval de bataille" des adversaires de la République, n'est pas laissée de côté par l'hebdomadaire : "Il s'agit d'abord d'éviter une révolution, de ne rien négliger pour la prévenir." [2] déclare le journal au lendemain du premier tour qui voit les républicains arriver en tête dans la circonscription et surtout dans les trois communes de Chatou, de Croissy et du Pecq. Les républicains sont des incapables;  avec eux, comme en 1793, comme en 1848, c'est le chaos assuré.
Cela dit, le soutien à l'empire n'est pas sans condition, et l'hebdomadaire réclame du gouvernement la Liberté et les réformes qui doivent y mener et que seul l'empire peut donner: "Nous qui voulons ces réformes, nous qui voulons l'empire avec des libertés, notre rôle est de nous ranger autour de celui qui porte dans notre circonscription électorale le drapeau de l'Empire. " [2]
Si l'on considéra la position particulière du Vésinet qui veut sa liberté [son érection en commune], son indépendance, cette option libérale que prône l'hebdomadaire, est la moindre des opinions que celui-ci puisse adopter. Si La Gazette du Vésinet désire les réformes qui feront triompher la justice et la liberté, c'est peut-être parce que c'est là l'ultime chance de l'empire, c'est sûrement parce qu'elle y voit une occasion de faire aboutir les revendications de la colonie. L'hebdomadaire qui prétend être la voix du Vésinet réclame la liberté et les réformes qui la garantissent.
Nous ne pouvons pas vérifier les dires de l'hebdomadaire qui affirme que les habitants de la colonie ont voté en masse pour le candidat "agréable". On ne peut que constater le score important de celui-ci dans la commune de Chatou, où se trouve le plus grand nombre de vésigondins, qui donne malgré tout la majorité au candidat républicain: Sur 506 suffrages exprimés, 232 vont au candidat républicain et 216 au candidat "agréable".
Dans les deux autres communes, ce dernier est largement distancé par Saint Hilaire [4], et l'hebdomadaire ne peut que constater, non sans une pointe d'ironie, " avec quelle touchante majorité les électeurs du Pecq et de Croissy ont voté contre le candidat agréable..."[5]
On a vu que le soutien de la gazette à l'empire s'accompagnait de revendications à mettre en rapport avec la situation du Vésinet en 1869. L'animosité envers les républicains n'est pas du seulement au choix de société. Le fond du problème, bien que La Gazette du Vésinet semble se placer sur le plan national, est avant tout local. Une bonne partie du soutien à l'empire repose sur la question de l'érection en commune : « Tout le monde sait que L'Union Libérale c'est Labelonye et parmi nous, il n'est pas un seul habitant qui ne sache que Labelonye est l'adversaire passionné de notre liberté.. » [6]. Si l'hebdomadaire appelle à voter contre le candidat de l'opposition, c'est peut-être avant tout parce que son élection signifierait que les revendications en faveur de l'érection en commune n'auraient que peu de chances d'aboutir et c'est sur cette question que se fait en partie l'opinion de La Gazette du Vésinet. Les consultations nationales suivantes, mis à part le plébiscite de 1870 qui voit les OUI triompher dans le canton sauf au Pecq, seule commune à voter en majorité NON, se situeront sous la Troisième République.

Les élections républicaines

Avant les élections de 1876, nous ne pouvons connaître l'opinion du Vésinet, ses suffrages étant mêlés à ceux des trois communes. Au cours des élections de 1871. Le canton ainsi que les trois communes votent pour les candidats de L'Union Libérale et Démocratique, les représentants de Thiers. Pour qui la colonie vote-t-elle ? Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'à Chatou, Hely d'Oissel, le candidat agréable de 1869, obtient un nombre de suffrages non négligeable, mais tout en restant bien loin derrière les candidats soutenant la politique de Thiers [6]. On ne peut cependant pas affirmer qu'il s'agisse ici de suffrages exprimés par les vésigondins, pour les raisons que nous avons déjà exposées. De plus, le maire de Chatou, affirme que pour cette période 1870-1871, la majeure partie des habitants du parc sont partis.
En décembre 1873 et février 1874, ont lieu deux élections qui voient dans le canton et dans les trois communes la victoire des républicains sur les partisans de Mac-Mahon et de la monarchie [6]. On peut alors constater, pour les trois communes, qu'entre ces deux élections, les candidats autres que républicains voient le nombre de suffrages exprimés en leur faveur considérablement baisser. Observons par exemple, les résultats de Chatou ou rappelons-le, les vésigondins sont les plus nombreux. En 1873, le candidat républicain obtient 369 voix et le candidat conservateur 242, sur les 613 suffrages exprimés. En février 1874, – et faut-il voir là une des conséquences de la loi sur les maires, votée le 20 janvier de cette même année – le candidat conservateur, pour un nombre de suffrages exprimés sensiblement égal (644), n'obtient que 29 voix. Le candidat bonapartiste, de Padoue, en obtient 189. La majorité des suffrages sont exprimés en faveur du candidat républicain.
Dans les commune du Pecq et de Croissy, les opinions exprimées rejoignent celle de Chatou, avec une nuance pour Croissy, qui malgré la victoire du républicain, n'en donne pas moins au candidat bonapartiste 152 voix sur les 317 exprimées dans cette commune [7]. Bien que nous ne puissions ici dégager l'opinion du Vésinet au cours de ces différentes élections, il nous a semblé tout de même important de connaître l'opinion du canton, qui vote dès 1869 pour les républicains, et celle des trois communes dont dépend le parc, qui elles aussi votent pour les partisans de la République.

La nouvelle commune du Vésinet et la politique

Nous allons aborder maintenant la période pour laquelle les votes exprimés au Vésinet nous sont connus. Au regard des résultats de la période 1876-1898 [8], une constatation s'impose : Le Vésinet qui semblait voter pour l'empire en 1869, du moins d'après les dires de La Gazette du Vésinet, est devenu un partisan farouche de la République. Quelle que soit l'élection, les habitants de la nouvelle commune votent à chaque fois pour les candidats républicains, avec même une évolution vers l'aile gauche de la République. En février 1876, sur 332 suffrages exprimés, le candidat républicain, Albert Joly, en obtient 206 alors que seulement 53 vont au candidat conservateur. Plus important peut-être, sont les résultats de l'élection de « combat » de 1877 : 272 voix pour les républicains, 126 pour les conservateurs. Les trois communes dont Le Vésinet dépendait votent aussi dans le même sens. La question de la République temporairement réglée, les vésigondins se prononcent désormais sur la tendance que doit prendre cette République.

En 1881, la commune vote en majorité, 302 voix sur les 337 exprimées, pour Léon Journault qui propose le programme suivant : Liberté de la presse, de réunion et d'association, enseignement primaire laïc et gratuit, séparation de l'église et de l'état, réforme de la magistrature, révision du système des impôts, service militaire pour tous, décentralisation.

Journault se présente comme membre de la Gauche Républicaine de Ferry, mais se dit aussi lié à L'Union Républicaine de Gambetta. Représentant les deux tendances de ce que l'on a appelé les républicains de gouvernement, son programme s'apparente par certains points à celui que les radicaux commencent à présenter : décentralisation, réforme de la magistrature, réforme des impôts. Le scrutin de 1885 vient confirmer l'orientation radicale que prend Le Vésinet. La liste radicale, conduite par Barbe triomphe dans le canton et dans la commune avec 336 des 572 suffrages exprimés.
La liste dite libérale et anti-radicale obtient 182 voix, et les réactionnaires 71.
En 1889, on observe une forte poussée boulangiste, représentée par Hely d’Oissel (le candidat "agréable" de 1869) qui l'emporte d'ailleurs dans la circonscription. Le Vésinet vote de nouveau en majorité pour les radicaux : 340 suffrages pour le radical, 287 pour le boulangiste, sur 654 exprimés. Barbe, qui en 1885 conduisait la liste radicale, et qui avait été élu dans la nouvelle commune, est en 1889 passé au boulangisme, et n'obtient ici aucune voix. On le voit, Le Vésinet reste résolument républicain, et le boulangisme qui triomphe dans la circonscription n'obtient pas ici la majorité, tout comme à Chatou et à Croissy. En 1893, la vague boulangiste passée, les radicaux retrouvent une confortable avance et il faut attendre les élections de 1898 pour voir le candidat du Comité Républicain Radical - Républicain Socialiste menacé par un candidat réactionnaire : 471 voix pour le premier, 430 pour le second qui a la particularité d'être un ancien membre du conseil municipal du Vésinet. Ceci rejoint ce que nous avons dit plus haut sur l'importance de la question locale. Les vésigondins votent encore ici en majorité pour la république et les radicaux, mais le candidat conservateur, bénéficiant sans doute d'un phénomène de sympathie locale, obtient bon nombre de voix [9].
Si l'on regarde les taux d'abstention pour ces élections, ceux-ci tournent autour de 30% au cours des années 70, et oscillent entre 43 et 48% pour les années 80 et 90, sauf pour l'élection de combat de 1889 ou le taux d'abstention est de 21,43% soit en dessous de la moyenne nationale, qui pour cette élection est de 23,41% [10] alors que pour les autres élections, le taux du Vésinet est supérieur à la moyenne nationale. Ces abstentions posent le problème de la personnalité des votants. Nous ne pouvons ici apporter qu'une amorce de réponse. En effet, si les listes d'inscriptions existent encore pour notre période, les listes d'émargements ont-elles disparu. Nous ne pouvons donc pas savoir qui vote et qui s'abstient, si c'est seulement une partie, ou la totalité des électeurs du parc qui votent pour les radicaux. Nous pouvons simplement remarquer sur les listes d'inscriptions que toutes les professions sont représentées sans qu'aucune d'entre elles ne prenne réellement l'avantage sur les autres. La seule certitude que l'on puisse avoir au regard des résultats des élections, c'est que l'option républicaine qui s'affirme en 1876, ne cesse de se renforcer tout en optant pour l’aile gauche "modérée" de celle-ci [11].

L'épreuve de 1870-1871

Après avoir étudié l'attitude du Vésinet face aux grandes questions nationales, nous allons ici observer la colonie dans l'épreuve. En 1872, le mémoire de la ville de Chatou laisse entendre que les habitants du parc auraient fui dès l'annonce de l'approche des troupes allemandes [12]. Cette accusation est portée dans le cadre de la polémique sur l'érection en commune de la colonie. Nous avons voulu vérifier ces dires dans les rapports que les maires ont fait parvenir aux préfets au sujet des "événements de 1870-1871"[13]. Les trois communes ont été touchées directement par ces événements. De l'occupation de leurs territoires par les troupes allemandes ont résulté pillages, incendies, détériorations et fortes contributions : 22 253 francs pour Chatou, 15 917 pour Croissy et 9759 francs pour Le Pecq.
Quant aux réquisitions, elles représentent respectivement pour Chatou et Le Pecq, 30 432 francs et 13 389 francs. Il n'est nullement fait allusion dans ces rapports au Vésinet comme d'un cas particulier. Il est occupé au même titre que les trois communes (300 hommes d'infanterie), qui subit les mêmes épreuves que ces dernières. Les remarques sur les populations sont faites pour l'ensemble de celles-ci, et là non plus, Le Vésinet n'est pas considéré comme un cas particulier. Le mémoire de 1872 affirme que les habitants du parc ont fui la régions mais le rapport du maire de Chatou, un des rédacteurs du mémoire de 1872, montre que plus de la moitié des habitants de sa commune, conseil municipal compris, a quitté la ville et s’est réfugié soit à Paris où une mairie a été organisée, et où certains catoviens ont rejoint la garde nationale, soit en province, ou une petite partie a rejoint l'armée régulière. La colonie du Vésinet réagit donc comme les autres habitants de la région, dont il faut se souvenir qu'ils étaient pour beaucoup des villégiateurs.

Les élections nationales montrent au Vésinet une certaine continuité dans les opinions exprimées, et le parc s'affirme au cours des différents scrutins comme un bastion républicain qui glisse peu à peu vers le radicalisme sans être tenté par l'aventure boulangiste [14]. Les élections de 1869 et de 1893 nous montrent aussi l'importance du fait local dans les prises de positions des vésigondins. Cependant, l'absence de listes d'émargement empêche de connaître le véritable visage électoral de la nouvelle commune. Les trois communes dont dépend la colonie ne cesseront d'affirmer jusqu'en 1875 que le parc n'a aucun lien avec la région et qu'il serait dangereux pour elle que la colonie devienne commune. Les résultats électoraux prouvent que Le Vésinet vote de la même façon que les ses voisines et comme elles, exception faite du Pecq en 1889, donne ses suffrages à la République.

 

    Sources et Notes:

    [1] Bibliothèque Nationale [Versailles]. Cote JO 1855; La Gazette du Vésinet.

    [2] La Gazette du Vésinet, 30 mai 1869.

    [3] La Gazette du Vésinet, 23 mai 1869.

    [4] AD de Seine et Oise: Cote 2M11/8. Elections législatives mai 1869. Dans le cas présent, et malgré les affirmations du journal, nous ne pouvons savoir s’il s'agit bien là de suffrages exprimés en majorité au Vésinet.

    [5] La Gazette du Vésinet, 19 juin 1869.

    [6] AD de Seine et Oise: Cote 2M11/8. Elections législatives 1869-1871.

    [7] AD de Seine et Oise: Cote 2M11/9.

    [8] AD de Seine et Oise: Cote 2M11/10/11. Elections législatives 1876-1896.

    [9] Note SHV : l’auteur n’a pas pris en compte les efforts faits par les « réactionnaires » du Vésinet pour faire voter localement les villégiateurs, jusque-là peu impliqués dans la vie politique locale.

    [10] Jean-Marie Mayer: La Vie politique sous La Troisième République. Seuil, 1975.

    [11] Archives communales du Vésinet : listes d'inscriptions électorales, 1876-1936.

    [12] AD de Seine et Oise: Cote 6Ma5.

    [13] AD de Seine et Oise: Cote 4Mi/102. Rapports des maires sur les événements de 1870-1371.

    [14] Une majorité radicale gagnera l'élection municipale de 1908 et conservera la mairie jusqu'en 1929.

     

    Illustrations: Le Bulletin de vote, par André Gill (1840-1885) illustrateur, Paris, 1877.


Société d'Histoire du Vésinet, 2013 - www.histoire-vesinet.org