Le Figaro, 21-29 juillet 1912 (n°201-203, 205, 207-210)

Le Crime du Vésinet (2)
Le procès de Joseph Jooris à Bruxelles

Au mois de juillet 1912, devant la Cour d'assises de Brabant, s'est déroulé le procès de Joseph Jooris, accusé du meutre de Honoré Vermeersch. Les débats, riches en rebondissements et surprises ont été suivis par la presse parisienne, en particulier par le correspondant particulier du Figaro, Gérard Harry dont les chroniques sont reproduites ici.

Bruxelles, jeudi 18 juillet
Le sexagénaire rentier flamand Vermeersch, dont le mystérieux assassinat a été aujourd'hui et sera demain et durant trois ou quatre audiences le thème des débats de la Cour d'assises du Brabant, il y a quelques années, vint jouir de ses rentes au Vésinet, dans une pimpante villa de l'avenue Carnot [
81, boulevard Carnot, à l'angle de l'avenue Horace Vernet].
L'acte d'accusation dressé contre les prévenus Joseph Jooris et Marguerite Debroeck, dira même que le peu méfiant rentier belge quittait souvent, sans souci des cambriolages possibles, sa jolie thébaïde de Seine-et-Oise, pour pérégriner au loin, on ne sait où, laissant sa maison à la garde d'un jeune et unique domestique, Adyle Vercruysse, Flamand comme son maître. Et son insouciance même et la facilité avec laquelle il accueillait chez lui les premiers venus, des compatriotes surtout, explique le terrible dénouement de son existence. Du moins, d'après l'accusation, dont je vais vous résumer la version.

Les faits, selon l'accusation

En mars 1910, Vermeersch hébergeait depuis quelques mois chez lui le Belge Joseph Jooris et la maîtresse de celui-ci, Marguerite Debroeck. Un jour, il les laissa en sa propriété du Vésinet, en leur annonçant qu'il allait en Flandre et qu'il rentrerait vers le 30. Durant cette journée du 30 mars, avant le retour de son maître, le jeune domestique Adyle Vercruysse reçut une carte postale l'appelant d'urgence auprès de sa mère malade..
D'accord avec Jooris et Marguerite Debroeck, il partit pour la Belgique, mais revint deux jours après, la mine penaude. Il avait trouvé sa mère très bien-portante et fort étonnée de sa visite. La carte postale avait été l'oeuvre de quelque stupide mystificateur. Il s'enquit de son maître. Jooris lui raconta que Vermeersch était bien rentré de Belgique le 30 au soir, mais que, sa valise à la main, il avait repris dès le lendemain la clef des champs. Jooris se déclara même fort soucieux, Vermeersch, en repartant, ayant oublié de lui laisser de l'argent pour l'entretien de la villa.
Des jours, des semaines s'écoulèrent. Le vieux rentier ne donnait pas signe de vie. Jooris se sentait de plus en plus ennuyé et impatient, au surplus, de regagner la Belgique avec sa maîtresse Marguerite, ce qu'il fit les derniers jours de juin, après avoir écrit aux neveux de Vermeersch, pour les en prévenir. Vive émotion des neveux. Ils flairent quelque chose d'insolite et avisent le Parquet de Versailles. Celui-ci, perquisitionne dans la villa maintenant vide du vieux Flamand, sans rien y relever d'anormal. Et le 1er juillet, on respire tout à fait, le maire du Vésinet ayant reçu une dépêche signée Vermeersch et annonçant son retour pour le lendemain. Il n'y a donc eu, de sa part, qu'une des fugues dont il est coutumier et qui voilent peut-être certaines aventures peu avouables.
Seulement, le lendemain et plusieurs autres lendemains se passent sans ramener le vieillard. Les soupçons renaissent des bruits sinistres circulent. Jooris, interviewé à Bruxelles, ne se montre pas bien ému. N'est-il pas arrivé à Vermeersch de disparaître pendant des mois, pour visiter l'Algérie par exemple, et sans en avoir soufflé mot à âme qui vive? Et précisément les déclarations de deux des trois particuliers qui "croient" avoir reconnu il y a quelques jours Vermeersch à Bruxelles, ou lui avoir entendu dire qu'il projetait un voyage aux îles Canaries, achevèrent de dépister ou d'endormir la justice.
Et après un interrogatoire officiel et infructueux de Jooris, de sa maîtresse, et du domestique Adyle Vercruysse, également rapatrié en Belgique, on paraît désorienté tout à fait.
Et on en serait peut-être au même point aujourd'hui encore, si quinze mois après la disparition du vieillard, exactement le 26 juin 1911, des fouilles pratiquées dans le potager de la villa n'avaient amené la découverte du cadavre décomposé de Vermeersch sous un plant de haricots.


Vue du jardin au Vésinet, où le corps d'Honoré Vermeersch a été découvert  le 26 juin 1911.
Photographie de presse - Agence Rol n°14800 (1911) - BNF

 


Cadavre sur une table - corps d'Honoré Vermeersch découvert au Vésinet
photographie de presse - Agence Rol 14799 (1911) - BNF
Premières constatations de médecine légale dans la serre de la propriété (dr Fleury)
 

Plus de doute, le rentier flamand avait été assassiné et dépouillé. Arrestation immédiate en Belgique de Joseph Jooris, de son ex-maîtresse, désormais brouillée avec lui, et séparée de lui, et enfin du domestique Adyle Vercruysse. Celui-ci ne tardera pas à être rendu à la liberté. La mensongère carte postale n'avait-elle pas précisément eu pour but de l'éloigner du Vésinet, tandis qu'on assassinait son maître? Marguerite Debroeck, elle, dénonça formellement son ex-amant comme l'auteur du meurtre. Jooris nia tout avec une calme énergie, même au cours d'une longue confrontation avec son ex-maîtresse, se faisant fort d'établir son innocence devant les juges.
La justice, elle, l'incrimine principalement, ne relevant contre Marguerite que la prévention de recel des valeurs ou objets volés à la victime, la fragilité physique de la jeune femme semblant exclure la possibilité de sa participation à un assassinat et à l'inhumation clandestine d'un cadavre.
Voilà le "mystère" franco-belge du Vésinet. Le principal intéressé gagne, grâce à son retour en Belgique, à avoir des jurés et juges brabançons au lieu de juges français. A Versailles, c'est sa tête qu'il aurait à défendre. Ici, simplement sa liberté.

A la première audience qui a eu lieu aujourd'hui, lecture a été donnée de l'acte d'accusation. Il révéla certaines circonstances intéressantes, notamment que Jooris avait soustrait 22.000 francs à son père, lorsqu'il vint en France, en 1908, avec Marguerite Debroeck, et qu'il les avait englouti dans le commerce des couronnes mortuaires lorsqu'il fut recueilli par Vermeersch. Après la disparition de Vermeersch, Jooris vécut plantureusement, il empêcha obstinément le domestique Vercruysse de jardiner à l'endroit précis où on trouva plus tard le cadavre du rentier, et il fit disparaître la carte postale anonyme qui avait éloigné Vercruysse au moment du crime.
Jooris, robuste, brun, âgé de vingt-sept ans, l'air dégagé, oppose un silence systématique à l'interrogatoire du président des Assises, qui l'avertit que le jury interprétera très mal son mutisme.
Marguerite Debroeck comparaîtra simplement en correctionnelle pour recel, mais déposera comme témoin contre Jooris, qui ne lui apprit l'assassinat qu'après son accomplissement, mais qui le vit, d'après l'acte d'accusation, ensevelir le cadavre.
Le défilé des témoins a commencé par le juge d'instruction Delantsheere; il a déclaré que Vermeersch, débauché et usurier, fut condamné en 1900, en Belgique, à dix-huit mois de prison pour outrage aux moeurs. Il persista au Vésinet dans ces moeurs qui feront l'objet d'une audience à huis-clos. Le reste de sa déposition n'a rien appris de nouveau et l'audience a été levée.
Jooris est défendu par le célèbre avocat Bonnevie.

Bruxelles, samedi 20 juillet
L'audience d'aujourd'hui a débuté par l'interrogatoire d'Adyle Vercruysse, l'ancien domestique de Vermeersch. Ses réponses semblent incriminer Jooris comme l'auteur de la fausse carte postale qui le rappela en Belgique, auprès de sa mère soi-disant malade, tandis qu'on assassinait Vermeersch.
L'écriture de cette carte contrefaisait maladroitement celle de la soeur de Vercruysse.
Le témoin confirme que, rentré au Vésinet, il vit aux mains de Jooris plusieurs objets ayant appartenu à Vermeersch et qu'en compagnie des époux Linder, Jooris, Marguerite Debroeck et lui-même festoyèrent joyeusement. Vercruysse ayant engagé Jooris à signaler à la police là disparition de Vermeersch, Jooris répondit "Inutile le vieux est dans le Tyrol!"
Vercruysse confirme encore les scènes de jalousie faites à Mme Linder par Marguerite et il déclare aussi que Jooris lui fit des remontrances en le voyant ensemencer de poireaux et de haricots la partie du potager où plus tard on devait retrouver le cadavre du rentier.
La suite des débats a été ensuite renvoyée à lundi.

Bruxelles, lundi 22 juillet
L'audience commence par l'audition des témoins à charge. Ils sont nombreux, M. Schmidt, professeur au Conservatoire de Nancy, frère de Mme Linder, a connu Jooris en 1908. Jooris lui proposa une opération frauduleuse ayant pour but de soutirer des capitaux à son père. Jooris voulait faire divorcer Mme Linder pour l'épouser.
M. le docteur Botrelle dépose qu'il engagea des pourparlers avec Vermeersch pour lui conseiller de mettre 25.000 francs dans une affaire. Ces pourparlers n'ont pas abouti. Divers témoins constatent qu'en France Jooris se faisait appeler Linder, afin d'expliquer son intimité avec la femme de son associé.
M. Linder, voulant défendre son honneur, nie cette intimité. Il nie également que des "orgies" aient eu lieu au Vésinet après la disparition de M. Vermeersch. Cependant, après avoir attaqué vivement les journalistes qui, dit-il, lui ont fait beaucoup de mal, il reconnaît qu'avec sa femme, Marguerite Debroeck et Jooris, ils sont allés "faire la fête" dans des restaurants de nuit à Paris et que "on y a bu de bons vins". Jooris prétendait avoir hérité.
Mlle de Follard déclare qu'après la disparition de M. Vermeersch, elle demanda à Jooris des renseignements sur l'absence prolongée de son maître. Jooris détourna la conversation. Elle émit alors l'hypothèse d'un assassinat et d'un enfouissement dans le jardin. Jooris lui répondit en plaisantant "Voilà peut-être la bêche qui a servi à l'enterrer".
L'audience est levée à midi 45 et renvoyée au lendemain matin neuf heures.

Bruxelles, mercredi 24 juillet
Les débats sont repris après vingt-quatre heures de suspension, à la suite d'une indisposition du président des assises. On entend la déposition de Mme Linder, fort élégante et jolie. Elle se défend d'avoir été la maîtresse de Jooris, tout en reconnaissant qu'elle a été aimée par lui et qu'il voulut effectuer une opération financière irrégulière pour la conduire en Angleterre.
Elle proteste contre la légende exagérée des "orgies romaines" (sic) du Vésinet. Elle déclare que le domestique Vercruysse détenait les clefs de la cave, détail auquel le président et la défense semblent accorder une grande importance.
D'autres témoins racontent qu'avant sa disparition, Vermeersch recevait la visite de nombreuses personnes de moralité douteuse, qui mettaient la cave au pillage et volaient beaucoup d'argent: Plusieurs témoignages établissent que, quand Vermeersch quitta la Belgique pour Le Vésinet, le 31 mars, il emportait une assez forte somme. La corde, dont les traces furent relevées sur le cou du cadavre, correspondait à celle d'une boîte également rapportée de Belgique par le rentier. Puis commence le défilé de témoins à décharge. Plusieurs notables de Lede, ville natale de l'accusé, déclarent qu'il eut toujours en Belgique une conduite exemplaire.
Des négociants qui l'employèrent après son retour du Vésinet et lui confièrent d'importantes sommes font son éloge. Deux journalistes bruxellois, qui allèrent lui annoncer la découverte du cadavre de Vermeersch, furent témoins de son sang-froid et déclarent qu'il se rendait spontanément au Parquet pour se constituer prisonnier, lorsqu'il fut arrêté. Enfin coup de théâtre un cultivateur de Lede déclare qu'il y a juste un mois, Marguerite Debroeck lui dit que Jooris était tout à fait innocent. La mère de Marguerite tint le même langage à un autre témoin. Vive sensation, et la Cour décide d'ajourner les débats à vendredi pour confronter Marguerite avec ces témoins.

Bruxelles, vendredi 26 juillet
Marguerite Debroeck a été confrontée aujourd'hui avec les témoins qui déclaraient mercredi lui avoir arraché, au cabaret où elle sert, l'aveu de l'innocence de Jooris. Elle les a contredits absolument. Elle donne à entendre que ces témoins lui furent dépêchés mais vainement par le père de Jooris, qui voulait faire innocenter son fils.
Les débats sont clos. M. Jottrand, avocat général prononce son réquisitoire ; il qualifie de manoeuvre louche les dépositions inattendues des émissaires de Jooris père auprès de Marguerite, et, ajoute-t-il, la dénonciation de celle-ci est d'autant plus digne de foi qu'en disculpant Jooris elle se disculperait personnellement comme receleuse de la dépouille de Vermeersch. L'avocat général insiste sur le point suivant: si l'assassinat de Vermeersch avait été l'oeuvre de tiers, ils n'auraient pas éloigné seulement le domestique Vercruysse par une fausse carte postale, mais aussi Jooris et Marguerite, lesquels d'ailleurs, misérables à la veille de la disparition de Vermeersch, sont riches dès le lendemain.
M. Jottrand insiste également sur le silence de Jooris devant les juges. Un innocent trouve dans sa conscience des cris éloquents ; on prétendra vainement que Marguerite accuse Jooris par jalousie, puisque Jooris quitta Mme Linder pour revenir auprès d'elle, en raison du terrible secret commun.
L'avocat général réclame un verdict unanime de condamnation.
Dans sa plaidoirie, Me Bonnevie dit que c'est lui qui, par tactique, engagea Jooris au silence devant les juges.
On a noirci l'accusé abominablement, il ne vola pas 20.000 francs à son père quand il enleva Marguerite, c'était sa part dans la succession maternelle.
Le père de Jooris, ajoute le défenseur, estime tant son fils que lui-même pria Me Bonnevie de le défendre. L'accusation, expose-t-il ensuite, repose sur de pures hypothèses. Si Jooris dit vrai, Vermeersch rentra à Paris le 30 mars et repartit le lendemain pour un long voyage. Il revint probablement au Vésinet après le départ de Jooris et fut assassiné par des apaches avec lesquels ses mauvaises moeurs le mettaient en contact.
Me Bonnevie, qui explique hypothétiquement l'affaire de la carte postale, continuera demain sa plaidoirie.

Bruxelles, samedi 27 juillet
Me Bonnevie a continué aujourd'hui sa plaidoirie; l'accusation, dit-il, prétend que Jooris, parce qu'il avait en sa possession la clef de la cave de Vermeersch, après sa disparition, est nécessairement l'assassin. Or Mme Linder a prouvé que cette clef était celle du domestique Vercruysse, et le seul témoin accusateur est Marguerite Debroeck, fille dépravée, l'amie de Vercruysse autant que de Jooris. Et celui-ci l'abandonna par dégoût et par amour pour Mme Linder. Donc aucun secret terrible ne l'enchaînait à elle. Elle se vengea de son abandon en l'accusant tardivement, après la découverte du cadavre. Cette fille de rien, ajoute la défenseur, en quittant le Tribunal, rentra hier soir au village avec Vercruysse dans l'attitude d'une ribaude.
Me Bonnevie, qui a souvent de vifs colloques avec le président, lequel lui reproche sa prolixité, rappelle la récente affaire Agneessens qu'il plaida pour l'accusé et qui se termina par un acquittement malgré les présomptions plus fortes que dans le présent procès ; il réclame le même dénouement. Jooris pleure.
Après une courte réplique de l'avocat général, un nouveau colloque violent s'engage entre le président et Me Bonnevie que tous les avocats applaudissent. Le président les menace de mesures disciplinaires. Après une demi-heure de délibération, le jury rapporte alors un verdict d'acquittement. L'auditoire applaudit violemment. Le président fait évacuer la salle par la gendarmerie.

Le Crime du Vésinet reste un insondable mystère.


Société d'Histoire du Vésinet, 2009 - www.histoire-vesinet.org