Association française pour l'avancement des sciences, Compte rendu de la 27e session – Nantes ,1898

De l'influence de la lumière coloriée dans le traitement des maladies nerveuses [615.831]

M. le Docteur Raffegeau au Vésinet

Permettez-moi de laisser à ma communication la forme de la correspondance, car il s'agit simplement d'une réponse que j'ai faite à un architecte-paysagiste de Boston qui, ces mois derniers, m'écrivait:
"Je voudrais prouver, avec l'aide des statistiques ou par des observations faites par des hommes d'expérience que l'agrandissement et le développement des parcs publics tendent à diminuer le progrès des maladies nerveuses et aussi à améliorer la santé des habitants des villes. Ne peut-on pas se flatter que les scènes paisibles et champêtres aussi bien que l'éloignement des bruits et des agitations aient un effet bienfaisant sur ceux qui sont victimes de leurs nerfs ? Peut-on prouver que les couleurs vives qu'on trouve si souvent dans les parterres des parcs publics causent aussi une espèce d'irritation chez les malheureux qui souffrent des maladies nerveuses ?
Je vous serai fort reconnaissant de l'envoi ou d'un fait que vous avez pu remarquer ou des titres de quelque brochure dont vous aurez la complaisance de m'indiquer l'auteur. En même temps, ayant appris que vous avez fait des expériences particulières avec des verres de couleur, etc. je vous serais bien obligé si vous vouliez bien me donner quelques détails sur le résultat de vos expériences.
"

A cette lettre de l'architecte américain je fis la réponse suivante:
Monsieur,
Bien que mes expériences soient loin d'être achevées, je répondrai avec plaisir aux questions que vous avez bien voulu me poser sur l'emploi de la lumière colorée dans le traitement des maladies nerveuses. Permettez-moi de vous dire tout d'abord que je suis convaincu que l'agrandissement et le développement des parcs publics ne peuvent que tendre à diminuer le progrès des maladies nerveuses, tout en améliorant la santé des habitants des villes, mais je ne connais pas de statistiques à cet égard.
Il est indéniable d'autre part que l'éloignement des bruits et des agitations ont un effet bienfaisant sur ceux qui sont victimes de leurs nerfs, les faits le démontrent chaque jour. C'est d'ailleurs, pénétré, moi-même de cette idée que j'ai cherché un pays calme et pourvu de beaux sites pour y fonder mon Institut hydrothérapique.
Quant à prouver que les couleurs vives ou du moins certaines couleurs qu'on trouve si souvent dans les parterres des places publiques causent aussi une espèce d'irritation chez les malheureux qui souffrent des maladies nerveuses, cela résultera naturellement des explications dans lesquelles je vais entrer pour démontrer l'action des couleurs.
Il n'y a pas de doute, ainsi que l'a dit le Dr Kobler que l'influence de la lumière du soleil, le complexus de toutes les couleurs n'agisse d'une façon générale sur toute la vie végétative.
C'est également un fait depuis longtemps établi que les diverse couleurs du spectre agissent d'autant plus diversement sur la vue et par elle sur la disposition psychique qu'elles sont plus écartées dans le spectre ou que leur différence de chaleur est plus grande. La plus grande différence de position et de chaleur est présentée par les deux couleurs placées aux deux extrémités de l'échelle, par le rouge et le violet: le rouge est la couleur la plus riche en calorique, ses vibrations ondulatoires sont les plus rapides et son action est la plus excitante; le violet est froid, calmant.

  • Action de la lumière colorée sur les végétaux

Dans son étude sur la lumière colorée, le Dr Ponza d'Alexandrie, parle d'un capitaine anglais qui était arrivé à obtenir un développement extraordinaire de végétaux, soit des fruits, soit des légumes, en les couvrant de cloches de verre violet.
D'autre part, on vient de faire à l'Observatoire de Juvisy (près Paris) dirigé, par C. Flammarion, des expériences qui ont prouvé que certains légumes, comme les salades, par exemple se développaient d'une façon très différente, suivant qu'elles étaient plantées dans des serres rouges ou violettes.

  • Action de lumière colorée sur les animaux

Le même capitaine anglais cité par le Dr Pouza était parvenu à accroître énormément l'embonpoint de certains animaux en les faisant vivre continuellement sous l'influence de la lumière violette.
De même on a fait en Amérique des expériences sur des veaux qu'on enfermait dans des étables éclairées par des vitres bleues, et l'on a constaté que le poids de leurs corps augmentait plus rapidement que dans les conditions normales.
Quant à l'influence excitante ou calmante des couleurs sur les animaux, nous savons que le rouge excite le taureau, le dindon, tandis que les lunettes à verre bleu foncé ont été souvent employées pour calmer les chevaux emportés. Le comte Schleiffeu, seigneur mecklembourgeois qui s'occupait d'élevage de chevaux, était arrivé, il y a une vingtaine d'années, par ce procédé à d'excellents résultats.

  • Action de la lumière colorée sur l'homme

Le Dr Ponza est aussi un des premiers qui aient tenté de guérir certaines psychopathies par l'influence de la lumière colorée. "Dans une chambre teinte de rouge, à vitraux rouges, je fis, dit-il, coucher un lypémaniaque qui depuis longtemps, était sombre, affecté à un délire taciturne et mangeait rarement de sa propre initiative. Trois heures après son installation dans la chambre, je le visitai et à ma grande surprise, je le trouvai souriant, gai; il me demanda de lui faire donner à manger, ce qui fut fait."
L'observation suivante racontée par le même auteur n'est pas moins explicite.
"B. J. lypémaniaque sitiophobe qui demeurait tout le jour, les mains crispées contre la bouche pour empêcher l'introduction de l'air empoisonné, fut couché dans la chambre rouge. Le lendemain, il se hâta de se lever et de demander son déjeuner qu'il avala avec une avidité surprenante. Au bout de quelques jours, il put rentrer chez lui.
Par contre, un maniaque très agité et maintenu avec la camisole fut placé dans la chambre à vitres bleues, et moins d'une heure après, le malade fut trouvé très calme. Un autre aliéné fut couché dans une chambre à vitraux violets: le lendemain, ce malade demanda qu'on le renvoyât chez lui, il se sentait guéri; il a quitté l'Asile et il est toujours bien portant
."

Depuis le Dr Ponza, peu d'expériences ont été faites par des médecins sous l'influence de la lumière colorée, et c'est fort regrettable ainsi que le prouve le fait suivant rapporté dans la Revue pratique des travaux de médecine du 20 novembre 1897: "D'une façon générale, le rouge excite, alors que le vert calme. M. Dor a pu obtenir des excitations allant jusqu'au vertige chez des neurasthéniques que l'on fait fixer une large surface rouge, alors qu'avec le vert même très éclairé, ce résultat ne pouvait être obtenu.
Chez M. Lumière, à Lyon, qui fabrique une très grande quantité de plaques photographiques instantanées, la fabrication se fait dans une salle éclairée avec des flammes vertes. Autrefois, quand les ouvriers travaillaient toute la journée dans une salle éclairée uniquement en rouge, ils se mettaient à chanter, à gesticuler; les hommes faisaient la cour aux femmes, et maintenant, depuis que l'on a mis du vert, ils sont calmes, ils ne disent pas un mot, et quand ils sortent, ils sont beaucoup moins fatigués.
Les expériences que j'ai faites moi-même à l'Établissement hydrothérapique du Vésinet et qui ont porté sur une vingtaine de cas, m'ont donné des résultats identiques: quelques heures passées dans la chambre violette ont toujours amené un effet sédatif, tandis que le séjour prolongé dans la chambre rouge produit invariablement de l'excitation. Depuis une dizaine de jours, j'essaie l'action de cette dernière couleur sur une jeune fille qui traverse une période de semi-mutisme et chacun ici remarque qu'il est déjà plus facile d'obtenir une réponse de la malade aux questions qui lui sont adressées. [Notez que cette lettre est du 25 mars: aujourd'hui la jeune fille dont je viens de parler, est en voie de complète guérison.]
J'ai constaté également que certaines personnes se trouvaient bien de rester dans la chambre bleue et je poursuis actuellement mes recherches sur les autres couleurs.

  • Conclusion

De tout ce qui précède, il m'est donc permis de conclure pour répondre, Monsieur, à l'une de vos questions, que les couleurs vives des jardins publics qui peuvent irriter les personnes nerveuses et encore faut-il qu'elles ne soient pas mélangées à d'autres couleurs et occupent une large surface, comme par exemple dans une corbeille de géraniums, sont le rouge et les couleurs qui s'en rapprochent, c'est-à-dire l'indigo et le jaune, tandis que le violet et les autres couleurs de l'arc-en-ciel, sont plutôt calmantes.
C'est sans doute pour cela que la nature a donné généralement aux feuilles des arbres et des plantes la couleur verte comme elle a fait le firmament bleu et la mer azurée. Rien ne repose en effet notre vue comme l'aspect d'une belle prairie et les oculistes ont bien soin pour ne pas fatiguer la vue affaiblie de leurs clients de leur faire porter des lunettes aux verres bleus ou verts.

Nantes, séance du 6 août 1898


Société d'Histoire du Vésinet, 2008 - www.histoire-vesinet.org