Jean-Paul Debeaupuis, SHV, novembre 2011

Le «Rembrandt du Pecq »... au Vésinet

Le 26 janvier 1890 eut lieu, au Pecq, une vente aux enchères au cours de laquelle un tableau, dont l'origine était contestée, fut adjugé pour près de 4000 frs [1] ; il avait été mis à prix à 300 frs mais selon certains critiques d'art, il aurait pu valoir 50 fois plus. On le disait peint par l'illustre maître hollandais Rembrandt van Rijn (1606-1669), un des plus grands peintres de tous les temps.
Cette vente et les débats artistiques puis juridiques qui s'en suivirent firent du Rembrandt du Pecq durant six mois un sujet d'actualité. D'où venait-il ? était-il vraiment un "Rembrandt" comme l'affirmaient certains, ou seulement une pâle copie comme raillaient beaucoup d'autres ? Une seule chose est sûre : il méritait bien peu son appellation alpicoise. Cette peinture du XVIIe siècle avait été exposée au Vésinet durant près de 30 ans avant d'aller se faire "reconnaître" à la vente aux enchères chez nos voisins et d'être adjugée ... à un marchand de tableau du Vésinet, par l'intermédiaire d'un mandataire, lui aussi du Vésinet. Le Rembrandt était donc bel et bien "du Vésinet".
Mais était-ce un Rembrandt ?

Le débat artistique

Voici résumée par Charles Bigot, pour la Revue Bleue [2] l'affaire du Rembrandt du Pecq, ou du moins son volet artistique.

Une grande nouvelle s'est répandue dans Paris il y a deux semaines, une nouvelle imprévue, extraordinaire; elle a éclaté comme une bombe, et les cent mille voix de la Renommée l'ont répétée aussitôt: un Rembrandt venait d'être découvert; un Rembrandt inconnu, inédit; un Rembrandt ignoré de tous depuis plus de deux cent trente ans; un Rembrandt authentique, signé et daté de 1656, c'est-à-dire de la plus belle époque, de la pleine maturité du maître, à peu près contemporain de la Ronde de Nuit et du Portrait de Monsieur Six, un Rembrandt superbe, égal aux plus magnifiques !
Qui possédait ce Rembrandt ? Qui l'avait découvert ? Un marchand de tableaux. Et où l'avait-il découvert ? Tout près de Paris, au Pecq, dans une vente après décès, où personne ne s'était douté de la présence de ce chef-d'œuvre, personne, pas un amateur, pas un artiste, pas même l'expert chargé de la vente. On l'avait acheté pour rien, pour une coquille de noix, pour la bagatelle de quatre mille francs. C'étaient des centaines de mille francs qu'il valait ; tous les musées de l'Europe allaient se le disputer. Le petit village du Pecq est du coup devenu fameux une seconde fois ; on disait le Rembrandt du Pecq, comme on avait dit naguère le crime du Pecq. Dix jours durant on n'a parlé que de cela. [3]
[...] Tous les reporters se sont mis en campagne. Les journaux ont été pleins du récit de l'événement, de descriptions du tableau Abraham à table avec les anges, de comptes rendus, d'interviews. La curiosité publique a été largement satisfaite. Et les commentaires allaient leur train : « Voilà donc les bévues monstrueuses dont les experts sont capables ! Voilà bien l'incapacité de notre administration des beaux-arts ! Elle pouvait acquérir cette merveille pour un morceau de pain, et elle n'a rien vu, rien su ! Il faudra maintenant dépenser des sommes énormes pour accrocher ce chef-d'oeuvre au Louvre, sa vraie place, si toutefois l'étranger ne nous le ravit pas. »
Un Chef-d'œuvre en effet. On n'avait qu'à voir et qu'à constater. II était exposé chez son heureux possesseur, qui, tranquille dans sa force, souriait aux visiteurs, défiait la critique, appelait le contrôle, sûr de lui-même et de sa victoire: « Entrez, messieurs, suivez la foule ; on peut regarder, on peut même toucher. »
On est venu ; on a regardé. Et nous avons eu l'ordinaire comédie humaine. Il y a eu les décidés ; et il y a eu aussi les malins. Les décidés ont été hardiment de l'avant, ceux-ci pour affirmer, ceux-là pour nier.
M. Paul Mantz est venu et il a dit : « Oui, c'est bien là un Rembrandt authentique ». Autant en a dit M. Lafenestre. Et M. Tony-Robert Fleury ne s'est pas déclaré moins satisfait. M. Léon Bonnat, non moins décidé, a poussé tout au contraire le cri désormais fameux: « Ça du Rembrandt ?... Jamais ! » M. Gérôme, moins vif dans la forme, n'a pas été moins explicite dans la négation. Quant aux malins, ils se sont réservés. Les uns ont dit: « Ce tableau est beau sans doute , mais Bonnat ne croit pas à l'authenticité, et dame ! Bonnat s'y connaît. » Les autres, plus subtils encore, ne pouvaient pas avoir d'opinion, car ils n'avaient pas vu le tableau.


Abraham et les anges (Abraham en de engelen)
© Musée Boymans-van Beuningen (Rotterdam, Pays-Bas)

Somme toute, l'épreuve n'a point été favorable au Rembrandt du Pecq. Il est daté et signé mais cela ne prouve rien: que de tableaux authentiques ne sont ni signés ni datés, et que d'autres suspects, ou manifestement faux, ont leur état civil bien en règle ! L'avis général est que, si la figure principale, celle d'Abraham , est d'une bonne facture, quoique un peu molle encore, les figures des anges et celle du serviteur qui apporte les mets, sont singulièrement gauches, Les défauts mêmes ne sont point ceux de Rembrandt. On peut attribuer l'œuvre à quelqu'un de ses disciples, mais au maître – non pas ! Sa place est une place honorable en quelque musée de province ou une bonne collection d'amateur ; elle n'est pas au Louvre. [4]

L'histoire du tableau

Telle qu'on la rapporta au début de l'affaire qui nous occupe, elle accréditait plutôt la thèse d'un authentique Rembrandt puisque près d'un siècle plus tôt, le tableau que possédait alors Robert Soyer, un ingénieur des ponts et chaussées, avait été reconnu comme une œuvre du maître hollandais [5]. Cette toile maîtresse de la collection de M. Soyer, figurait dans l'inventaire après décès, dressé le 6 novembre 1802 par Me Bouet, notaire à Orléans, où elle portait le n°1 et le titre "le Bénédicité, de Rembrandt".
Soyer était le voisin et l'ami d'un monsieur Desfriches, collectionneur, dont le gendre, avait acheté la maison de Soyer du vivant même de ce dernier. Le tableau aurait échu par héritage à la petite fille de Desfriches, une certaine veuve Legrand.
Sauf que Pierrette Catherine Arthémise, épouse Legrand n'était pas l'héritière du M. Aignan Desfriches, dessinateur et collectionneur bien connu, mais fille de Louis François Destriche, ingénieur en chef de l'artillerie sous Napoléon 1er, collectionneur lui aussi, possesseur d'une toile qu'il attribuait au maître d'Amsterdam
. Mme veuve Legrand, habitait le Vésinet. Elle avait épousé, encore très jeune, François Emile Legrand, capitaine de cuirassiers, qui perdit en partie la fortune de sa femme, évaluée à 500.000 frs, en achats d'étalons, établissements de haras, etc. C'était un duelliste renommé qui blessait ou tuait presque toujours ses adversaires. Jusque vers 1850, quand il fut lui-même tué en duel. Il avait eu de sa femme trois filles, auxquelles Mme Legrand distribua, en parts égales, la fortune de leur père. Sa fortune personnelle fut consacrée à payer les dettes de son mari ; elle perdit plusieurs procès et vécut dans une modeste aisance. C'est alors qu'elle dût pour vivre donner des leçons. Elle fut, entre autres, la "maîtresse de langue" des enfants de M. Fould, ministre de Napoléon III.
Son mari lui avait donné le goût de l'équitation, et c'était une écuyère consommée. L'impératrice Eugénie lui fit offrir un traitement de 12.000 frs pour l'accompagner dans ses promenades mais Mme Legrand refusa. Restée veuve, elle fit la connaissance de Jean Louis Bernard, employé alors dans une fabrique de la rue Popincourt. On nous dit qu'elle « se lia avec lui d'une étroite amitié » et en 1860, lorsqu'elle vint s'installer au Vésinet dans une très belle maison située au milieu d'un vaste jardin (108, route de Chatou), il vint habiter près d'elle.
Des trois filles de Mme Legrand, une seule lui survécut. Les deux cadettes moururent assez jeunes. Quant à l'aînée, atteinte de folie depuis l'âge de dix ans, elle fut d'abord internée à Clamart puis à Boismont. Elle était âgée de soixante ans à la mort de sa mère.
Celle-ci, décédée au Vésinet le 9 septembre 1889, (elle avait alors soixante-dix-neuf ans), légua sa fortune et ses propriétés à sa fille (interdite) et à M. Louis Bernard.
Mme Legrand avait attiré l'attention de son ami sur le tableau. Son père, François Destriche, avait affirmé qu'il s'agissait d'un tableau authentique : des artistes peintres étaient venus visiter le tableau et ils avaient affirmé que c'était en effet un Rembrandt.
Après son installation au Vésinet, Mme Legrand avait eu la visite de MM. Emile [sic] et Ernest André, banquiers de la Compagnie du Vésinet, qui accompagnés de quelques personnes, visitèrent la collection de Mme Legrand. M. Bernard leur donna une échelle double, de l'eau et une éponge très fine. Ils enlevèrent légèrement la poussière qui couvrait la toile et mirent à jour, dans l'angle supérieur gauche, la signature et la date [6]. Ils offrirent alors à Mme Legrand de payer le tableau 32.000 frs, mais elle refusa de s'en séparer.
Le tableau resta donc exposé durant près de trente ans, de 1860 à 1890, dans la villa qui reçut le nom de Villa Rembrandt .[7]


La Villa Rembrandt, à l'angle du boulevard Carnot (n°108) et de l'avenue ... Rembrandt

Après le décès de Mme Legrand, la vente des objets provenant de sa succession, décidée par autorité de justice, fut fixée au dimanche 26 janvier 1890, au Pecq. Le greffier de la justice de paix de Saint-Germain, M. Haran, remplirait les fonctions de liquidateur. Mme Legrand possédant de nombreux objets d'art, M. Haran dut s'adjoindre le concours d'un expert, M. Gandouin. Celui-ci établit un catalogue des objets, parmi lesquels le tableau était ainsi désigné: "Rembrandt (École de) : Jésus et les disciples d'Emmaüs."
Il parait que M. Louis Bernard s'efforça, mais en vain, de le persuader que c'était non une copie, mais une toile originale de maître, renseignement qu'il tenait de Mme Legrand, qui lui avait raconté les anecdotes de son père et la visite de MM. André.
Le jeudi qui précéda le jour de la vente, un menuisier-tapissier du Vésinet, M Georges Wach
[établi au 8, rue de l'Eglise], vint examiner le Rembrandt. Il offrit à M. Bernard de lui acheter la toile moyennant 200 frs. M. Bernard qui en connaissait la valeur se contenta de rire et lui déclara que, d'ailleurs, il ne pouvait soustraire la toile de la vente publique.
Le jour de la vente, M. Wach, agissant comme on le sut plus tard pour le compte de M. Bourgeois, un marchand de tableaux de Paris propriétaire d'une maison au Vésinet près de l'Asile, acheta pour 4.050 frs le chef-d'œuvre. Il déclara plus tard qu'il avait reçu pour consigne de suivre les enchères jusqu'à 10.000 frs.

L'affaire judiciaire

A la fin du mois de février suivant, l'affaire prit un autre tour. Le débat artistique évoqué plus haut fit penser à M. Bernard qu'il avait été lésé en connaissance de cause par l'acheteur ; aussi, il fit demander, en son nom personnel et au nom de Mlle Legrand dont il avait été nommé tuteur, sur le conseil de son notaire Me Delizy à Saint Germain, à Me Sicot, avoué, l'assignation de MM. Haran, greffier, et Gandouin, expert, "à l'effet de restituer le fameux tableau vendu par eux le 26 janvier dernier sous peine de 1.000 frs de dommages et intérêts par jour de retard."
Les rumeurs les plus folles couraient sur la valeur du tableau et les offres mirifiques faites à M. Bourgeois (100.000 frs ?) et un procès fut nécessaire pour démêler l'affaire. Nous emprunterons à l'Echo de Versailles et de Seine-et-Oise [8] le récit résumé de ce procès qui fut annoncé, suivi et commenté par tous les journaux, parfois dans une grande confusion :

Le 26 janvier dernier, au Vésinet, à la suite du décès de Mme Legrand, M. Bernard, légataire universel de la défunte et tuteur de Mlle Legrand, interdite, faisait procéder à la vente de divers objets mobiliers dépendant de la succession de Mme Legrand. Cette vente fut faite par le ministère de M. Haran, greffier de la justice de paix de Saint-Germain, choisi comme commissaire-priseur assisté de M. Gandouin comme expert. Au nombre des tableaux vendus s'en trouvait un, qui avait été porté au catalogue comme étant de l'école de Rembrandt et avec le titre de Jésus et les disciples d'Emmaüs, sur une mise à prix de 330 francs, et fut adjugé à un menuisier, qui agissait pour le compte d'un marchand de tableaux bien connu à Paris, M. Bourgeois, pour la somme de 3,700 francs soit avec les frais 4,030 francs.
M. Bourgeois montra le tableau, et c'est alors, malgré bien des divergences, qu'il acquit la certitude d'avoir en sa possession un Rembrandt, et refusa de le vendre pour des sommes considérables. M. Bernard fit alors faire défense à M. Bourgeois de se dessaisir du tableau, demanda la rescission de la vente, et fit assigner devant le tribunal civil de Versailles, en dommages-intérêts à fixer par état, le commissaire-priseur M. Haran et M. Gandouin, l'expert.
C'est dans cette situation qu'est venu ce procès, mercredi 30 avril, devant la première chambre du tribunal civil de Versailles, présidée par M. Doublet.
Me Legrand, avoué à Versailles, demande au tribunal, au nom de son client M. Haran, à ce que ce dernier soit mis hors de cause. Il prétend que M. Haran n'est nullement responsable puisqu'il était assisté de M. Gandouin qui avait été, d'après lui, agréé par M. Bernard.
Me Haussmann se présente pour le demandeur. « Le Rembrandt du Pecq, dit-il en commençant qui est en réalité du Vésinet, car, il convient de restituer au Vésinet, l'honneur d'avoir possédé cette toile, a passé par plus d'une épreuve avant de tomber entre les mains de M. Bourgeois. Le récit de ces épreuves pourrait suffire, selon moi, à établir la responsabilité encourue par le commissaire-priseur. A la mort de Mme Legrand, il a fallu faire un inventaire. C'est M. Haran qui a été chargé de faire la prisée des objets mobiliers, mais arrivé aux tableaux il déclare qu'il est obligé de recourir aux lumières d'un expert. Il s'adresse aux lumières de M. Gandouin, et le 8 novembre on désigne la fameuse toile par ces mots : "L'agneau pascal, attribué à Rembrandt" ; puis à une autre vacation le tableau devient "Jésus et les disciples d'Emmaüs, par Arnold Guelder". On prépare la vente, un catalogue est rédigé et la toile n'est plus d'Arnold Gueder; elle est inscrite ainsi: "Rembrandt (Ecole de) Jésus et les disciples d'Emmaüs". Enfin des affiches sont placardées. Aucune désignation du tableau n'y est faite. On parle simplement de tableaux anciens, dont un par Claude Lorrain, or il n'en était pas. »
« La vente a lieu le 26 janvier, M. Bourgeois devient acquéreur. Que dit le procès-verbal : "peinture de l'école de Rembrandt, adjugée à M. Bourgeois 3,700 francs", on avait ajouté Jésus et les disciples d'Emmaüs. Mais ces mots ont été rayés. Pourquoi ? Si ce n'est parce que, au dernier moment, le commissaire-priseur a senti tout ce que cette désignation avait de compromettant pour lui. Personne en effet ne pouvait se méprendre sur la valeur de la toile [...] ». Me Haussmann soutient alors que le commissaire-priseur n'est point couvert par l'expert, et qu'il est responsable du mauvais choix qu'il a fait, et quant à l'expert c'est en vain qu'il essaierait de se soustraire à cette responsabilité, car il a commis une faute lourde en désignant ce tableau comme il l'a fait; ou il en connaissait la valeur, et dès lors Me Haussmann est en droit de se demander si l'erreur ou les omissions n'ont pas été volontaires.
Examinant ces deux points, Me Haussmann démontre qu'il était impossible de se méprendre sur la valeur du tableau. Puis il fait remarquer qu'en ne signalant pas sur le catalogue ni sur les affiches même « L'Ecole de Rembrandt », le commissaire-priseur n'attirait pas à sa vente les amateurs. Pourtant ce n'était pas son intérêt comme commissaire-priseur. Alors pourquoi ?
Quant à la question de savoir si c'est véritablement un Rembrandt, Me Haussmann n'en doute pas, il invoque l'opinion de Paul Mantz. Il fait passer sous les yeux du tribunal la copie d'un dessin qui existe au British Museum de Londres et qui représente "l'apparition de Dieu à Abraham". Il est incontestable et incontesté que ce dessin est de Rembrandt. Or les traits des personnages sont les mêmes, et en lisant la Bible on voit que le tableau est le second épisode de l'apparition de Dieu à Abraham. C'est au surplus l'avis émis par M. Darcel, le directeur du musée de Cluny, dont la compétence est si connue.
Me Haussmann demande la rescission de la vente, mais il a surtout demandé l'expertise, et a surtout démontré que MM. Haran et Gandouin avaient par leur manière de procéder porté un préjudice énorme à M. Bernard.
Me Renault se présente pour M. Bourgeois.
Il ne croit pas qu'une expertise soit utile. Il raconte comment M. Bourgeois avait été mis sur la piste du fameux tableau. Mme Bourgeois, qui habite le Vésinet, était en relation de voisinage avec le médecin de Mme Legrand et elle apprit par lui qu'un tableau d'une grande valeur dépendait de la succession de Mme Legrand, et qu'il allait être mis en vente. Elle télégraphie à son mari, alors à Londres, qui se fait expédier un croquis du fameux tableau, et ayant vu cette esquisse, il télégraphie à son tour d'acheter le tableau à n'importe quel prix ; mais ce que Me Renault ne nous dit pas, c'est que M. Bourgeois n'est point Français, mais Allemand; que son principal établissement est à Cologne, qu'il a fait en 1870 la guerre contre les Français, et qu'il n'avait nullement l'intention de revendre le Rembrandt au Louvre.
Me Michel Pelletier, défend M. Gandouin ; il commence par le couvrir de fleurs, et trouve que M. Gandouin est le seul expert connaissant son métier. M. Gandouin n'a pas porté le nom de Rembrandt sur le catalogue bien que le tableau soit signé très lisiblement Rembrandt et soit daté. Mais qu'importe ! La signature n'est rien, a écrit M. Albert Wolf. Donc tout est dit. Enfin il peut bien admettre que le tableau est de l'école de Rembrandt. Mais de Rembrandt lui-même, personne ne peut le savoir. Me Pelletier ne veut pas non plus d'expertise. Cela se comprend.
Le tribunal a renvoyé à quinzaine pour les conclusions de M. le substitut Servin.

Le tribunal de Versailles prononça son jugement dans l'affaire du Rembrandt du Pecq le 22 mai 1890. [9]
Il déclara l'héritier Bernard "mal fondé dans sa demande en nullité de la vente qui, d'ailleurs, n'était pas sérieusement soutenue". Il mit hors de cause M. Haran, le commissaire priseur, "qui a pris toutes les précautions voulues pour qu'aucune erreur ne fut commise" en s'adjoignant un expert. II reconnut que l'expert, M. Gandoin "a commis diverses fautes professionnelles qui engagent sa responsabilité, en ne désignant pas, notamment, le tableau de manière à attirer sur sa mise en vente l'attention des amateurs".
Le tribunal jugea inutile une expertise "ayant pour but de dire si le tableau est de Rembrandt ou de l'école de Rembrandt, attendu que l'appréciation des experts, fût-elle motivée par des raisons autorisées, ne pourrait pas mettre fin à la controverse". Mais il estima l'expertise nécessaire "pour déterminer s'il y a eu préjudice causé par l'expert à M. Bernard." En conséquence, il désigna M. Dubois, directeur de l'école des Beaux-Arts; le conservateur des musées du Louvre et Emile Michel, critique d'art, "à l'effet de rechercher quelle était la valeur vénale du tableau mis en vente dans les conditions où il aurait dû l'être". Des dommages-intérêts seraient ensuite fixés et mis à la charge de l'expert négligeant. On n'en connaît pas le montant.
L'affaire a fait jurisprudence [10].

Epilogue

Le jugement ne mit pas fin à l'affaire. Il y eut appel. M. Bourgeois fit voyager le tableau. En conséquence, M. Bernard assigna en référé M. Bourgeois, M. Gandouin et M. Haran, à l'effet de faire nommer un séquestre, chargé de conserver la toile en question pour la représenter, le cas échéant, aux experts désignés par le tribunal. Le Tribunal nomma M. Bourgeois séquestre du tableau, "qu'il pourra vendre, mais à charge par lui d'imposer à l'acquéreur la condition de le représenter aux experts, dans le cas où, le jugement du tribunal de Versailles étant confirmé, il serait procédé à l'expertise." On n'en sait pas plus.
Louis Bernard, rentier (âgé de soixante sept ans au moment de l'affaire) demeura plusieurs années dans la Villa Rembrandt.
Le tableau voyagea beaucoup, fut exposé dans plusieurs capitales et fut finalement légué en 1916 au Musée de Rotterdam où on peut le voir encore aujourd'hui. Il est considéré comme une œuvre majeure de Aert de Gelder (1645-1727), un des derniers élèves de Rembrandt dont il perpétua la tradition picturale et le style.
Durant quelques années la locution "Rembrandt-du-Pecq" passa dans le langage courant pour signifier une découverte fortuite et miraculeuse ... mais à prendre avec circonspection : « encore un Rembrandt-du-Pecq !».
A l'époque de l'affaire, 800 tableaux environ étaient attribués à Rembrandt. Il n'y en a plus que 300 aujourd'hui. Une institution (Rembrandt Research Project) chargée de les expertiser par des moyens scientifiques est à l'origine de cette
raréfaction.

***

Et puisque les bonnes histoires se terminent par des chansons, voici celle qu'on composa pour le Rembrandt du Pecq, reprise par Kéraval, Coquelin-le-jeune et bien d'autres, qui eut dit-on, beaucoup de succès, ce qu'on a peine à croire ! [11]

Dans une honnête famille

Qu'habitait tout prés du Pecq

Y avait –sauf vot' respec'

Un' peinture assez gentille.

On savait pas d'où qu'é venait ;

Tous les jours on l'épouss'tait ...

 

Mais c'tableau chose étonnante 

Etait, dit-on, un Rembrandt,

Qu'un menuisier bon enfant

Ach'ta pour trois francs cinquante :

Car le commissair' priseu

Là d'dans n'avait vu qu'du feu ! ...

Mais l'histoire devient sublime,

Car voici la décision

Des peintr' : la toile en question,

N'est qu'une croûte anonyme.

C' qui prouv' que parfois on prend

Des vessi' pour des Rembrandt.

 

L'Pecq est un lieu lamentable

Depuis l'crime !! Et les Pecquins

Sont grav' comm' des mandarins :

Au Pecq on est impeccable

Mais devant c' charivari

De bon cœur le Pecq a ri.

***

Notes

    [1] 4 000 frs 1890 représentent environ 15 ooo euros, valeur 2010 - source INSEE.

    [2] La Revue politique et littéraire [Revue Bleue], 3ème série, Janvier à Juillet 1890.

    [3] C'est le journal Le Temps qui, consacrant à l'affaire de longs articles documentés repris par tous les autres titres parisiens, imposa le terme Rembrandt du Pecq. Pourtant, la presse locale (L'Echo de Versailles, Versailles Républicain, Le Postillon de Seine & Oise, etc. ...) avait, dès le début, mentionné le Rembrandt du Vésinet, ce qui semblait plus logique puisque tous les protagonistes étaient au Vésinet.

    [4] Le tableau fut légué en 1916 par sont propriétaire d'alors, G.W. Burger, au Musée Boymans-van Beuningen (Rotterdam, Pays-Bas) où il est exposé depuis. Il est attribué à un des meilleurs élèves de Rembrandt, Aert de Gelder (1645-1727). Abraham et les anges (Abraham en de engelen), peint en 1680-1685 est une peinture à l'huile sur toile (111 x 174 cm).

    [5] Beaucoup d'articles de presse de l'époque ont été bâtis sur une fausse piste : la confusion entre un artiste, le dessinateur Aignan-Thomas Desfriches (possesseur d'un Rembrandt) et le père de Mme Legrand Louis François Destriche, collectionneur lui aussi, possesseur d'une toile attribuée au maître d'Amsterdam.

    [6] La date et la signature étaient fausses, ajoutées bien après la création du tableau. On a établi depuis que l'œuvre avait sérieusement souffert d'une opération de rentoilage qui fut opérée au commencement du XIXe siècle, alors que le tableau était entre les mains de Destriches. II avait été presque entièrement déverni, c'est ce qui expliquait la transparence blonde des lumières et certaines finesses de coloris qu'on ne trouve jamais dans les tableaux de Rembrandt enterrés sous plusieurs couches de vernis. Les empâtements ont été comme écrasés par cette opération assez maladroitement conduite; des glacis ont disparu, notamment dans le surplis blanc du personnage principal et dans l'ange de gauche; des retouches malheureuses apparaissent dans les fonds et sur quelques points secondaires. Par contre, la tête d'Abraham, dans les parties de lumière, a gardé tout le charme, toute la fraîcheur de l'exécution première, et la nature morte (bassin, verre à boire, quartier de viande, aiguière) a conservé toute l'intensité de son relief. (Gazette des Beaux-Arts, 1890). Le tableau fut entièrement restauré par le musée.

    [7] Actuel 108, boulevard Carnot. En 1898, le nom de Rembrandt fut donné à l'autre voie contiguë à la propriété, anciennement route du Lac de la Station du Pecq.

    [8] Echo de Versailles et de Seine-et-Oise, 11 mai 1890.

    [9] Gazette du Palais, 24 et 25 mai 1890.

    [10] Annales de la propriété industrielle, artistique et littéraire, 1892.

    [11] Le Temps, n°10538, 15 mars 1890. Se chantait sur l'air de Fualdès (selon Hugues Leroux).

 


Société d'Histoire du Vésinet, 2011- www.histoire-vesinet.org