Jean-Paul Debeaupuis, Société d'Histoire du Vésinet, mai 2020.

Ernest Trilhe (1828-1901), Vésigondin et architecte

Félix Ernest Trilhe, est né à Paris (2e) le 9 août 1828. Admis à l'École des Beaux Arts (section d'architecture) le 14 décembre 1849.[1]
Il fut élève de Duban [2]. On sait qu'il fut architecte à Paris, dans le 6e arrondissement au 39 rue Bonaparte (1861) puis dans le 9e (1861-1886), le 19e (1863), enfin dans le 17e entre 1888 et 1890 associé à Louis Charles Guinot (1849-1913). Il fut architecte de la Ville de Paris jusqu'en 1885, à titre honoraire après. [3]

On lui connaît de nombreuses réalisations : La restauration du château de Kerguéhennec (commune de Bignan, Morbihan) en 1872-74, en collaboration avec Louis Guinot ; le château du vicomte d'Anthénaïse (Seine-Maritime), la restauration du château de Montardy (Périgord), l'école Sainte-Geneviève de la rue Lhomond à Paris. Il a construit ou transformé des châteaux, des hôtels particuliers, des immeubles de rapport et des constructions particulières. Il a aussi travaillé à l'étranger ; en Espagne, on lui doit le cirque royal de Madrid.

Le château de Montardy, Périgord.

Le château de Montardy, restauré par M. Trilhe, a vraiment grand air dans sa simplicité ; c'est de la bonne architecture de tous les temps et qui doit plaire à tous, sans distinction d'école.

M. Trilhe a rendu les façades de cet édifice avec une finesse de tons remarquable...(exposition).

Le XIXe siècle, 27 mai 1872.

Il a aussi exposé au Salon des artistes français, à Paris, à partir de 1857 et il a reçu de nombreuses récompenses. Pour un projet d'une morgue pour la ville de Paris, trois dessins lui ont valu une médaille de 3e classe en 1859. Le projet d'un palais d'ambassade et d'une factorerie à Touranne en Cochinchine (trois dessins) lui valent un rappel de médaille en 1861. Citons aussi un projet de place publique pour la commune de Saint-Mandé (1863) ; le projet du cirque royal de Madrid (cinq dessins) ; le projet d'un musée pour l'étude des arts industriels, trois dessins (médaille de 2e classe, 1864) ; un projet de maison de charité pour le 19e arrondissement (trois dessins, 1865) ; un projet de cercle militaire sur la butte des Moulins (cinq dessins, 1869) ; la restauration du château de Montbrison, Tarn-et-Garonne (quatre châssis, 1872) ; la restauration du château de Montardy, Dordogne (trois châssis, 1874) ; un projet d'un workhouse, à édifier dans un des arrondissements de Paris (trois châssis, 1876) ; Manoir de Combourg, Isle-et-Vilaine (trois cadres, 1880) ; la décoration du grand salon du château de Combourg, à M. le comte de Châteaubriand (trois châssis, 1881) ; un projet de restauration du château et du donjon de Villandry, Indre-et-Loire, à M. le baron de Hainguerlot (quatre cadres, 1884) ; un projet d'une maison « pour la production, la vente et l'habitation d'un groupe de travailleurs mettant en commun les forces de mouvement, de calorique et de lumière » (plan, coupe et élévation, trois châssis, 1889) ; un projet de marché aux fleurs et de concert-promenoir (1892) ; un projet de monument à élever au service d'architecture de la ville de Paris, reconstitué en 1865 par le baron Haussmann, à l'Exposition franco-espagnole en 1858, à l'Exposition universelle à Paris en 1867 ; Projet d'un Musée pour l'étude des arts industriels, à édifier dans le onzième arrondissement (trois châssis) et à l'Exposition universelle des Beaux-arts à Anvers en 1885 : la restauration du château de Montardy, Périgord (trois cadres).

Château de Combourg, d'après un dessin de M. Trilhe, architecte.

Géographie du département d'Ille-et-Vilaine par Adolphe Joanne, Paris, 1878.

Il fut membre de l'Association Taylor en 1859, de la Société centrale des architectes en 1862, de la Société des artistes français en 1888 et de la Société centrale de protestation contre la licence des rues en 1892.
Il a été tenté par d'autres expressions artistiques, réalisant des illustrations comme le livret de La patrouille, épisode de nuit, une pièce pour le piano (4e éd.) par Marie de Cournand ; son dessin était lithographié par L. Denis (1882). La Géographie du département d'Ille-et-Vilaine par Adolphe Joanne (Paris, 1878) est illustrée d'un dessin du château de Combourg par E. Trilhe où il avait conduit d'importants travaux de restauration de 1876 à 1880.

La dernière réalisation à laquelle le nom de Félix Ernest Trilhe fut associé est la chapelle de la rue Jean-Goujon, à Paris 8e. Elle fut édifiée à la mémoire des victimes de l'incendie du Bazar de la Charité, survenu le 4 mai 1897, qui fit plus de 120 morts et quelque 250 blessés. Elle fut édifiée à l'endroit même de la tragédie. Aujourd'hui, l'architecte Albert Guilbert (un élève de Trilhe) semble le seul crédité de cette œuvre achevée en 1900. Elle lui valut d'ailleurs une médaille d'or à l'Exposition de 1900. Mais durant toutes les phases d'élaboration du projet puis de la conduite du chantier, Ernest Trilhe y fut étroitement associé.

    – 11 avril 1898. Les plans définitifs n'ayant pas encore été soumis au Comité [...] ils sont fort beaux et font le plus grand honneur aux deux architectes à qui le Comité a confié l'exécution du monument. Ces deux architectes sont M. Guilbert, inspecteur général des monuments historiques, et M. Trilhe, connu pour ses remarquables travaux du château de Combourg, à la comtesse de Chateaubriand. [4]

    – 12 avril 1898. Les deux architectes choisis par le comité sont MM. Guilbert, inspecteur général des monuments historiques, et Trilhe. La cérémonie de la pose de la première pierre du monument commémoratif est fixée au 4 mai [1898], jour anniversaire de la catastrophe. [5]

    – 4 mai 1898. Une inscription mentionne que le mercredi 4 mai 1898 « ont eu lieu la bénédiction et la pose de la première pierre de la chapelle, sous le pontificat de Léon XIII et la présidence de M. Félix Faure. Le parchemin [scellé avec la première pierre] est signé par le cardinal Richard, archevêque de Paris, par les architectes, MM. Trilhe et Guilbert, par les entrepreneurs, MM. Pradeau frères ; par M. de Mackau, président du Bazar de la Charité, et par M. Marty, secrétaire général. [6]

– 4 mai 1898.

La chapelle de la rue Jean-Goujon

... Les travaux de la chapelle de la rue Jean-Goujon commenceront dès demain. La cérémonie de cet après-midi marquera l'ouverture des chantiers. Comme plus de 700,000 francs sont déjà souscrits et se trouvent à la disposition de MM. Guilbert et Trilhe, les deux architectes du monument, les travaux pourront être activement poussés. La chapelle, espère-t-on, sera terminée vers la fin de 1899.

Une moitié seulement du terrain qu'occupait le bazar a été acquise définitivement, et la chapelle s'élèvera dans la partie ouest de ce terrain, contre l'hôtel du palais. Le monument aura 20 mètres de façade et 40 de profondeur.

La façade de la chapelle est composée d'un frontispice à quatre colonnes, dont deux de chaque côté de la porte principale ; le fronton circulaire enveloppe cette porte monumentale, au-dessus de laquelle se détachera l'écusson de marbre à l'inscription commémorative qui sera soutenu par deux figures allégoriques. Enfin, au-dessus du fronton circulaire, une croix surmontera cette première partie du monument.

La nef intérieure est surmontée d'une vaste coupole qui se dégage élégamment du plan de la façade et s'élèvera jusqu'à 25 mètres environ; le style en est extrêmement distingué, l'ensemble parait d'une harmonie parfaite, de belle allure, avec la statue symbolisant la Foi qui dominera le monument. [7]

    – 11 juin 1899. Les travaux se poursuivent activement, sous la haute inspiration de M. Trilhe et sous l'habile direction de M. Guilbert, architectes. La chapelle sera certainement terminée de manière à être livrée au culte au commencement de mai 1900. [8]

Le 4 mai 1900, jour anniversaire de la tragédie, eut lieu l'inauguration du monument qui avait pris le nom de Notre-Dame de la Consolation. Divers journaux publièrent à cette occasion l'interview d'Albert Gilbert dont voici un extrait : 

    « Voici ce que j'ai voulu, ce que j'ai tenté, avec le concours d'hommes éminents et les conseils de mes maîtres, Trilhe et Laloux : écarter d'ici toute idée exagérée de tristesse ou de mort, maintenant que le temps a fait son œuvre; édifier un monument qui ne rappelât aucun souvenir trop tragique à ceux qui restent mais où revécût cependant, et où fût glorifiée à jamais la mémoire des victimes ! » L'ambition de M. Albert Guilbert, (ses plans, ont été récompensés au Salon par l'attribution de la médaille d'or) n'était point de la témérité. Son rêve, il l'a réalisé ; les félicitations lui arrivent en foule, touchantes ou chaleureuses, et l'architecture religieuse compte un chef-d'œuvre de plus... [9]

Il restait la question du Chemin de Croix. Elle trouva sa conclusion quelques mois plus tard.

    La liste des quatorze monuments du souvenir que doivent recevoir les quatorze stations du Chemin de Croix de la chapelle de la rue Jean-Goujon a été complétée et définitivement arrêtée hier [8 septembre 1900]. Ces quatorze monuments ont été commandés, en suivant l'ordre des stations du Chemin de Croix, par MM. Lourmand de Valence, le comte de Moustiers, le comte d'Hunolstein, le comte de Luppé, le comte d'Hinnisdal, le duc d'Alençon, MM. de Sessevalle, le baron de Carayon-la-Tour, Roland Gosselin, le comte de Chevilly, le vicomte de Bonneval, le baron de Mackau et Dutreil. Tous seront, pour l'architecture, l'œuvre de M. Guilbert, architecte de la chapelle, à l'exception cependant de celui de la comtesse d'Hunolstein, qu'a dessiné M. Parent, de celui des filles du comte de Chevilly de MM. Pascal, de l'Institut, et Garlet, et celui de Mme de Vatimesnil, née de Mackau qu'a construit M. Trilhe.... [10]

M. Trilhe au Vésinet

Ernest Trilhe apparaît au Vésinet au début des années 1890, alors que son activité professionnelle se restreint sans toutefois s'interrompre tout à fait. Il est récemment veuf pour la deuxième fois. Il avait épousé en première noce Mathilde Pierre (1840-1869) [11] et en secondes noces Marie Chatel, (1840-1889) elle-même veuve d'un premier mariage. [12]
La famille Trilhe s'installe donc au 54 route de Chatou, l'actuel boulevard Carnot [13]. La maisonnée compte, outre le chef de famille, sa fille Alice Augustine née de son premier mariage, âgée de 21 ans (elle mourra peu après, le 13 juin 1892). Un fils Jean-Marie Robert, issu de son second mariage, est alors âgé de 12 ans. Son institutrice, Madame Boutaud-Lacombes et la fille de celle-ci, Marie-Joséphine qui a alors 11 ans, habitent la maison ainsi qu'une cuisinière et une femme de chambre.
En 1899, Ernest Trilhe fait l'acquisition d'une propriété au 26 allée du Lac Supérieur. A partir de 1899, la villa édifiée sur ce terrain sera son domicile.
Son fils, Robert, étudiant, fait alors son service militaire au 5e R.I. à Falaise. Florise Boutaud-Lacombes, son ancienne institutrice qui a marié sa fille au Vésinet en 1900, restera auprès de M. Trilhe en qualité de dame de compagnie jusqu'au décès de celui-ci. [14]

Félix Ernest TRILHE (1828-1901)

En novembre 1891, à l'occasion d'une élection municipale complémentaire, Ernest Trilhe est entré au Conseil municipal du Vésinet sur la liste de l'Union républicaine conduite par le maire Alphonse Ledru. Il est reconduit l'année suivante, lors de l'élection des 1er et 8 mai 1892. M. Ledru à peine réélu, démissionne pour pouvoir consacrer tout son temps à son métier d'avocat qu'il exerce à Versailles. Dans le remaniement qui s'en suit, le 28 septembre 1892, c'est Charles Drevet, ancien premier adjoint qui est élu maire. Ernest Trilhe devient son premier adjoint, rôle qu'il remplit avec assiduité et discretion jusqu'en 1896. Réélu au conseil municipal en 1896, il exercera son mandat jusqu'à son terme en 1900 mais sans fonction particulière. Il meurt au Vésinet le 27 juin 1901 à son domicile.
En ouverture de la séance du conseil municipal qui a eu lieu le samedi 29 juin 1901, « par une chaleur accablante et des menaces du ciel M. Drevet, dans une petite allocution très bien sentie, fit un panégyrique de M. Trilhe, ancien conseiller municipal, adjoint au maire, mort dans le courant de la semaine. Il proposa le vote d'un envoi de condoléances à M. Robert Trilhe, fils du défunt. Une couronne ayant été offerte par la municipalité au nom du conseil, le vote d'un crédit de 50 francs pour couvrir cette dépense recueille l'unanimité des voix. » Étaient présents MM. Botty et Dufresne, adjoints, MM. Deloison, Mimerel, Le Clerc de Pulligny, de Casteran, Sérée, Constant-Bernard, Sales, Laroche, Villette, Martin, Gaumard, Robida et Grolleau. [15]

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    Notes et sources :

    [1] Malheureusement son dossier d'élève (n°1567) manque ; le sujet au concours admission était le tracé de deux projections d'un bloc destiné à servir de chapiteau à la colonne trajane et mis en chantier sur un plan incliné. Une Salle pour les cours de Chimie et de Physique dans un Lycée. Les archivistes de l'INHA ont tenté de reconstituer sa carrière (voir plus bas).

    [2] Il a fréquenté l'atelier de Félix Duban (lui-même élève de Viollet-le-Duc) de 1841 à 1870.

    [3] D'après les biographies rédigées par Marie-Laure Crosnier Leconte pour la base de données de l'Institut national d'histoire de l'art (INHA), 2007 et Ruth Fiori pour le Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) rattaché à l'Ecole nationale des Chartes (2012).

    [4] Le Gaulois, 11 avril 1898.

    [5] Journal des débats politiques et littéraires, 12 avril 1898.

    [6] La Souveraineté nationale, 5 mai 1898.

    [7] Le Temps n°13484, 5 mai 1898 (Texte et illustration).

    [8] Le Gaulois, 11 juin 1899.

    [9] Le Matin, 4 mai 1900.

    [10 ] La Gazette, 8 septembre 1900.

    [11] Mathilde Pierre est née à Dijon (Côte d'Or) le 2 juillet 1840. Mariée le 3 février 1862, elle est morte à 29 ans, le 1er novembre 1869, peut-être des suites de couches, sa fille Alice Augustine étant née quelques semaines auparavant.

    [12] Marie Chatel née le 30 mai 1840 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) fut mariée en première noce à François Charles Carbonneaux-Le Perdriel le 18 décembre 1858 à Clermont-Ferrand. Au décès de son mari en 1865, elle avait hérité une propère entreprise industrielle de produits pharmaceutiques (Le Perdriel) qu'elle gérait conjointement avec son fils, Albert, né de ce premier mariage. Remariée à Ernest Trilhe le 5.novembre 1873, elle lui donnera un fils Jean Marie Robert (1878-1960).

    [13] La villa qui existe encore est devenue depuis janvier 1965 la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC).

    [14] Marie Jeanne Florise Bonnet-Laborderie était née à Bellac (Haute-Vienne) le 12 décembre 1855. Elle est morte à Paris le 24 septembre 1927. Mariée à Jean Baptiste Théodore Boutaud-Lacombe (avoué), elle avait une fille, Marie Joséphine Emilie, né à Bersac-sur-Rivalier, le 22 septembre 1879. Celle-ci, qui vécut avec sa mère au Vésinet chez M. Trilhe durant une dizaine d'années, a épousé au Vésinet, le 6 décembre 1900, Marcel Henry, s/chef de gare aux Chemins de Fer de l'Est.

    [15] D'après la Gazette du Vésinet, 7 juillet 1901.


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