D'après une étude du Cercle d'études Sociales du Vésinet, février 1911 [1].

Les jardiniers du Vésinet

Les revendications des ouvriers jardiniers

Vendredi 27 janvier 1911, les ouvriers des communes de Croissy, Chatou et du Pecq se sont réunis au Vésinet, dans le but de se grouper pour réclamer une augmentation de salaire [2]. Cette question intéressant tout particulièrement notre localité, qui est essentiellement un pays de jardins, nous nous sommes livrés à une enquête sur les conditions du travail des ouvriers jardiniers, leurs revendications et les conséquences qu'elles pourront avoir au point de vue des patrons jardiniers et des propriétaires de jardins.
Actuellement, les ouvriers qui sont employés par les patrons jardiniers (horticulteurs établis) sont au tarif de 0,50 frs l'heure, soit qu'ils travaillent chez les patrons eux-mêmes, soit que ces derniers les fassent travailler chez leurs clients.
Or, un ouvrier jardinier peut travailler, lorsque les jours sont longs, de 11 à 12 heures par jour. Pendant l'hiver les journées se trouvent réduites à 8 heures ou 8 heures 1/2. Le salaire journalier moyen s'établit donc aux environs de 10 heures, ce qui fait 5 francs par jour, soit 130 francs par mois (pour 26 jours de travail) ou 1 560 francs par an (salaire moyen).
Si chaque ouvrier était assuré d'avoir ce salaire régulièrement, ceux qui ne sont pas chargés de famille arriveraient, avec de l'ordre et de l'économie, à joindre les deux bouts, à condition de n'être jamais malade; mais il faut déduire les jours de chômage ! D'abord ceux qui arrivent fatalement par suite des intempéries : pluies prolongées, neiges, gelées, etc. ; puis ceux provenant du manque de travail à certaines époques de l'année, après ou avant les plantations. En effet, lorsque les jardiniers nous ont préparé, par leur art et leur travail, un jardin agrémenté de massifs bien taillés et de corbeilles de fleurs habilement disposées, où nous pouvons, soit nous promener, soit nous reposer agréablement; les ouvriers jardiniers eux aussi sont invités à se reposer malgré eux ! De juin à octobre plus de travail continu, si ce n'est quelques travaux d'entretien. Si l'on déduit alors 85 à 90 jours pour le chômage de l'année (ce qui n'a rien d'exagéré), le budget établi tout à l'heure va tomber aux environs de onze cents francs. Comment vivre au Vésinet avec 1 100 frs par an ? Si l'ouvrier a des enfants, c'est la misère.
Les logements coûtent de 200 à 250 frs par an, lorsque ce n'est pas davantage; les vivres sont bien chers et l'on n'a pas la ressource, comme dans les campagnes, d'avoir un bout de jardin pour cultiver des légumes à temps perdu. Si l'on rapproche de ces chiffres les salaires des autres corps de métiers du Vésinet, on verra qu'ils sont sensiblement supérieurs à ceux des ouvriers jardiniers.
La conséquence de cet état de choses est qu'on ne trouve plus d'ouvriers jardiniers; au moment de la saison on manque de bras. Les jeunes se dégoûtent d'un métier qui ne leur permet pas de vivre et vont chercher du travail dans les usines ou ailleurs.
D'après ce qui nous a été dit, à la réunion de vendredi, l'ordre du jour voté demandait que le salaire soit élevé de 10 centimes, c'est-à-dire à 0,60 frs l'heure au lieu de 0,50 frs et il a été décidé que si ce tarif n'entrait pas en vigueur le 1er mars prochain, les ouvriers refuseront de travailler à l'ancien prix et les jeunes émigreront.
Quoique étant nous-même propriétaire au Vésinet, nous trouvons cette revendication très légitime. Nous sommes persuadés d'ailleurs que les patrons jardiniers y feront droit; nous souhaitons que les ouvriers se mettent en rapport direct avec eux, sans prendre une attitude hostile ; ces conflits se solutionnent très facilement, si on y apporte de la loyauté et de la modération de part et d'autre.
Malheureusement la plupart des syndicats au lieu de rester dans le domaine purement professionnel, dégénèrent en groupements révolutionnaires ou politiques. On commence par partir en guerre contre «le patron» et « le bourgeois » ; au lieu de chercher un terrain d'entente on emploie les menaces et la violence qui ne font que retarder la solution au détriment des intérêts de tous. Dans la plupart des grèves les patrons voient surgir entre eux et leurs ouvriers des intermédiaires, agitateurs de profession, ou personnages politiques dont l'intérêt est d'envenimer le conflit pour se faire valoir auprès des ouvriers et en tirer un profit personnel.
Un patron, au contraire, ne refuse jamais d'entrer en pourparlers, avec un ouvrier de sa corporation, représentant lui même d'autres ouvriers, et revendiquant une amélioration légitime et motivée, aux conditions de son travail.
Nous espérons donc que dans le cas actuel, les ouvriers jardiniers se montreront judicieux dans le choix de leurs délégués, modérés dans leurs manifestations et soucieux de ne pas sortir du domaine purement professionnel. Ceux que nous avons pu rencontrer nous ont d'ailleurs manifesté cette intention.
En s'abstenant de toute politique, ils seront d'autant plus assurés de la sympathie du public et du succès de leur juste revendication. [2]

Les patrons jardiniers

Après avoir étudié les conditions du travail des ouvriers jardiniers de notre région, nous avions conclu que l'augmentation qu'ils réclamaient était légitime, le salaire de 0,60 frs de l'heure n'ayant rien d'exagéré. Il s'agit maintenant de savoir quel sera le tarif facturé par les patrons aux clients et comment la mesure adoptée pourra être appliquée.
Actuellement les personnes qui s'adressent à des patrons jardiniers pour faire exécuter des travaux dans leurs jardins paient déjà 0,60 frs de l'heure, car le patron retient pour son compte personnel la somme de 10 centimes par heure d'ouvrier. A la première réunion des ouvriers on avait fait observer que si les patrons ne prélevaient que centimes par heure, les clients ne subiraient qu'une augmentation d'un sou par heure, soit 45 à 50 centimes par jour. Certains patrons par contre prétendent que la retenue de 10 centimes est insuffisante et qu'étant donné leurs charges ils devraient en demander 15 par heure. Naturellement chacun n'envisageait la question qu'à son point de vue personnel.
Pour pouvoir émettre un avis en connaissance de cause, examinons quelles sont ces charges.

    1° Le patron doit fournir pour les travaux le gros outillage : brouettes, tondeuses etc., dont l'achat et les réparations sont à sa charge.

    2° Il est imposé d'une patente.

    3° Il est obligé d'assurer ses ouvriers contre les accidents ; le coût habituel de l'assurance est d'environ 23 francs pour 1 000 francs de salaire, soit 2,30%, c'est-à-dire que s'il règle une journée de 10 francs, il doit payer 23 centimes à la compagnie d'assurance.

    4° Le patron, est obligé d'avoir un capital qui court des risques et qui doit être rémunéré ne fut-ce que de l'intérêt. En effet, il paye ses ouvriers généralement au mois, mais avec les acomptes, c'est comme s'il réglait à la semaine, et n'encaissait ses factures en clientèle que six mois ou un an après.

D'autre part il faut tenir compte des escomptes ou rabais demandés par les clients au moment du règlement et qui portent en partie sur les salaires. Enfin, il faut ajouter aux frais généraux le compte profits et pertes où figurent les factures non payées !
Car dans des localités de villégiature comme le Vésinet, Chatou, Croissy et le Pecq, il y a beaucoup de va-et-vient et il arrive parfois qu'un client quitte le pays en ... oubliant de régler sa note. Il y a certainement des cas où le jardinier est fautif en faisant un crédit trop élevé à des personnes dont la solvabilité leur est inconnue, mais il n'en est pas moins vrai qu'on ne peut pas toujours exiger le règlement immédiat d'une facture sans risquer de froisser le client et de le perdre.
Le patron a donc en réalité des charges, des responsabilités et des risques qui légitimement, doivent être indemnisés. Un prélèvement de 5 centime par heure serait trop minime, l'assurance absorbant déjà 2,3 centimes par heure, Il ne resterait que 2 centimes 7 pour les autres frais généraux, c'est, insuffisant. D'autre part, retenir 0,15 frs soit 1,5 frs sur une journée de 10 heures serait exagéré et dépasserait la proportion des charges. La retenue actuellement en vigueur c'est-à-dire 10 centimes par heure paraît juste et raisonnable, nous croyons d'ailleurs que c'est l'avis de la plupart des patrons.
Le tarif à facturer aux clients, lorsque les ouvriers gagneront 60 centimes, serait donc de 0,7 frs pour une heure de travail.
Une nouvelle réunion a eu lieu dimanche dernier à laquelle les patrons avaient été convoqués également. On doit savoir gré aux promoteurs de ce mouvement d'être restés sur le terrain professionnel et d'avoir toujours recommandé le tact et la modération. Ainsi les patrons et ouvriers ont pu échanger leurs idées, discuter et défendre réciproquement leurs intérêts avec calme et courtoisie, de sorte que cette réunion a été un grand pas de fait vers la conciliation.
En principe, les patrons ne sont pas hostiles à l'augmentation demandée, puisque la plupart du temps leurs ouvriers travaillent chez les clients, mais la difficulté réside dans l'application des nouveaux tarifs. Il faut que dès sa mise en vigueur la mesure soit générale et que tout le monde s'entende pour empêcher le travail au rabais, dans le but de concurrence.


Les plantations d'un horticulteur - Culture de plants de bégonias, Établissement Billard, Le Vésinet.
Le cahier des charges de 1863 accordait aux pépiniéristes et jardiniers fleuristes, la possibilité de s'établir « dans toutes les parties du Vésinet que bon leur semblera, sauf convention contraire. »

 


Serres, plants et potager pour l'entretien d'un grand parc.
Propriété, avenue Georges Clemenceau au Vésinet

Le résultat des négociations

les patrons jardiniers des Communes du Vésinet, Chatou, Croissy et le Pecq se sont réunis le jeudi 19 février 1911 au Vésinet ; ils ont décidé d'accepter l'augmentation demandée par les ouvriers et de les payer à 0,60 frs l'heure. D'autre part malgré les observations de certains patrons, on a adopté le chiffre de 75 centimes comme tarif à facturer aux clients pour une heure de travail, ce qui fait une augmentation totale de 0,15 frs sur les prix actuels. Depuis, les patrons se sont réunis à nouveau, avec les trois délégués des ouvriers, et les parties se sont mutuellement communiquées leurs décisions.
Tout le monde étant maintenant d'accord pour que l'ouvrier soit payé 0,60 frs, il n'y a pas eu de discussion à ce sujet. Toutefois, les délégués ouvriers ont fait observer, que l'augmentation de la retenue du patron (0,15 au lieu de 0,10) était trop forte et risquait de compromettre la réussite de leurs revendications, mais ils n'ont pas insisté, ayant obtenu satisfaction pour ce qui les concernait personnellement, ils ont laissé aux patrons le soin de s'arranger entre eux pour le taris à facturer à leurs clients. Cependant les ouvriers se sont engagés à ne pas travailler eux-mêmes pour leur propre compte, ou pour un jardinier non patenté, à un prix inférieur à celui qui sera définitivement adopté par le groupe patronal. Enfin les patrons, ont obtenu l'assentiment des délégués, pour que les nouveaux tarifs n'entrent en vigueur qu'au 1er avril au lieu du 1er mars. Tel est l'état de la question. [3] [4]
L'étude que nous en avions faite nous avait amené à conclure :

    1° que l'augmentation demandée par les ouvriers (0,60 frs l'heure) était légitime ;

    2° que les charges et responsabilités des patrons justifiaient un prélèvement de 0,10 frs par heure de travail de leurs ouvriers.

A présent nous devons avouer que la retenue de 0,15 frs par heure, paraît excessive et injustifiée. Cependant comme nous procédons ici à une enquête absolument impartiale, nous ne demandons qu'à être convaincu du contraire.
Nous craignons que cette nouvelle augmentation, non prévue à la première réunion des patrons et ouvriers, ne soit une source de difficultés dans le présent et dans l'avenir, aussi bien pour les ouvriers que pour les patrons. Plus la marge est grande entre le prix payé et celui facturé, plus il y a à craindre le travail au rabais et l'entente directe entre le jardinier non établi et le client au détriment des patrons et des ouvriers qu'ils emploient.
La décision prise n'est pas irrévocable, rien n'oblige les patrons à adopter un tarif uniforme, il leur suffit de fixer un tarif minimum, celui de 0,70 frs l'heure, laissant à chacun la possibilité et la responsabilité de facturer 75 ou même 80 centimes si bon lui semble, l'important est de ne pas compter moins de 70.
D'autre part, les patrons devraient avoir la faculté d'adopter un tarif par commune (toujours avec minimum de 70 centimes) ; si les charges sont plus lourdes dans une localité que dans une autre (ce qui peut exister) les groupements communaux détermineront eux-mêmes leurs prix.

Conclusions de l'étude

La population sera d'autant plus sympathique aux revendications des ouvriers qu'ils se montreront modérés dans leurs manifestes et dans leurs actes. La dernière affiche du Syndicat renfermait quelques expressions d'allure révolutionnaire : "renégats" ... "rapacité bourgeoise" qu'il eût été préférable de ne pas employer. Tout en étant "conscient de ses droits", il faut être "soucieux de ses devoirs" et actuellement le premier des devoirs est de ne pas traiter d'avance de "rapaces" ceux à qui le mois prochain, on demandera 0,10 frs en plus par heure de travail. Il sera toujours temps de décerner cet aimable qualificatif à ceux qui refuseront cette augmentation si le cas se produit. Mais n'insistons pas davantage sur cette vivacité d'expression.
Pour que la mesure reçoive son application générale, il est important qu'à partir du 1er avril, les ouvriers travaillant pour des patrons réclament 0,60 frs l'heure et ne travaillent pas à un prix inférieur. Lorsqu'ils seront employés par d'autres que les horticulteurs établis et patentés, ils devront demander le tarif de 0,70 frs afin d'empêcher le travail au rabais.
Les patrons d'autre part, devront agir loyalement envers leurs ouvriers et les payer exactement 0,60 frs l'heure en toutes saisons et ne pas faire travailler au rabais même à l'époque du chômage, car le travail étant plus difficile à trouver, certains ouvriers, pourraient être tentés d'accepter un salaire inférieur plutôt que de manquer d'ouvrage. Il en résulterait un préjudice pour les ouvriers respectant leur engagement de ne travailler qu'à 0,60 frs.
Enfin, les propriétaires de jardins devront faire preuve de bonne volonté et ne pas aider les "gâcheurs" de prix qui s'offriraient à travailler chez eux à des conditions inférieures aux nouveaux tarifs, car faciliter la concurrence déloyale serait faire du tort aux ouvriers et aux patrons et souvent sans profit pour les employeurs.
Plutôt que de s'adresser à des jardiniers quelconques, il est plus avantageux de confier le travail de son jardin à un patron patenté, établi dans le pays. S'il arrive un accident à un ouvrier travaillant chez un client, c'est le patron qui est responsable. Si au contraire, on a traité soi-même directement avec l'ouvrier on risque d'avoir de grosses indemnités à payer et quelquefois une rente à vie. Un accident est vite arrivé, une chute d'une échelle, une blessure avec un outil, faux, serpe, etc.
En outre, les patrons jardiniers ont souvent plus d'expérience et sont plus compétents pour les soins à donner aux plantes et aux arbustes. Ils sont également mieux placés pour faire les fournitures des jardins, passant de grosses commandes et offrant plus de garanties, ils obtiennent des pépiniéristes et fournisseurs des conditions plus avantageuses.
Il est donc à souhaiter qu'à partir du 1er avril chacun s'efforce d'éviter toute difficulté dans l'application des nouveaux tarifs. On aura ainsi la satisfaction d'assister à la réalisation d'une juste augmentation de salaire, sans grève et sans violences, ce qui contribuerait à maintenir les bons rapports qui existent réciproquement entre les ouvriers, les patrons jardiniers et... les Bourgeois chez lesquels ils travaillent.

***

    Notes:

    [1] Cette étude a fait l'objet de publications dans les numéros de février 1911 du Semeur de Versailles et de Seine-et-Oise.

    [2] Le Cercle d'Etudes Sociales du Vésinet était une émanation des Cercles d'Etudes Catholiques du diocèse de Versailles. Constitué de notables, propriétaires, commerçants, il avait pour principale motivation de lutter contre l'influence jugée néfaste des grandes organisations syndicales dont la CGT. Une nouvelle tentative de "Syndicat des jardiniers" faisait alors l'objet de réunions à Chatou (Salle Chénier) et des affiches revendicatives étaient placardées dans toute la contrée.

    [3] En février 1892, un mouvement de grêve des jardiniers, suivi de l'annonce d'un syndicat dit "Syndicat de St Fiacre" avait agité le Vésinet. Le mouvement était alors animé par Louis Paul Emile Cappe, fils du premier adjoint et populaire horticulteur du Vésinet, Emile Cappe. Trop engagé dans un contexte politique national, instrumentalisé dans l'élection municipale locale, le mouvement avait fait long feu. Victime "colatérale", M. Cappe père perdit sa place au conseil municipal.

    [4] Trois ans plus tard, au Vésinet et à Chatou, les jardiniers, dans l'impossibilité de s'entendre cette fois avec leurs patrons, se déclarèrent en grève. Ils furent plus de deux cents à cesser le travail. Ils réclamaient 70 centimes de salaire par heure. La Guerre mit fin à leur mouvement.

    [4] Après la Grande Guerre, les jardiniers indépendants du Vésinet s'organisèrent en "association coopérative d'ouvriers jardiniers" (Société anonyme à capital variable,) dénommée l'Horticulture du Vésinet, fondée en mars 1921.


Société d'Histoire du Vésinet, 2013 - www.histoire-vesinet.org