D'après André Billy - La Femme de France, n° 1042, 28 avril 1935

MOGADOR

MOGADOR... Mogador... Ce joli nom, ce nom sonore, bien fait pour être crié, pour être chanté, demandez à un passant arrêté au hasard ce qu'il signifie exactement : il y a gros à parier que la réponse qui vous sera faite sera hésitante et incertaine.
Mogador ? Pour les Parisiens, c'est une rue, c'est un théâtre. C'est aussi une actrice, une chanteuse qui aurait donné son nom à ce théâtre. Bien peu vous diront que c'est un port du Maroc, bombardé puis occupé en 1844 par le prince de Joinville, et qu'à cet exploit la rue Mogador et le théâtre situé dans cette rue doivent leur nom. Quant à Céleste Mogador, il faut être un curieux de l'histoire anecdotique du XIXe siècle pour la situer exactement. Il y a quelque temps, je vous parlais de la reine Pomaré et de la confusion que ce nom provoque généralement entre la reine de Tahiti et la danseuse de Mabille. Pour Mogador, il en va de même. Céleste Mogador a bien été actrice et même directrice d'un théâtre qui était, non le théâtre Mogador, mais les Folies-Marigny ; elle a été surtout danseuse et écuyère à ses débuts, puis femme de lettres dans la suite de sa capricieuse carrière. Elle a publié une quinzaine de romans, fait jouer une trentaine de pièces, opérettes, drames et comédies, rimé des poèmes patriotiques et composé des chansons telles que T'as du chagrin, J'ai battu mon homme et Je l'ai lâché, dont je ne saurais dire si elles sont aussi réalistes que leur titre semble l'indiquer. Peu importe, ce n'est pas ce qui l'a rendue célèbre. Elle a dû sa notoriété, comme son amie Pomaré, à Mabille, au scandale que firent ses Mémoires en 1854, à son mariage avec le comte Lionel de Chabrillan, à ses romans et à ses pièces, et enfin à ses amitiés avec quelques personnalités marquantes de son temps : Dumas père, Gambetta, Dumas fils, Murger, Banville, Georges Bizet, etc.
Ce qui la distingue de ses pareilles, notamment de la Dame aux camélias et de Pomaré, qui avaient exactement son âge, c'est d'avoir survécu, c'est d'avoir duré, c'est de s'être surpassée à force de courage et d'orgueil, c'est d'avoir voulu, et dans une large mesure obtenu, sa réhabilitation par le labeur et l'intelligence. Si lourdement chargée que reste sa mémoire, on ne peut nier qu'elle eut trois qualités maîtresses : l'intelligence, la volonté, le goût du travail. Sans doute n'a-t-elle jamais pu se dégager entièrement de ses tares originelles, il lui en est toujours resté quelque chose, la fin même de sa vie garde un air suspect. Cependant, à bien des égards, elle mérite l'intérêt et la sympathie.
Elle a visé très haut, et c'était d'autant plus méritoire qu'elle venait de plus bas. Il n'a pas dépendu d'elle que ses ambitions se réalisassent plus complètement et qu'elle fît meilleure figure devant la postérité.

C'était une enfant de Paris et même, plus tard, elle revendiqua la qualité de Bellevilloise, ce qui avait encore un sens en ce temps-là. De son vrai nom Céleste Vénard, elle était née rue du Pont-aux-Choux, dans le quartier du Temple, à deux pas du boulevard du Crime dont l'ambiance ne fut certainement pas sans influencer sa vocation spectaculaire.
Née de père inconnu et d'une blanchisseuse, elle eut à se défendre de bonne heure contre les entreprises de l'homme avec qui vivait sa mère. Je n'affirmerai pas qu'elle eût mieux fait de lui céder ; toujours est-il que, pour lui échapper, elle s'enfuit du domicile maternel et, sur le trottoir, fit une rencontre qui la conduisit au Dépôt, à Saint-Lazare, et de là dans une maison publique, car les voies de la Providence sont impénétrables... Elle a raconté elle-même les rapides étapes de sa déchéance. La remontée fut beaucoup plus lente. Le souvenir de Céleste Mogador fille publique est resté lié à celui d'Alfred de Musset à qui elle se flattait encore, en 1906, de n'avoir jamais pardonné l'humiliation qu'il lui fit subir un soir, en plein Rocher de Cancale, le fameux restaurant de la rue Montorgueil dont l'enseigne a subsisté. Elle dut de se libérer à la charité d'un client qui paya ses dettes et l'emmena chez lui, malade.
Guérie, elle se mit à fréquenter les bals publics. C'était la grande époque de la polka et des polkeuses, la vogue de Mabille battait son plein. Sur les bals de l'époque Louis-Philippe il a été beaucoup écrit ; j'avoue n'avoir rien lu d'aussi frappant que la peinture qu'en fait Mme Françoise Moser [1].

Paul Josselin Lionel Guigues de Moreton de Chabrillan
(30 novembre 1818 - 29 décembre 1858)
Melbourne, janvier 1858

Un soir de 1844, pour faire pièce à Pomaré, le danseur Brididi donna à Céleste le surnom de Mogador à cause des oeillades dont elle était "bombardée". Elle devint l'amie de cette Pomaré sur laquelle je n'insisterai pas, l'ayant déjà évoquée ici à propos du livre de Jean Dorsenne sur la reine de Tahiti. Il est difficile aujourd'hui de comprendre l'enthousiasme suscité dans le public d'il y a cent ans par les "reines de Mabille".
En réalité, elles tenaient le rôle dévolu aujourd'hui à nos Mistinguett et à nos vedettes de music-hall et de café-concert.
Paris n'était alors qu'une ville de province, à peine plus étendue que le Paris de Louis XV ; tout s'y passait en famille et à la bonne franquette ; la haute noce y avait une allure bon enfant et sans façon qui ne devait pas être sans analogie avec nos réjouissances populaires du quatorze juillet, sauf que l'éclairage en était fourni par le gaz et les chandelles. Mais, ce qu'il y manquait de lumière était compensé par beaucoup d'entrain et de gaîté, avantages dont nous sommes malheureusement dépourvus.
De Mabille, Céleste-Vénard, dite Mogador, émigra en qualité d'écuyère à l'Hippodrome où elle eut autant de succès, mais fit une chute qui la tint immobilisée longtemps et marqua la fin de sa brève carrière hippique.
Entre temps, elle avait eu pour amants un ténor et un duc qui ne s'entendaient pas très bien. Et les aventures succédèrent aux aventures, et toujours pesait sur elle la menace d'être arrêtée et reconduite à Saint-Lazare, car elle n'avait pas été rayée des contrôles de la Préfecture. Enfin, elle rencontra Lionel de Chabrillan qui était un détraqué, un dévoyé et avait plus qu'aux trois quarts déjà dilapidé son patrimoine.
Ce qu'il en restait fondit en un clin d'oeil et bientôt le beau gentilhomme, qui avait rompu vingt fois avec Mogador avant d'en arriver là, se trouva lié à elle aussi bien sensuellement que financièrement: l'argent, ou plutôt le manque d'argent, les dettes, les hypothèques, toutes les combinaisons ruineuses auxquelles sont réduits les dissipateurs et leurs complices, avaient entremêlé leurs intérêts. Ils allèrent se marier à Londres.
La place me manque pour vous retracer en détail, d'après le récit alerte, ironique, parfois ému, de Mme Moser, la vie et les aventures de Céleste Vénard, dite Mogador, devenue femme de lettres par la publication de ses Mémoires, comtesse par son mariage avec Chabrillan, et personnage officiel par la nomination de celui-ci au consulat de Melbourne en Australie. Elle l'y accompagna, mais en revint seule, et il mourut là-bas sans elle, et elle en eut beaucoup de chagrin.
Elle l'avait beaucoup aimé, à sa manière.
Elle n'était pas une amoureuse. Chez elle, la tête dominait ; elle manquait de coeur assurément. Mais elle garda une profonde reconnaissance à Lionel de Chabrillan de lui avoir donné son nom, son titre, sa couronne. Ah, cette couronne de comtesse, comme elle y tenait! Avant de mourir, elle prit soin de la faire dessiner pour qu'on la gravât sur sa tombe, ce qui fut exécuté ponctuellement. Il faut bien dire que cette couronne, elle ne l'avait pas, si l'on peut dire, volée. A la mort de Lionel, la famille de celui-ci usa sur Céleste de tous les moyens de pression possibles pour qu'elle y renonçât. Très fièrement et même très dangereusement, elle repoussa les propositions avantageuses qui lui étaient faites.
Elle resta comtesse de Chabrillan et, ma foi, il lui en cuisit...
Elle a laissé des mémoires inédits, où Mme Françoise Moser a puisé la matière de tout ce qui constitue la seconde partie de son charmant livre. L'histoire littéraire y est intéressée, on y voit paraître Dumas père avec qui Céleste collabora, et beaucoup d'autres. Mogador était devenue propriétaire au Vésinet. Pendant le siège, elle ne se résigna pas à l'inaction, créa un corps d'infirmières militaires, et prétendit incarner l'âme de la résistance par les poèmes patriotiques qu'elle récitait dans les réunions.

Pendant le siège (1870-1871) Madame de Chabrillan, elle ne se résigna pas à l'inaction, et créa un corps d'infirmières militaires, les Soeurs de France

Comme directrice des Folies-Marigny, elle avait fait faillite. Décidément, la fortune se dérobait. Ses dernières années furent pénibles. Elle ne cessait d'écrire, mais, sans manquer de dons, n'avait rien de ce qu'il lui eût fallu pour s'imposer.
Une certaine obscurité plane sur l'époque où elle habita passage de l'Opéra. A quel trafic s'y livrait-elle? Elle vieillissait, elle s'aigrissait, sa gêne tournait de plus en plus à la misère. Elle mourut dans une maison de retraite de la rue des Martyrs. Elle était devenue très sale et elle buvait, mais elle avait, paraît-il, toujours grande allure sous ses cheveux blancs. [2]

    [1] Françoise MOSER, Vies et aventures de Céleste Mogador, Albin Michel, 1935.

    [2] Lire aussi Jules CLARETIE, Une revenante, dans Profils de théâtre, chez E. Fasquelle (Paris) 1904.


Société d'Histoire du Vésinet, 2010- www.histoire-vesinet.org