Jean-Paul Debeaupuis. Les Questions de la SHV, Le Boléro - SHV, août 2019.[1]

Aux sources du Boléro de Ravel

Le chef d'œuvre de Maurice Ravel, le célèbrissime "Boléro" pourrait-il avoir pris sa source dans l'esprit de son compositeur à la suite d'un passage au Vésinet ?
Il existe de nombreuses allusions à cette origine. La première à s'inscrire dans une publication serait la déclaration de M. Jacques Rouché, administrateur général des théâtres lyriques nationaux dans un article du Figaro en 1942 : "Le Boléro de Ravel, est entré à l'Opéra". [2]

    Il y a déjà plusieurs années que je songeais à inscrire le « Boléro » au répertoire de l'Opéra. En cherchant une présentation, avec l'intention de réaliser exactement les désirs de l'auteur, s'il les avait manifestés, je me rappelais que Maurice Ravel et M. Leyritz étaient unis d'une grande amitié, et je me demandai si, dans les voyages qu'ils avaient entrepris de compagnie, ils n'avaient pas eu à ce sujet des conversations intéressantes.

    Au mois de janvier dernier, M. Leyritz me présentait une maquette et l'accompagnait des observations suivantes : J'ai mis dans ma maquette de décor des arcades mauresques en motif principal pour imposer l'idée que l'atmosphère musicale du « Boléro » n'est pas tant espagnole qu'arabe, tout comme l'atmosphère de l'Espagne elle-même, aussitôt franchies les portes de Cordoue, dès Cordoue aussi, et jusqu'au désert, la végétation des cactus s'imposera, cruelle et magnifique, elle aussi, comme le spectacle des taureaux. Aussi ai-je fait se détacher, sous la couleur tragique (noir et rouge), les bâtiments roses, les balcons noirs des terrasses de Grenade ou de Telhouet. Au dur cactus répond une dure usine, également noire et rouge. Elle est là pour souligner le côté mécanique de la construction de la musique faite des chaînons des motifs alternativement en ton majeur et en ton mineur, inlassablement répétés et reliés entre eux par toujours le même motif d'introduction.

    L'usine qui nous a servi de type se trouve sur la route du Vésinet, quand on débouche du pont de Rueil.

    Ravel, quand nous passions par là en voiture, la désignait de son index dans un geste qui lui était familier et disait « L'usine de « Boléro », la plus espagnole et la plus arabe des usines du monde. » Ce côté mécanique ainsi pressenti dans le décor s'affirmera réglé sur la musique même dans la danse à mouvement de chaîne indiquée dans le livret. Lequel livret n'indique, expressément, aucune action précise d'intrigue et donne le rôle principal au danseur, ce qui marque le côté essentiellement masculin de la musique les entrées, la pantomime évoquent le cérémonial des taureaux. Comme les arcades mauresques (sans autre volume que de surface) indiqueront le caractère arabe, l'évocation des taureaux indiquera le caractère exaspérant, cruel, passionné et magnifiquement orné des motifs musicaux dès l'entrée des toreros.

La phrase-clé que l'on retiendra: "sur la route du Vésinet, quand on débouche du pont de Rueil".
On se trouve donc sur ce qui était en 1928 la Route Nationale n°186, et probablement encore à Chatou car, comme chacun sait, il n'y a pas d'usine -a fortiori bruyante- au Vésinet.

Quand on débouche de Rueil, sur la route du Vésinet (RN 186).

Carte du Syndicat des propriétaires du Vésinet, 1925 [détail]

Consulté sur le sujet, Edouard Ravel, le frère du compositeur répondit par lettre à Jacques Rouché : [3]

    Mon frère avait une admiration pour tout ce qui était mécanique, depuis les simples jouets en fer blanc jusqu'aux machines-outils les plus perfectionnées. Aussi passait-il des journées, à l'époque du Jour de l'An, sur les grands boulevards, devant les baraques des camelots, et était ravi de venir avec moi dans les usines ou aux expositions de mécaniques. Il était heureux de se trouver au milieu de ce mouvement et de ces bruits. Mais il en ressortait toujours frappé et obsédé par l'automatisme des mouvements de tous ces ouvriers. II ne m'a jamais parlé de ses projets de scénario, mais souvent, en passant au Vésinet, me montrait « l'usine de Boléro ».

Plus récemment, devant l'Académie des Sciences de Montpellier, le professeur Marcel Danan, neuropsychiatre, exposait son étude sur le cas de Maurice Ravel, souffrant d'une maladie neurologique probablement consécutive à l’accident de la circulation dont il avait été victime en 1932 à Paris. Dans sa conférence, il y était question du Boléro et de son origine :

    On a insisté sur ses rituels en particulier d’habillement, sur son goût de la précision, son aspect extérieur raide. Par contre il ne manquait pas d’imagination ne serait-ce que dans le domaine de la création musicale et, contrairement aux obsessionnels qui réussissent surtout dans les techniques, il était un véritable artiste. Sa structure obsessionnelle a probablement marqué son œuvre la plus célèbre, le Boléro mais on peut dire que toute son œuvre a été travaillée : il ne croyait pas à l’inspiration. Il s’essayait à toutes les musiques mais avait un goût prononcé pour les musiques exotiques. Il avait aussi un côté provocateur. Le tempérament obsessionnel apparaît dans le Boléro, ballet de caractère espagnol que Ravel considérait comme une “œuvre expérimentale, un tissu orchestral sans musique, vidé de musique”. Jean Echenoz dans son roman “Ravel” écrit : “une chose qui s’auto détruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son”. Le Boléro comporte un thème, un contre thème, le seul élément de variation provenant des effets d’orchestration. On raconte qu’à l’issue de la première représentation une dame cria : “au fou, au fou”. Ravel dit : “celle-là, elle a compris.” Quelque temps plus tard, passant près d’une usine au Vésinet, il dit à son frère : “c’est là l’usine du Boléro.” [4]

On remarquera l'évolution des propos, la petite différence qui change tout et altère probablement la vérité. Dans le premier article, il s'agissait d'une usine devant laquelle on passe, en débouchant du Pont de Rueil (à Chatou), sur la route [qui mène] au Vésinet. Ensuite, cela devient une usine en « passant au Vésinet ». Encore une altération et l'usine est « une usine au Vésinet » !

Les Établissements de la Veuve Laubeuf, une entreprise de travaux publics avec des ateliers divers, se trouvaient là, à l'angle de la route nationale et de l'avenue François Laubeuf, un membre de cette ancienne famille catovienne qui fit fonction de maire durant l'occupation prussienne de 1870 et eut une conduite héroïque. La famille compte aussi un ingénieur naval illustre, Maxime Laubeuf, un des pionniers de la construction navale sous-marine. L'usine produisait des charpentes métalliques et en bois, des verrières et réalisait des travaux de menuiserie et de maçonnerie.

Les établissements Laubeuf, à Chatou au début du XXe siècle.

Cet établissement désigné comme l'Usine Laubeuf, situé à quelques centaines de mètres avant le panneau du Touring-Club de France annonçant l'entrée au Vésinet, semble répondre au mieux à la première description : sur la route du Vésinet, quand on débouche du pont de Rueil.
Ainsi, un peu de chauvinisme aidant, on peut avancer qu'après avoir entendu les sons mécaniques et rythmés en passant devant l'usine catovienne, Maurice Ravel a commencé à concevoir son chef d'œuvre quelques secondes plus tard... en traversant Le Vésinet.

Le chauvinisme n'étant pas une exclusivité vésigondine, nos voisins et amis de la Mémoire de Croissy, se livrant à la même recherche que nous, annonçaient triomphalement lors de leur assemblée générale [5] :

    A l’époque de l’écriture du boléro, (1928) les usines situées par Ravel au Vésinet sont en fait sur la commune de Croissy, sur les terrains de l’actuel chemin de ronde. Les deux plus importantes sont la Compagnie Parisienne des tissus caoutchouc puis Société Zapon (du nom d’un procédé américain), usine rachetée en 1932 par les Établissements Maréchal et La verrerie Parra-Mantois & Cie. (cf. archives de Croissy).

Cette proposition serait tout à fait crédible en admettant que Ravel ait eu l'habitude, « au débouché du pont de Rueil » de prendre un chemin compliqué et sinueux dans les ruelles malcommodes de Chatou et Croissy, aboutissant dans les voies maraîchères passant en lisière du Vésinet, pas même représentées sur les cartes routières de l'époque. Un trajet singulièrement plus long que celui, direct, empruntant la superbe et confortable route nationale n°186, débarrassée depuis peu de ses tramways, pas encore ralentie par de funestes feux tricolores, bordée d'arbres pittoresques et de villas enchanteresses et popularisée par les départs du Tour de France.

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    Notes et sources:

    [1] Question et éléments de réponses de Christian Ramette, SHV.

    [2] Jacques Rouché, Le "Boléro" de Ravel, est entré à l'Opéra, Le Figaro, 12 janvier 1942.

    [3] La lettre autographe signée d'Edouard Ravel, frère de Maurice Ravel, à Jacques Rouché, Saint-Jean-de-Luz, 19 février 1940 a été publiée par Deborah Mawer dans The Cambridge Companion to Ravel, 24 août 2000, p. 59.

    [4] Marcel Danan, Maurice Ravel, génie musical, énigmes médicales, hypothèses, Séance du 19/03/2007, Bulletin n°38, pp. 69-82. (édition 2008)

    [5] Mémoire de Croissy, assemblée générale du 10 mars 2018, Croissy-sur-Seine.


Société d'Histoire du Vésinet, 2019 • www.histoire-vesinet.org