Commentaire anonyme (extrait) posté sur le Blog « Le Vésinet en long, en large et en travers », 2008 [1]

A l'école Pallu, il y a cinquante ans

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J'ai presque fait l'inauguration de l'école Pallu où j'ai été diversement apprécié par Mademoiselle Villatte, Madame et Monsieur Dussouchet, Monsieur Morey, Madame Dubray et d'autres que j'ai préféré oublier.
A cette époque, les vieux bâtiments de Sainte-Croix existaient toujours. La cour de récréation se tenait sous le Cèdre, le vrai, pas la pâle réplique qu'on a planté et qui aura l'air de quelque chose dans un autre demi siècle si le réchauffement de la planète lui prête vie. Au fond de la cour, il y avait ... la salle de cinéma !
Elle avait été chapelle, décorée par Maurice Denis ; les cordes à grimper qui pendaient du plafond laissaient croire que c'était une salle de gym ; mais pour nous c'était d'abord la salle de cinéma. Le samedi après la récré de 15h30, nous allions nous installer sur les bancs, face à l'écran et durant une heure, nous regardions ... des films !
La fabrication des sabots dans le Jura, la récolte du houblon en haute Alsace, la pêche à la morue ou l'épopée des Terre-neuvas. On pourrait croire que ça n'était pas excitant mais la télé n'avait pas encore envahi nos salons (il y en avait juste une dans ma rue) ; on voyageait moins qu'aujourd'hui et c'était une merveilleuse ouverture sur le monde et une belle récompense pour une semaine de labeur. Et puis il y avait aussi un ou deux dessins animés.
Enfin, le dernier samedi du mois, il y avait le "grand film". La séance commençait à 14 heures et après un court-métrage d'introduction, documentaire, animation etc., le grand film commençait, le plus souvent en noir et blanc mais parfois en couleur ce qui déclenchait des cris d'enthousiasme.
Les Laurel et Hardy (leurs principaux longs métrages) Bourvil (le piano à bretelle), les westerns (La chevauchée fantastique, Quand les tambours s'arrêteront, Buffalo Bill, Le soleil brille pour tout le monde), ou des histoires de pirates avec Errol Flynn ou Burt Lancaster... où les méchants étaient toujours punis à la fin.
Pour Noël, nous allions jusqu'au Médicis [2] pour voir un film "récent" sur un grand écran et de vrais fauteuils de cinéma. Je me rappelle avoir vu Bambi dans ces conditions.
La menace d'être privé de cinéma en cas d'indiscipline faisait plus pour la quiétude du maître ou de la maîtresse que les cris hystériques de Madame X ou la "demi-livre" (la main) de Monsieur Y menaçant de s'abattre à tout instant. Il y avait bien des "torgnoles", des fessées, des coups de règles et même des coups de pied au derrière occasionnellement mais je n'ai jamais vécu ça comme "traumatisant". Surtout parce que je n'étais pas l'acteur principal.
Les filles venaient assister à la séance de cinéma mais, par où arrivaient-elles ? par où repartaient-elles ? on ne savait pas trop. Du reste, elles n'étaient pas très intéressantes. Elles poussaient des cris stridents quand nous voulions nous concentrer sur l'action et elles faisaient "chut" quand nous rigolions du baiser final... (notre misogynie primaire s'estompera un peu plus tard, à l'ombre des baraquements du Lycée-Marcel-Roby-Annexe-du-Vésinet).


Les anciens bâtiments de Sainte Croix du temps du Groupe Pallu
(A) bâtiment principal de l'école, en service jusqu'à sa démolition en 1976 ; (B) bâtiment désaffecté en raison de son état d'insécurité ; (C) ancienne chapelle, désaffectée puis utilisée comme gymnase et salle des fêtes. Au premier plan, la cour de récréation.

Le boulevard Carnot était pour moi et mes copains une sorte de frontière infranchissable. Sauf le jour où notre instituteur s'était mis en tête de nous faire découvrir le principe des montgolfières. Nous avions confectionné trois montgolfières en papier crépon. Installés au milieu de la cour, refaite à neuf peu de temps avant, nous avions formé trois groupes, un par aérostat.
Le premier n'eut pas de chance, le papier prit feu à la flamme de la petite bouteille de gaz qui chauffait l'air. La grande montgolfière, qui devait bien avoir deux mètres de haut, brûla en un instant. Mais comme le principe de précaution n'avait pas encore été inventé, personne ne se formalisa de l'incident. On s'appliqua à ne pas récidiver avec la seconde qui s'envola majestueusement jusqu'au premier platane, à cinquante mètres de là. Comme elle s'était accrochée bien trop haut pour être récupérée, il fallut quelques semaines de pluie et de vent pour la faire disparaître complètement.
Vint le tour de la troisième.
On ne la fit pas brûler et l'on attendit pour la lâcher que l'air soit bien chaud et ... elle s'envola bien droit sur une dizaine de mètres. Puis elle prit le vent d'ouest/nord-ouest et s'en alla à bonne allure vers les limites de l'école. Tout le troisième groupe s'élança à sa poursuite, jusqu'au portail ouvrant sur le boulevard Carnot, puis sur le trottoir jusqu'à l'avenue du Général de Gaulle. Imaginez une dizaine de marmots de huit ou neuf ans, le nez en l'air, traversant ainsi le boulevard Carnot avec leur instituteur en blouse grise, comme eux, juste un peu plus grand.
Les platanes de l'avenue du Général-de-Gaulle étaient beaucoup plus petits qu'aujourd'hui, taillés en rideau comme les tilleuls de l'avenue des Pages. La Montgolfière avait passé la maison Rudolphe et commençait à redescendre. Elle se posa au milieu du carrefour Pallu / Fontaine / de-Gaulle. On revint à l'école avec le trophée un peu déchiré mais ô combien glorieux.
Aujourd'hui, une affaire comme ça conduirait l'instit [3] devant une commission disciplinaire et peut-être le tribunal à la demande des associations de parents d'élèves. Mais c'est un de mes plus chouettes souvenirs.

    Notes :

    [1] Le Vésinet en long, en large et en travers, de Alpiko-Vézigondin' (alias Hélène Janin), fut un des premiers blogs consacrés au Vésinet (2005-2009).

    [2] Le cinéma le Médicis, qui avait succédé au Sélect après la seconde guerre mondiale, se trouvait près de la gare Le Vésinet-centre. Il ferma ses portes en 1986 et fut remplacé par un magasin de produits surgelés.

    [3] Il s'agirait selon des témoignages complémentaires de Monsieur Morey, qui enseignait alors en CM1.


Société d'Histoire du Vésinet, 2011- www.histoire-vesinet.org