L'Illustration, 9 mars 1878, n°1828

La ville écolière de Monsieur Pallu

Dans son livre "L'éducation paternelle" [1], publié à compte d'auteur en 1876, Alphonse Pallu exposait ses conceptions de l'enseignement. Il annonçait aussi son intention de fonder au Vésinet un grand établissement conçu pour y dispenser un enseignement conforme à ses principes.
L'année suivante [2] il fondait une société, "L'Education paternelle" et lançait une souscription de six millions de francs. L'architecte Armand Buraud se voyait confier la concrétisation de ce projet, qui sera présenté à l'Exposition Universelle de 1878, à Paris. En voici la présentation qu'en fit L'Illustration [3]:

La ville écolière du Vésinet

En mettant sous les yeux de nos lecteurs un aperçu des parties principales dont se composera le vaste établissement d'éducation et d'instruction que l'on s'occupe de fonder au Vésinet, sous le nom de Ville écolière, nous croyons en faire suffisamment apprécier l'importance.
D'élégantes villas construites autour d'un édifice principal et de bâtiments destinés aux différentes branches de l'enseignement, où dix à quinze enfants seront confiés aux soins de tuteurs chargés de veiller sur tout ce qui concerne leur développement moral et physique, tel est le plan conçu par l'auteur du projet, l'honorable M. Pallu, maire du Vésinet. C'est la solution la plus heureuse du problème que doivent se poser les éducateurs de la jeunesse et qui consiste à les faire jouir à la fois des avantages d'un enseignement scientifique donné en commun et de ceux de la vie de famille.
Une pareille institution inaugure pour l'éducation publique une ère nouvelle; elle rompt avec les traditions de la routine, elle est conçue dans le sens le plus large et le plus libéral, et ce sera l'entreprise la plus considérable qu'aura exécutée en France l'initiative privée. Ce ne sera pas en vain, il faut l'espérer, que M. Pallu aura fait appel au bon sens et au patriotisme de la France.
Le but essentiellement moral que se propose cette entreprise vraiment nationale suffirait pour la recommander à toutes les personnes qui voient dans la rénovation des méthodes d'éducation le plus sûr moyen d'élever les âmes et de fortifier les caractères. Mais la combinaison financière au moyen de laquelle doit se réaliser le capital de six millions nécessaire à sa réussite est conçue de manière à donner une pleine satisfaction aux intérêts matériels.
Les douze mille actions au porteur de 500 francs chacune qui composeront le capital social ne sont payables que par quart, savoir un quart (ou 125 francs) suivant avis qui en sera donné par le gérant après la souscription totale du capital social et les trois autres quarts au fur et à mesure des appels qui seront faits par le gérant, de l'avis du Conseil de surveillance, qui sera nommé par la première assemblée générale, sans toutefois que chaque appel puisse être supérieur à 1 francs.
La société du Vésinet apporte, à titre de souscription, pour l'érection de l'établissement central et des vingt premières villas écolières, une surface de treize hectares et demi de terrain qui, au prix moyen des ventes amiables faites au Vésinet depuis sa création, représentent la somme de 390.000 francs.
La Société demande donc au public 5.610.000 francs. Pour faire apprécier les avantages offerts aux souscripteurs, il faut faire observer:
1° que les terrains et les constructions seront déjà un prégage assuré aux actionnaires par suite de leur valeur intrinsèque et indépendamment du plus ou du moins de succès de l'institution à fonder. Valeur qui ne pourra que s'augmenter, suivant en cela la marche ascendante du prix des terrains au Vésinet.
2° Que pour la fondation de l'établissement il ne sera nécessaire d'immobiliser dès le début que la somme de 2.900.000 francs, soit la moitié du capital, l'autre moitié ne devant être appelée que quand l'entreprise aura donné la certitude de sa vitalité.

Il résulte aussi des calculs faits d'après le budget des établissements analogues, lycées et pensions, que les bénéfices de l'opération peuvent être suffisants pour assurer un intérêt toujours croissant qui s'élèvera jusqu'à 6 pour 100 quand le nombre des élèves sera de 600, pour suivre une marche ascendante de 1 pour 100 à chaque augmentation de 100 élèves.
Ce n'est pas, on le voit, une entreprise ordinaire. Nous n'en connaissons pas une seule qui soit entourée de plus sûres garanties, et, nous pourrons ajouter, qui présente un placement plus avantageux. Patronnée par les hommes les plus éminents dans les lettres, les sciences et les arts, appartenant à toutes les classes de l'Institut, au Sénat et à la Chambre des députés, l'école du Vésinet réunit des conditions tellement exceptionnelles, qu'il serait infiniment regrettable de laisser échapper l'occasion offerte par M. Pallu d'en doter notre pays.
On souscrit au siège provisoire de la Société, chez MM. Pallu & Cie, rue Taitbout, n° 63.
Les documents les plus détaillés relatifs à l'établissement seront adressés à toutes les personnes qui en feront la demande.

P.S. — La Ville Écolière projetée occupera une surface de 105.000 mètres superficiels, non compris celle des terrains sur lesquels seront construites les villas écolières. La superficie des divers bâtiments, autres que ceux des villas, sera de 9082.

1 - Bâtiment central

2 - Pavillon de la Mécanique et des Beaux-Arts

3- Pavillon de la Chimie

4- Pavillon de la Physique

5- Pavillon de l'Histoire Naturelle

6- Pavillon de la Gymnastique (Manège, atelier et bains-douches)

 

7 - Pavillon de la Musique (Grille d'entrée; pavillon du Concierge)

8 - Exemples de villas écolières

9- Vue d'ensemble
Château et Terrasse de St Germain d'après le tableau de M. Robichon.

[Remarque: Le bâtiment censé représenter le Château de St Germain est dans une situation incompatible avec le tracé des voies autour du rond-point Royal]

Le projet était suffisamment œcuménique pour réunir des personnalités aussi diverses que l’inspectrice générale des Salles d’asile Madame Pape-Carpentier, le fondateur de la Ligue d’enseignement Jean Macé, le directeur du grand Gymnase médical Eugène Paz, le membre de l’Institut Frédéric Passy, le futur directeur de l’enseignement secondaire Ferdinand Buisson, le poète François Coppée, le professeur de droit Emile Worms, l’architecte Viollet-le-Duc, et une trentaine de députés et sénateurs dont Emile de Girardin, Paul Deschanel, Paul de Rémusat, Daniel Wilson. [4]
Emile de Girardin se montrait toutefois plutôt circonspect, voire pessimiste [5]:

Il y avait, aux pieds de la terrasse de Saint-Germain en Laye, une forêt de 450 hectares, qui a été achetée, il y a une quinzaine d'années, pour être en partie défrichée et convertie en parc et terrains à bâtir des maisons de campagne, offrant ce triple avantage d'être entourées de bois, d'être bordées par la Seine, et de n'être qu'à quarante-cinq minutes de Paris en chemin-de-fer.
Déjà un nombre assez grand de villas a été construit pour qu'il donnât naissance à une véritable commune dont M. Alphonse Pallu a été élu maire, ce qui était justice, puisqu'il en était le créateur ; mais, si rapides qu'aient été l'essor et le développement pris par la commune du Vésinet, ils n'ont pas suffi pour réaliser les espérances et les calculs de ses promoteurs ; c'est ce qui a dû donner au plus actif d'entre eux l'idée de consacrer 135.000 mètres de l'immense espace qui reste encore libre à la fondation d'une Ville écolière qui, si l'idée réussit, sera une véritable et très heureuse réforme dans l'éducation des fils de familles aisées. C'est assurément une idée louable et qui serait féconde; en Angleterre le succès n'en serait pas douteux. Pourquoi, en France, n'en sera-t-il pas ainsi ? C'est que la France est un pays de tutelle, et que tutelle politique et initiative individuelle sont incompatibles.

En 1879, la souscription est un échec. La mort de Pallu l'année suivante scellera la fin de cette "chimère éducative".

    [1] Pallu, Alphonse (1876). L’Education paternelle. Projet d’un établissement à fonder au Vésinet. Paris: Chez l’Auteur, Rue Taitbout, 63, nouvelle édition.

    [2] Pallu, Alphonse (1877). L’Education paternelle. Société pour la fondation d’une ville écolière substituant à l’internat éducation de la famille par l’application du système tutorial. Paris: Chez l’Auteur.

    [3] L'Illustration (1878) 9 mars, n°1828.

    [4] La bibliothèque pédagogique de l’INRP a conservé une affiche sans date comportant une liste des personnes "qui ont bien voulu approuver et encourager la fondation de la ville écolière du Vésinet".

    [5] Girardin, Emile de (1879) L'impuissance de la presse. Questions de l'année 1878.


Société d'Histoire du Vésinet, 2010- www.histoire-vesinet.org