Le Vésinet, revue municipale, n°52, septembre 1980.

Le Comte Paul de Choulot
l'artiste qui peignit le Vésinet

Pierre AMELOT
Président du Syndicat d'initiative et de Défense du Site du Vésinet.

Il ne suffit pas de dessiner un parc,
Il faut le peindre.

Comte de CHOULOT.

 

Amené d'Auteuil au Vésinet, il y a plus de quarante ans et ayant eu la chance d'être tout de suite initié par un édile de cette époque, je lui posais la question: "Mais qui donc a réussi tout cela ? "
C'est, me répondit-il, Alphonse Pallu, l'homme qui mena son oeuvre jusqu'au bout d'une main ferme et qui en assura la pérennité par le moyen de cette charte du Vésinet qu'est le Règlement de 1863, et puis un certain Comte de Choulot qui fut, dit-on, l'architecte du parc. Ma curiosité de néophyte se trouva, du coup, piquée au vif. Comment donc peut-on accepter de ne pas en savoir plus sur celui qui a dessiné et peint Le Vésinet.
La création, à l'intérieur du Syndicat d'Initiative, d'un groupe de recherches historiques, présidé par Fred Robida, directeur honoraire du Touring Club de France, permit de faire appel dans la "Revue Municipale", aux détenteurs de documents intéressant Le Vésinet. Et, tout de suite, nous parvint d'une Parisienne, un plan de la pelouse de La Borde, comportant des petites rivières jamais réalisées, imprimé en lithographie avec dans la marge inférieure "de Choulot". Nous tenions là une preuve formelle, le plan du Vésinet émanait bien du comte de Choulot.
Continuant ses investigations vésigondines au hasard de ses travaux personnels, M. Robida découvrit à la bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs, une fiche "de Choulot Paul - L'Art des Jardins". Communication est demandée aussitôt. Il s'agit d'une brochure incomplète avec la mention "3e livraison" et ne comportant que les chapitres V à XI. Mais, quelle chance, le chapitre XI est entièrement consacré au Vésinet. On le lit avec émerveillement: l'homme que nous recherchions développe sa pensée, sa méthode. C'est un très grand artiste qui a figure de chef d'école. Il cite les 268 parcs qu'il a dessinés avant la publication de son ouvrage et qui sont situés dans 51 départements français. A l'étranger, il a travaillé à Genève et en Italie pour le roi Charles-Albert.
Il faut parvenir à connaitre la vie de cet homme qui fut, à n'en pas douter, hors du commun. Les recherches se poursuivent pendant des mois sans résultat. Désespérant! Quant un beau jour, oui vraiment un beau jour pour nous, le carnet mondain du Figaro nous donne le fil d'Ariane qui permet de retrouver les arrières-petits-enfants du comte Paul de Choulot.

Grâce à Mlle de Choulot et à M. Jacques de Choulot, la personnalité de l'auteur du Vésinet nous fut enfin très aimablement révélée. Le comte Paul de Choulot naquit à Nevers le 31 janvier 1794 (12 Pluviose An III). Ses parents s'appelaient de Lavenne et c'est à lui-même qu'il fut donné d'ajouter au nom patronymique le titre de comte de Choulot, reçu du roi Louis XVIII, dont il était garde du corps avec rang de lieutenant de Cavalerie. En 1817, il épousait Elisabeth de Chabannes La Palisse. Avant l'avènement de Charles X, il passa de la Maison du Roi à celle du duc de Bourbon, prince de Condé, comme Capitaine Général des chasses de Chantilly [1]. La révolution de 1830 bouleversa sa carrière, sa fidélité à la dynastie légitime l'opposant à Louis Philippe, il devint un agent de liaison si important que c'est lui qui apporta à Chateaubriand les instructions de la famille royale exilée (cf. Livre 37, chapitre II des Mémoires d'Outre-Tombe) [2].

Paul de Lavenne, comte de Choulot

Les efforts des légitimistes n'ayant pas réussi à replacer sur le trône le descendant, encore enfant, de la branche aînée des Bourbon, connu de l'Histoire sous le nom de comte de Chambord, on ne sait par quel cheminement Paul de Lavenne, comte de Choulot qui atteignait la quarantaine, se passionna pour l'art des jardins, non point par dilettantisme de châtelain [1], mais pour prendre la position de chef d'une nouvelle école, critiquant carrément ses devanciers et établissant une théorie des jardins modernes appuyée sur l'évolution des idées et des moeurs. Il convient d'observer que nous sommes en plein romantisme à cette époque et que le sentiment de la nature fait vibrer la littérature. C'est en 1846 à Nevers que le comte de Choulot annonçait la parution par livraisons de son ouvrage sous la forme d'une "introduction" qui constitue en réalité un manifeste. Qu'on en juge par ces citations:

"Malgré tout ce que la puissante imagination de Le Nôtre a su faire, on ne peut s'empêcher de regarder les jardins français,
plutôt comme des abus de l'Art, que comme une création utile du génie,"
...
"L'Angleterre fut la première à s'affranchir de ce luxe outré de la décoration, pour se rapprocher de la nature".
...
"La plupart des jardins, qu'en France, nous appelons jardins anglais sont des espèces de décorations banales,
dont le moindre défaut est de s'appliquer à tout et partout de la même manière, sans avoir égard au climat,
à la localité et à l'aspect du pays, sans tenir compte de l'opposition... sans calculer les effets d'ombre et de lumière".
...
"Le plan d'un parc exige, non seulement l'investigation la plus minutieuse du pays,
mais l'étude approfondie, sur place, de toutes les combinaisons auxquelles peuvent se prêter les accidents de terrain,
les arbres déjà existants et la direction des lignes vers le point de l'horizon le plus favorable à l'effet général".
...
"Nous ne nous dissimulons pas la diffculté de ce premier travail, mais partout où elle ne sera pas prise en considération et vaincue,
l'oeuvre péchera par l'oubli d'un de ces principes qui constituent le beau dans les Arts:
la correspondance des différentes parties entre elles et avec le tout".
...
" Dans une peinture sur toile, le point de vue est fixe, et la ligne d'horizon immuable,
la perspective y marque facilement la place et les proportions des objets qui doivent en faire partie.
Au contraire, dans un parc ou tableau naturel, le point de vue et la ligne d'horizon se déplacent à chaque pas que fait le promeneur
et les rapports des objets changent. De cette difficulté, bien ou mal résolue, dépend cependant la beauté du détail et d'ensemble d'un parc".

A la suite de l'introduction publiée en 1846, parurent deux fascicules [...]. Nous ne disposons que de la troisième livraison. Elle est datée de 1863 et publiée à Paris. Paul de Choulot s'exprime, dans cette dernière partie de son traité avec l'autorité de l'homme qui a beaucoup réalisé et avec succès. Mais, sentant peut-étre sa santé décliner (il devait s'éteindre le 4 avril 1864), il fait appel aux jeunes artistes, mettant à leur disposition son expérience, pourvu qu'ils consentent à faire leur, la sentence de Plutarque: "Dans les Arts, rien de ce qui est bien fait ne l'est par hasard, et je ne connais aucune oeuvre qui ait réussi autrement que par la prévoyance et la science de l'artiste".


Le comte de Choulot vers la fin de sa vie

Il revient avec insistance sur les principes de sa méthode un peu comme s'il pressentait qu'il rédige son testament artistique. D'abord, les rapports calculés des parties avec le tout et avec l'environnement. Puis le jeu de la lumière qui donne le mouvement à la scène naturelle par la variété dans l'unité et l'harmonie. Enfin, le style qui est la marque propre de chaque artiste et qui est incommunicable.
Pour sentir l'artiste et l'homme que fut le comte de Choulot, aucun commentaire ne peut remplacer la lecture de passages caractéristiques de son Art des Jardins. Ces citations ont été puisées un peu partout dans les chapitres V à X, à l'exclusion du chapitre XI sur Le Vésinet que tout bon vésigondin se doit de méditer en entier. Le lecteur voudra bien excuser l'arbitraire qu'il y a à extraire des passages puis à les rapprocher, créant ainsi un contexte différent de l'ouvrage original.

"S'il est utile pour l'artiste, de se pénétrer de la petitesse relative du périmètre dans lequel son travail est circonscrit,
il ne l'est pas moins de profiter des effets caractéristiques des lointains pour faire naître et entretenir dans son esprit
le sentiment de la grandeur indispensable à la perfection de son oeuvre".
...
"Les lois de la perspective linéaire et de la perspective aérienne sont aussi néces saires au paysagiste
que la connaissance des proportions du corps humain au peintre et au sculpteur.
Néanmoins, les unes et les autres sont insuffisantes pour atteindre l'expression,
la première loi essentielle de tous les arts, le génie seul comprend l'expression et sait la rendre".
...
"Répétons-le encore; le paysagiste se conformant à notre méthode a pour guide les rapports
qui unissent l'espace à transformer avec les objets lointains ou rapprochés".
...
"Le paysagiste doit donc, avant tout, se pénétrer des beautés infinies de la nature, non pour l'imiter servilement,
mais pour l'interpréter et arriver à l'expression d'une beauté idéale.
C'est à ce prix seulement que l'art des jardins, le moins libre des arts, pourra créer à son tour des chefs-d'oeuvre
qui méritent d'être décrits et se débarrasser des entraves de la routine et de l'ignorance qui l'exploitent comme un métier".
...
"Les objets qui composent la variété forcent, pour ainsi dire, par leur diversité les regards à se multiplier,
à s'animer, c'est le mouvement communiqué à l'immobilité du paysage".
...
"La lumière diversifiée par la couleur du feuillage, par la forme des massifs et par le relief et les creux qu'une main habile y a ménagés,
tous ces effets multipliés, sans être diffus, contribuent à varier les jouissances du promeneur".
...
" Mais la variété sans l'unité laisse l'oeuvre inachevée, La variété plait à l'esprit, l'unité satisfait la raison, elle résume l'harmonie qui fait la force".
...
"Nous ajouterons que si un parc est une oeuvre d'art, un tableau qui a ses principes, ses règles,
il doit avoir son style qui le distingue d'un autre tableau du même genre et qui individualise en quelque sorte,
le talent de l'artiste en lui donnant une physionomie propre".
...
" Le style ne peut exister, en effet, que là où on a voulu dire quelque chose, exprimer un sentiment, faire naître une émotion".
...
" Pour en arriver là, il ne s'agit pas seulement de créer des artistes dignes de l'art,
mais d'habituer les propriétaires eux-mêmes à le considérer comme tel.
...
Il est certain que dans le cas du Vésinet, et ce fut notre chance, l'artiste et le propriétaire éclairé se sont rencontrés.
...

Nous n'avons pu encore découvrir, avec la collaboration très bienveillante de la famille de Choulot, comment Alphonse Pallu et Paul de Choulot se sont connus. On peut esquisser une explication: "L'introduction à l'Art des Jardins" a été publiée en 1846. Au moment de la fondation de la Société Pallu & Cie en 1856, la réputation du comte de Choulot s'était largement établie parmi les amateurs et les créateurs de parcs.
Reste la dernière question qu'on voudrait voir résolue par la découverte d'un échange de correspondance: comment deux personnalités aussi différentes et aussi marquées ont-elles pu collaborer si heureusement? [2] L'élévation de pensée des deux hommes, dont témoignent leurs écrits, leur passion pour le travail bien fait, le profond sentiment du beau dans les arts et dans la nature chez Alphonse Pallu, auquel le comte de Choulot rend hommage au chapitre XI, expliquent la perfection de leur oeuvre commune. Les Vésigondins, heureux dépositaires d'un patrimoine hors pair, resteront conscients des responsabilités qui en découlent pour eux.


Notes additionnelles (SHV)

[1] Malgré son titre de Comte, Paul de Choulot ne disposait pas d'une grande fortune et son dévouement à la cause de la duchesse de Berry avait fini par le placer dans une situation délicate. Les nombreuses lettres qu'il adressa à ses relations pour les convaincre de lui confier l'amménagement de parcs en témoignent. Parmi d'autres, ce passage explicite d'une lettre à Mme de Costa (6 avril 1845):


.
..Vous savez assez de mon passé pour que je puisse avec confiance vous parler du parti que je suis obligé [de prendre] afin de réparer, dans l'intérêt de mon fils, la brèche que j'ai faite à ma petite fortune [en se dévouant à la cause du duc de Bordeaux et de la duchesse de Berry]. On m'annonce une lettre de la Mme la Duchesse de Berri qui partait pour une tournée en Toscane avec sa soeur et le Grand Duc. Elle approuve ma résolution qui me laisse mon indépendance et me souhaite que mes amis me secondent autant qu'elle le fera de son côté.
Serait-ce abuser de votre bonté, Madame, que de vous prier d'écrire à Monsieur votre Père pour qu'il veuille parler de moi à Mme la Vicontesse de Noailles. On me mande de Paris qu'elle a le projet de faire de grands travaux au parc de Mouchy. Il serait si important pour moi de commencer par un jardin qui fît connaitre ma méthode avec avantage que j'attacherais le plus grand prix à être chargé de celui de Mme de Noailles...

[Extraits de lettres communiqués par Mlle de Choulot, 1977]

[2] Le trait d'union entre Pallu et Choulot pourrait être Frédéric Le Play, ami de Pallu dont Choulot dessina le parc, le domaine de Ligoure, sur la commune du Vigen près de Limoges en 1856. [Voir: Biographie de Frédéric Le Play - M. Lefébure de Fourcy, Annales des Mines, 8e série, tome II, 1882].


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