Le Figaro, 14 juillet 1880 (d'après une chronique estivale : Paris l'été d'Emile Blavet)

Le Vésinet en 1880

On sait à quel point le Parisien qui se fait construire une villa à la campagne a l'amour de la rocaille. Il prodigue dans son jardin— si petit qu'il soit d'ailleurs — les cours d'eau à fond bitumé, les grottes commandées sur mesure, les cascades, les petits ponts, les îlots, les lacs qu'on peut franchir d'une enjambée. Le parc du Vésinet représente admirablement et en grand ce goût du bourgeois de Paris pour les paysages accidentés où des jardiniers habiles ont corrigé, revu et considérablement augmenté l'œuvre de la nature.

Quand, il y a une quinzaine d'années, M. Ernest André fonda la Société du Vésinet, le parc actuel n'était qu'un bois délaissé, un bois vierge, avec des chemins impraticables, des sentiers à peine tracés, pas d'eau et par conséquent pas d'oiseaux — encore moins de promeneurs. A la tête de la Société se trouva M. Pallu qui la dirige encore aujourd'hui et qui s'éprit d'une véritable passion pour ce pays qu'on lui donnait à créer. Grâce à ses efforts, à ceux de collaborateurs éminents et actifs, la transformation du bois du Vésinet s'opéra avec une rapidité féerique. Tracé des chemins et des allées, terrassements, canalisations, plantations, tout cela se fit en très peu de temps. Le bois sauvage devint un parc agréable. On y flatta la passion dominante du Parisien à la campagne en y multipliant les lacs grands et petits, les châteaux d'eau, les ruisseaux, les ponts, les passages à gué pour les voitures, en y ménageant au promeneur un tas de surprises pittoresques. Puis, une fois le Vésinet créé, loin de se reposer, on le mit en lots. Et les villas s'élevèrent comme par enchantement; et l'on se disputa les morceaux de terrain au bord des petits ruisseaux ou des grands bassins ; et la prospérité de la colonie augmenta de jour en jour, et l'Empire décora M. Pallu [1] et le même M. Pallu, devenu très ardemment républicain après le 4 septembre, fit ériger son cher Vésinet en commune vers 1875.

Le réservoir du Vésinet vers 1880.

Devenu insuffisant, il sera surmonté quelques mois plus tard d'un réservoir supplémentaire

Aujourd'hui, M. Pallu, à sa passion pour le Vésinet en a ajouté une autre. Il a mis tout son zèle au service d'une grande idée qui n'a qu'un seul tort : c'est, d'être peu pratique. M. Pallu voudrait attacher son nom à la fondation d'une école libre qui ne serait pas une école libre ordinaire. Il lui faudrait un grand parc. Dans ce parc, un nombre plus ou moins grand de chalets. Dans chaque, chalet, un professeur. Pour chaque professeur, trois ou quatre élèves. Bref, une installation vraiment modèle, des conditions exceptionnelles d'hygiène et de confort pour les enfants. M. Pallu a exposé, en 1878, au Palais du Champ-de-Mars, un magnifique plan en relief de l'école de ses rêves. Mais, hélas! il ne s'agit que d'un rêve. On se dit au Vésinet que les jésuites seuls eussent été assez riches pour mener à bien une telle entreprise, mais, sans parler des décrets d'expulsion, les principes actuels de M. Pallu ne lui auraient jamais permis de s'adresser aux Pères. II est donc à craindre que l'École modèle du Vésinet aille grossir la collection déjà si riche des projets irréalisables.

Vue générale de la Ville écolière projetée au Vésinet

Dessin de M. Clerget. Le Monde Illustré, 1878.

M. Pallu habite au Vésinet une jolie villa — Villa Marguerite. C'est la grande maison en briques qui fait face aux tribunes du champ de courses. Car le Vésinet a son champ de courses —chacun sait ça. On y court le steeple et le plat ; les réunions sont généralement fort suivies. On y voit même quelque chose qu'on ne voit pas partout ailleurs : une jolie petite futaie, derrière laquelle les chevaux disparaissent presque tout de suite après le départ, pour ne reparaître que peu de secondes avant l'arrivée. Cette futaie est la joie des jockeys et la tranquillité des faiseurs de coups. Elle fait le désespoir de M. Dennetier, le directeur-entrepreneur de l'hippodrome. Mais comment la faire disparaître ? La municipalité du Vésinet tient à ses arbres. — « Ne touchez pas à la futaie! » dit-elle à Dennetier [2]. Alors, celui-ci se contente d'élaguer. Mais il a beau élaguer, il en reste toujours trop.

Elle ne tient pas qu'à ses arbres, la municipalité du Vésinet. C'est aussi une gardienne farouche des grands principes républicains.
Il va sans dire qu'elle n'a pas manqué de laïciser les écoles. Mais à mesure que le Conseil municipal laïcisait, la Colonie se cotisait pour la fondation d'écoles libres. J'ajouterai même, pour être conforme à la vérité, que ces dernières sont les seules suivies, que tous les élèves — même les élèves protestants — sont restés fidèles à leurs professeurs expulsés et que, dans les écoles laïcisées, il n'y a guère que les bancs qui pourraient, s'ils en étaient capables, profiter de l'enseignement vraiment républicain.
Pendant que le Conseil municipal laïcisait les écoles, l'administration de l'Assistance publique bouleversait le superbe Asile des Convalescentes, fondé par l'Impératrice Eugénie aux frais de l'Etat. Tout le personnel a été révoqué depuis le directeur, M. Millière, jusqu'au médecin en chef, dont les ordonnances n'ont pas semblé suffisamment radicales. On n'a respecté — négligence déplorable ! — que la couronne impériale, qui continue à surmonter le toit de l'asile [3].
Les bienfaits des révocations se sont déjà fait sentir. Les malades ne reviennent plus à la santé qu'en criant « Vive la République ! » et tant qu'ils n'ont pas poussé ce cri patriotique, on les trouve incomplètement rétablis.
En revanche, ce sont les sœurs de la Sagesse qui soignent les quarante orphelines alsaciennes-lorraines, installées dans le parc par la société que préside le comte d'Haussonville. Les orphelines habitent une jolie et grande maison dont l'intérieur est un modèle d'ordre et de propreté.

Le maire actuel de cette Commune où les conservateurs sont administrés par des radicaux n'est autre que M. Laurent, le citoyen-restaurateur bien connu des Champs-Elysées. On m'affirme que M. Laurent souffre horriblement toutes les fois qu'il est obligé de faire servir du potage à un réactionnaire. Par exemple, les sauces rouges sont particulièrement soignées dans sa cuisine...[4]

Il serait fastidieux de citer ici toutes les villas élégantes dont les avenues, les routes, les chemins du Vésinet abondent. Je ne veux mentionner que les principales. D'abord la villa Stolz, une des premières construites et une des plus grandes. Architecture bizarre : figurez-vous un petit temple grec transformé en cottage. La célèbre cantatrice a multiplié les fantaisies dans sa propriété. On parle encore dans le pays d'une fontaine en marbre qu'elle aurait fait déplacer vingt et une fois en l'espace d'une année. L'hôtel contient une vaste salle de spectacle, mais on y a oublié les chambres à coucher. Quand M. Hériot, du Louvre; l'acheta, il se vit obligé pour se loger, de se faire construire une maison à côté. Après la mort de M. Hériot, la villa Stolz est devenue la propriété de son frère, capitaine d'infanterie [5], qui se propose, me dit-on, d'en faire la villa Hériot, et demande, paraît-il, au Conseil municipal, de changer en avenue Hériot l'avenue Stolz. Je mentionnerai également les villas de M. Bivort [6], un des importants courtiers en sucre de Paris ; de M. de Montigny, grand propriétaire foncier, possédant des milliers d'hectares en Chine ; de M. Bernadac [7], l'agent de change ; de M. Tagnard [8] qui fut le directeur des Expositions universelles de 1855 et de 1867; de M. Ferron [9], conseiller référendaire révoqué à la Cour des comptes; de M. Gastambide [10], conseiller à la Cour de cassation ; de M. Guibal [11], le grand fabricant de caoutchouc ; de M. Mayeur [12] qui possède une cinquantaine de maisons dans le pays ; de l'éventailliste Alexandre ; de M. Ransons [13], riche industriel ; après quoi je n'aurai plus qu'à me confondre en excuses anticipées auprès de tous ceux que j'ai dû oublier.
Tel ne sera pas le cas de Mlles Piron [14] et Righetti de l'Opéra, des sœurs Zélie et Odette Reynold qui possèdent, au parc du Vésinet, des habitations charmantes. Mlle Righetti notamment se distingue par la facilité avec laquelle elle ajoute un étage à sa maison ou un millier de mètres à son parc. Elle agrandit, arrondit sans cesse et donne aux populations une fière idée de ce que peuvent rapporter des pirouettes sagement administrées.

Il y a là toute une petite colonie de littérateurs et d'artistes, qui vivent chacun pour soi, chacun chez soi, dans le gras et confortable égoïsme du home anglais, et qui n'entretiennent entre eux aucun rapport de bon ni de mauvais voisinage. On se rencontre en chemin de fer, on cause, on bavarde, puis, arrivés à la gare, on se serre la main ; l'un tire à droite, l'autre à gauche ; celui-ci descend vers les lacs, celui-là monte vers les pelouses.

Le dos tourné on ne se connaît plus....

Le monde théâtral est, depuis le commencement de la saison, représenté au Vésinet par une nouvelle venue : Mlle X... Vous me permettrez — par extraordinaire et pour cette fois seulement — de vous laisser deviner le nom. Mlle X... est fort connue à Paris où on l'a souvent applaudie sur les grandes scènes, de l'étranger où elle a eu de nombreux succès, au Bois où on la voyait presque toutes les après-midi, seule, dans son huit-ressorts magnifiquement attelé de deux chevaux noirs ou, non moins seule, en amazone, le matin, suivie de loin par un valet correct. Depuis plusieurs années, elle était la très bonne amie d'un riche négociant plus, âgé qu'elle, qui l'aimait d'un amour sincère, s'intéressait à ses succès d'artiste, faisait de lointains voyages pour aller l'applaudir et, justement fier de sa liaison, se laissait volontiers présenter, à ceux qui ne le connaissaient pas, comme l'amant de Mlle X.... Il paraissait impossible à tous que ce couple pût se séparer un jour. C'est pourtant ce qui est arrivé ; Il est vrai qu'il a fallu un cas de force majeure : Mlle X... vient d'être demandée en mariage. Ce qui empêche la nouvelle de devenir officielle, ce qui m'impose la réserve dont je fais preuve en ce moment, c'est que le nouvel adorateur de Mlle X..., qui est un parfait galant homme, ne consent à l'épouser qu'à une seule condition. Mlle X... est riche ; il l'est encore plus qu'elle. — Je vous aime, lui a-t-il dit, je suis prêt à vous en donner une preuve éclatante, mais le chiffre de vos rentes me met dans une situation délicate. Commencez donc, je vous en prie, par rendre l'argent... Mlle X... a demandé à réfléchir. Elle est allée réfléchir au Vésinet. Il y a là des établissements charitables qui lui faciliteront sans doute les moyens de se débarrasser d'une fortune honnêtement gagnée.[15]

    Le Monsieur de l'orchestre [16]

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    Notes et sources (SHV)

    [1] On sait que M. Pallu reçut la Croix de chevalier de la Légion d'Honneur en 1849 pour sa participation à l'Exposition de l'Industrie Française, donc pendant la IIe République...

    [2] Adolphe Félix Dennetier (1837-1883), agent d’affaires, publiciste et fondateur avec son frère René de plusieurs hippodromes suburbains. Il devait succomber, en février 1883, aux suites d'un accident bizarrement lugubre : une simple piqûre à la main, produite par une des pointes dont est hérissée la patte du homard qui suffit à amener une gangrène foudroyante.

    [3] L'épi du dôme central, « une couronne impériale supportée par quatre aigles » ne sera démonté qu'en 1923 car il menaçait de tomber. Son relevé par l'architecte Gilbert est conservé aux Archives municipales.

    [4] Olympe Hériot fut nommé chef d'escadron (commandant) en juin 1880, un fait dont l'auteur n'avait pas connaissance.

    [5] Si le Restaurant Laurent (rond-point des Champs-Elysées) à conservé son nom jusqu'à nos jours, son fondateur, Jean Laurent, l'avait cédé depuis plusieurs mois lorsqu'il est devenu maire du Vésinet en 1879.

    [6] Jean-Bivort (1829-1908). Originaire du Grand Duché du Luxembourg, naturalisé français en 1872, il fut président de la Prévoyance, membre du conseil municipal dès 1875 et jusqu'en 1896. Il fut, avec son épouse Eulalie (née Turlin), très actif dans les oeuvres sociales de la paroisse et de la commune.

    [7] Ernest Bernadac (1831-1882), second plus riche propriétaire foncier du Vésinet à la création de la Commune avait son Cabinet d'Agent de Change rue d'Antin et une villa au Vésinet au 4 rue du Village (devenue rue Thiers puis rue Henri Cloppet). Il est mort à 51 ans moins de deux ans après la parution de cet article.

    [8] Joseph Tagnard (1816-1888) receveur des finances, fut chef du service de la comptabilité et de la Caisse pour les Expositions universelles de 1855 et 1867 (et non directeur). Le détachement de Tagnard, receveur particulier à Uzès, avait été expressément demandé par le prince Napoléon au ministre des Finances, Achille Fould, par une lettre du 17 mars 1865. Ces missions lui valurent la croix de chevalier (1855) puis d'officier (1867) de la Légion d'Honneur. Domicilié au 31 route de Croissy, il avait épousé en novembre 1878 au Vésinet, la fille de ses voisins, Fanny Perdrigeon de Vernier, de 38 ans sa cadette.

    [9] Louis Auguste Féron (1831-1887] fut membre du premier conseil municipal du Vésinet, en 1875. Conseiller référendaire à la Cour des Comptes, il habitait avenue de la Princesse, au 23, dans la partie au nord de la voie ferrée devenue avenue du Général de Gaulle en 1944. Non réélu en 1878, il reviendra au conseil en 1884 et jusqu'à sa mort en 1887, à 51 ans. Nous n'avons pas trouvé ce que signifiait l'allusion à une révocation.

    [10]Adrien Gastambide (1808-1880) Conseiller à la Cour de Cassation, il fut président de l'Union des Propriétaires du Vésinet. Il demeurait au 8, route des Princes (rue François-Arago) et avait fait partie du conseil municipal de Chatou au titre de la section du Vésinet avant la création de la commune. Au moment de la parution de cet article, M. Gastambide était décédé. Son fils sera écrasé par le Tramway (1913) boulevard Carnot et son petit fils fut tué à l'ennemi en 1914.

    [11] Charles Guibal (1824-1905) était le fils et l'héritier de Jean-Louis Guibal qui, avec son associé Adrien-Joseph Rattier avaient créé de la première entreprise de transformation de caoutchouc en France à la Plaine Saint Denis en 1828. Les deux fondateurs étant morts en 1854, leurs fils développèrent chacun de son coté, leur propre industrie. Mme veuve Guibal possédait une villégiature au Vésinet, au 4 avenue du Belloy. Son fils Charles et son gendre Edouard Cumenge disposaient d'une autre villa au 5 avenue du Belloy.

    [12] Antoine Alexandre Mayeur (1816-1891) avait joué un rôle très important dans tout le processus de la création de la commune du Vésinet, ayant beaucoup travaillé sur le juridique et lors des enquêtes publiques, il avait été un des propriétaires les plus importants et les plus influents de la Colonie du Vésinet, ainsi que son principal contribuable foncier. Il avait son domicile au 75, boulevard de ceinture R.G. devenu plus tard le 23, boulevard de l'Ouest, puis boulevard d'Angleterre.

    [13] Jean Baptiste Augustin Ransons (1809-1891) veuf, propriétaire d'une maison de campagne au 73 avenue Centrale (actuelle av. Georges-Clemenceau) avait été commerçant avenue de Rivoli, négociant et rentier.

    [14] Elisabeth "Elisa" Piron (1846-1897) originaire de Bordeaux, fit ses débuts en province (Marseille, Lille, Rouen) avant d'entrer comme première danseuse à l'Opéra de Paris (1873) et d'y faire une brillante carrière. Elle fut ensuite professeur de chorégraphie à l'Opéra (1894-1897) jusqu'à sa mort prématurée à son domicile parisien le 9 mars 1897. Elle ne figure pas parmi les propriétaires du Vésinet mais semble y avoir séjourné plusieurs fois. Célibataire, elle fut très amie avec sa consœur Blanche Righetti.

    [15] On trouve ainsi beaucoup de textes "à clé" faisant allusion à des personnages plus ou moins mystérieux qu'il est difficile d'identifier désormais.

    [16] C'est un des pseudonymes d'Émile Blavet (1828-1934) pour ses chroniques au Figaro. Connu pour ses opinions conservatrices, il a écrit sous plusieurs pseudonymes, notamment sous ceux de « Parisis » et de « Paul André ».


Société d'Histoire du Vésinet, 2022 • www.histoire-vesinet.org