Jean-Paul Debeaupuis, Syndicat d'Initiative et de Défense du Site, avril 2014.

Le Comte de Choulot, côté jardins

Paul de Lavenne de Choulot est né à Nevers, le 12 pluviose an II soit le 31 janvier 1794, il y a deux cent vingt ans. Issu d'une très ancienne famille de la noblesse nivernaise, le jeune Paul de Lavenne a toujours affirmé avec ferveur son attachement à la dynastie des Bourbons. En février 1814, il est, dit-on, le premier à hisser leurs couleurs sur la tour de Bourges, lorsque le retour sur le sol français de Monsieur frère du roi (futur Charles X) est connu [1]. Quelques années plus tard, il est admis dans les prestigieux régiments des Gardes-du-Corps rétablis par le roi Louis XVIII.
En 1821, Paul de Choulot entre au service d'un des plus grands seigneurs de l'Ancien Régime, le duc de Bourbon, prince de Condé. D'abord gentilhomme ordinaire à la cour du duc de Bourbon, il en devient Aide de Camp en 1826 puis Capitaine général des chasses en 1827. Titre ô combien important lorsqu'on sait qu'à Chantilly, fleuron des propriétés du duc de Bourbon, la Chasse est presque une religion. En 1824 Paul, chevalier de Lavenne, sire de Choulot est élevé au titre de Comte. Ce pourrait être une apothéose ... Pourtant en quelques années Paul de Choulot va voir son univers s'effondrer. En 1826 un grave accident de chasse le laisse pour mort. Il reçoit les derniers sacrements mais il s'en sort ... avec des séquelles qui l'handicaperont toute sa vie. En 1830, la Révolution de juillet chasse du trône la famille régnante à laquelle il a voué sa vie. Quelques semaines plus tard, la mort tragique et mystérieuse du dernier des Condés le prive de son plus solide soutien.
Indéfectiblement fidèle à la branche aînée "légitime" des Bourbons, le comte de Choulot lie alors son destin à la cause de l'héritier présomptif, Henri duc de Bordeaux et à sa mère l'intrépide duchesse de Berry. Durant deux ans d'aventures romanesques, Marie-Caroline, duchesse de Berry, régente autoproclamée, tente de rallier à sa cause la noblesse provinciale et les souverains européens. En fidèle ambassadeur, Choulot parcourt le continent en tous sens pour plaider sa cause, de l'Italie à Moscou, de Varsovie à Prague, à Paris et à Nantes, jusqu'à la forteresse de Blaye où la duchesse est emprisonnée et dont il sera un des rares visiteurs. L'aventure s'achève en tragi-comédie italienne. Marie-Caroline, remariée à un comte sicilien, Hector Lucchesi-Palli, est exilée hors de France. Choulot semble rester à son service puisqu'il écrira lui-même lui avoir « demandé sa liberté » en 1845.
On pourra se reporter à une page de ce site consacrée à Choulot côté cour qui détaille les divers épisodes de cette première partie de sa vie.


Paul de Lavenne comte de Choulot
Cliché E. Ladrey, 1863

Choulot, titré mais sans fortune, doit selon sa propre expression « réparer, dans l'intérêt de mon fils, la brèche que j'ai faite à ma petite fortune » [comprendre : en se dévouant à la cause perdue et ruineuse du duc de Bordeaux et de la duchesse de Berry]. Il en est alors réduit à monnayer ce que jusqu'alors, il pratiquait comme un passe-temps : l'Art des jardins. Il faut croire que notre paysagiste amateur s'était déjà taillé un belle réputation puisqu'on peut lire dans le Journal des Artistes de 1844, dans un article de A. H. Delaunay consacré au poème de Delille, Les jardins  :

C'est ainsi qu'on est transporté tour à tour de Meudon à Saint-Ouen, d'Auteuil à Ermenonville, du village suisse du Petit-Trianon dans le parc réservé de Neuilly, du jardin de M. de Pongerville à Nanterre au parc pittoresque de M. le comte de Choulot, le Le Nôtre du XIXe siècle, près de Nevers, et dont les vues disposées avec l'habileté qui a rendu le nom de M. de Choulot si célèbre parmi les amateurs de jardins, offrent un panorama des plus vastes...

En mars-avril 1845, il sollicite dans le but de trouver des clients divers amis et relations [2], gentilshommes légitimistes relégués dans leurs propriétés provinciales, éloignés du pouvoir par le régime Louis-philippard, et soucieux de se ménager un lieu de vie digne d'eux. Une décision sans doute difficile à prendre pour un homme tellement attaché aux valeurs de l'ancienne noblesse ... même si, depuis l'accession au trône de Louis-Philippe, inaugurant une nouvelle ère propice aux affaires, beaucoup d'autres avant lui ont sauté le pas. Une lettre à son ami Saint-Priest illustre son propos très précisément :

Ce que je désire, c'est qu'on sache que ce n'est point un désir spontané que la nécessité a fait naître. Depuis 20 ans, je faisais des jardins comme les anciens faisaient de la peinture, c'est à dire en étudiant la nature et les arts et les sciences qui pouvaient le mieux me la faire comprendre. J'ai travaillé à St-Leu avec Berthaud et puisé dans ses conversations une foule de renseignements qui, plus tard, m'ont servi à me faire comprendre ce qui empêchait l'art des Jardins d'être placé au niveau de la sculpture et de la peinture. Après avoir étudié pendant trois ans les jardins en Angleterre, j'ai visité la plupart des parcs cités en Europe. Cette étude me plaisait non seulement à cause de ses rapports avec la belle nature, mais parce qu'elle m'aidait à découvrir l'influence que le goût du beau en tout exerce sur le caractère des peuples. Ce qu'on a dit de la littérature peut s'appliquer avec plus de raison à l'Art des Jardins qui est véritablement l'expression de la Société. [3]

Dans cette autre lettre, dont on ne connaît pas le destinataire, Choulot entre dans les détails, soulignant au passage que sa méthode est économique :

...Avec ma méthode fondée sur l'observation de la nature, je ne cherche point à faire des travaux si coûteux et souvent si mesquins, je me borne à encadrer ceux qu'un œil exercé trouve dans la campagne même la moins favorisée de la nature. Cette idée m'a été suggérée par les heureux effets que j'obtenais (après avoir bien étudié le pays, en démolissant les massifs dans d'anciens parcs, et en combinant les lointains ou les vues rapprochées avec l'encadrement de mes premiers plans.
...Enfin, partout où j'ai travaillé ainsi pour mes amis, soit en créant de nouveaux jardins soit en retouchant des anciens, l'effet a surpassé leur attente et j'ai compris que les progrès de l'art étaient véritablement dans une méthode qui se met d'autant plus facilement en harmonie avec la nature et les besoins de notre époque qu'elle est grande et imposante dans ses résultats, simple dans son execution, qu'elle tire parti de ce qui existe et donne de promptes jouissances au propriétaire... Enfin qu'elle puisse faire d'un espace très limité un vaste tableau pour les yeux et la décoration d'une habitation...Tout en adoptant ce métier, c'est de l'art que mes goûts, mes études de la nature, et mes voyages me portent à faire.

Enfin, dans ce dernier extrait d'un courrier destiné à Madame de Costa, il se force à quémander, suggérant même la façon de le faire avec dignité :

Serait-ce abuser de votre bonté, Madame, que de vous prier d'écrire à Monsieur votre Père pour qu'il veuille parler de moi à Madame la vicomtesse de Noailles. On me mande de Paris qu'elle a le projet de faire de grands travaux au parc de Mouchy. Il serait si important pour moi de commencer par un jardin qui fît connaître ma méthode avec avantage que j'attacherais le plus grand prix à être chargé de celui de Mme de Noailles....
...Cependant comme celui qui veut embellir son habitation préfère l'artiste le plus en état de remplir ce but, il serait essentiel qu'on appuyât plus auprès de Mme de Noailles sur mon expérience que sur mes sentiments politiques, cause de ma position. Il faudrait avant tout qu'elle sache que ce n'est point chez moi un gout improvisé et né de la nécessité, que depuis 20 ans je faisais des jardins par amour de l'Art et pour mes amis, que tous mes voyages en Europe et toutes mes études ont été dirigés dans le but de faire progresser cet art, que des souverains ont recherché mes avis, que ma méthode sort de la généralité banale des formes appliquées partout ... qu'elle s'harmonise aux grandes scènes de la nature masquées trop souvent dans les jardins dits anglais par des massifs jetés au hasard et sans aucune intelligence du beau et du grandiose dans les arts...

Quelques mois plus tard, il confiera à la Princesse de Bauffremont « le travail ne me manque pas. Vingt parcs à dessiner depuis un an seulement, plusieurs châteaux à restaurer et deux grands cottages ornés à construire me sont une sûre garantie de la supériorité de ma méthode sur l'ancienne ». Mais ces succès prometteurs ne lui suffisent pas et il ajoute « Encouragez-moi Madame, si vous saviez ce qu'un mot de vous vaudrait pour mon bonheur ... il me serait si utile de pouvoir me faire connaître comme un artiste dans les environs de Paris
Il théorise sa méthode une première fois en 1846 en publiant la première livraison de l'Art des Jardins. Une deuxième paraîtra en 1855. La troisième et dernière, publiée en 1863, comporte un long passage sur le Vésinet, sans conteste son Chef d'Œuvre. L'ouvrage réédité par le Syndicat d'Initiative et de Défense du Site du Vésinet en 1982, comporte aussi une liste de 268 « Plans et Parcs exécutés selon la nouvelle méthode » par le comte de Choulot. La formule est ambiguë. Les plans exécutés ont-ils tous été matérialisés sur le terrain ? L'Association des Parcs Choulot et leurs amis, poursuit la recherche de ces parcs ou de ce qu'il en reste.

Choulot avait auprès de ses concurrents ou collègues une solide réputation. On le mentionne dans divers ouvrages de paysagistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, mais parfois bien au-delà. Auguste Ernouf, lui-même auteur d'un Art des Jardins [4], considérable ouvrage de plus de 400 pages, à la fois historique et théorique, mentionne Choulot à plusieurs reprises, lui reconnaissant une « méthode » bien à lui, contrairement à nombre de ses contemporains, plus ou moins habiles imitateurs des paysagistes passés. Autre exemple, Charles Blanc dans sa Grammaire de l'Art du dessin [5] qui explique :

...Lorsque le jardin est dessiné hors des murs, et que le spectateur peut en comparer le style avec le caractère du pays environnant, il est nécessaire de consulter le génie du lieu. C'est le second principe à observer dans l'art des jardins. Un homme de goût et de savoir, M. le comte de Choulot, qui a écrit sur la théorie des jardins après l'avoir pratiquée avec beaucoup de distinction, s'est attaché à ce principe et y a insisté au point d'en faire la base de sa théorie. Il veut que sur le terrain de l'artiste viennent se placer d'elles-mêmes les formes et les couleurs dont-il saisit la convenance dans les objets qui l'entourent; il veut que le jardin à tracer soit considéré non comme un tout, mais comme une partie d'un tout. Il ne dit pas: Je jetterai là un massif, je le composerai de tel arbres, je lui donnerai telle forme; il dit : L'aspect de cette colline demande là un groupe d'arbres qui l'encadre, des couleurs vigoureuses qui l'éloignent ou des teintes suaves qui se fondent harmonieusement avec elle pour la rapprocher.

Plus loin, pour préciser la méthode de Choulot, il fait raconter à celui-ci l'anecdote suivante :

Un jour, en Bretagne, nous parcourions de grandes landes avec une dame qui nous indiquait l'emplacement qu'elle voulait consacrer à son parc. Elle nous arrêtait souvent pour nous faire admirer le site, que nous trouvions d'une monotonie désespérante, et elle répétait avec un accent parfaitement en harmonie avec le pays que nous avions devant les yeux: « Voyez, Monsieur, comme c'est triste ! comme c'est mélancolique ! Oh ! prenez bien garde de ne pas affaiblir ces deux effets : c'est la beauté de notre pays. » Ces paroles firent écrouler l'échafaudage de notre composition contre nature. Non seulement je respectai la grande lande et sa solitude, mais je m'en inspirai. Nous arrondîmes quelques beaux groupes de futaies, distribués sur la lande comme les encadrements naturels d'un horizon sans limite, et nous réunîmes cinq ou six flaques d'eau en un vaste étang, dont les bords sans reliefs mêlent aujourd'hui leurs teintes grisâtres à la surface tranquille de l'étang, qui reflète comme un miroir quelques parties azurées du ciel, et répètent les nuages qui passent, comme le seul indice de mouvement dans ces contrées silencieuses.

Revenons à sa correspondance, avec cette lettre à Madame de Hautefort, très proche de la duchesse de Berry durant l'aventure de Vendée et fidèle amie des Choulot. Il s'y livre d'une façon presque lyrique sur son art, ses espoirs, ses ambitions :

Je ne blâme point ce qui a été fait jusqu'à présent mais je dis que depuis 40 ans, l'Art est demeuré stationnaire parce qu'on l'a réduit aux proportions rétrécies d'une simple décoration dont le premier manœuvrier venu a pu s'emparer. Dès lors, les principes n'ont plus été pris dans la nature ... on s'est borné à étudier des jardins et sans tenir compte du caractère du Pays, du style de l'habitation et de son exposition, des goûts et de la position sociale du propriétaire, on a appliqué indistinctement à toutes les localités une espèce de patron ... aussi, à peu de choses près, tous ces jardins ont la même physionomie ... mais ils n'ont rien de commun avec les scènes grandioses de la belle nature...
On serait choqué de trouver dans une galerie de tableaux un cadre rempli par un peintre ignorant tout des règles de son art, sans intention dans le plan, sans dessin dans les formes, sans unité, sans perspective entre les plans, sans harmonie de couleurs, sans entente du clair-obscur des ombres et de la lumière, sans perspective aérienne...
Pour dessiner un jardin, il ne suffit pas d'être peintre, il faut être architecte pour combiner des rapports qui doivent lier l'habitation au parc, il faut être agriculteur pour faire servir l'agréable à l'utile...
Une simple allée à tracer est quelquefois un travail plus important qu'on ne le pense ; il ne suffit pas qu'elle offre une courbe agréable à l'œil du promeneur, elle doit unir plus que diviser les différentes parties d'un parc : c'est le lien qui contribue à l'ensemble ; habilement ménagée, elle se montre à propos, s'enfonce sous les hautes futaies, se perd au milieu des massifs, cherche alternativement l'ombre et la lumière, s'enveloppe de clair obscur et arrive à son but à travers des tableaux qu'il est facile de varier. Une allée ainsi tracée donne du mouvement, de la vie à un parc...

Mais notre habile négociateur n'oublie pas pourquoi il écrit et ajoute un peu plus loin : « Quelques travaux à faire dans vos environs en particulier chez M. de Montesquieu feraient connaître avantageusement une méthode applicable non seulement à des parcs mais à des habitations à construire ou à restaurer, ou des bâtiments d'exploitation à mettre en harmonie avec le tout. Ce besoin d'harmonie entre toutes les parties qui composent une propriété, je l'ai étudié avec soin en Angleterre où il contribue si puissamment à cette beauté d'ensemble qu'offre chaque habitation. »
Choulot n'hésite pas à attribuer à l'art de façonner le paysage une portée politique ou sociale de première importance
. Il écrit à M. de Ponceau « Plus je me suis occupé sérieusement de cet art, plus j'ai compris l'importance que les hommes d'état y attachaient en Angleterre. Les ouvrages d'Horace Walpole démontrent jusqu'à l'évidence l'heureuse influence d'une campagne soignée sur le bonheur intérieur de la famille, et par conséquent sur l'amour du pays poussé parfois jusqu'à l'égoïsme national. S'il en est ainsi, les jardins ont fort à faire en France. »


Elisabeth-Anne-Marie de Chabannes-La Palice
comtesse de Choulot (1788-1875) [6]

Il nous reste un bon nombre des plans dessinés par Choulot pour les propriétaires de ses parcs. Mis en couleur par Madame de Choulot elle-même, ils n'avaient pas qu'un rôle esthétique. Ils étaient le moyen de conserver l'esprit du travail accompli. En effet, la méthode Choulot consiste à modeler le paysage du parc en fonction des alentours. Que les alentours se détériorent, que l'entretien du parc soit négligé et très vite les principes fondamentaux qui ont présidé à sa création disparaîtront dans un foisonnement de verdure non maîtrisée.


Parc de Saint Genest au Baron de St-Genest (Loire)


Parc de La Guerche (Ile & Vilaine) au comte Charles de Préaulx (1856)
La Guerche de Bretagne ne semble pas avoir conservé le souvenir du comte de Choulot

On l'a dit, le comte de Choulot a consacré un chapitre entier de son ouvrage, l'Art des Jardins, au Vésinet. Un large extrait est accessible dans ces pages [ici] et plusieurs articles ont été consacrés à ce texte de référence pour les aménageurs du Vésinet. Choulot n'a pas caché ou ignoré les difficultés qui se présentaient à lui dans cette tâche beaucoup plus contraignante que ses précédents chantiers.

Une compagnie avait acquis le bois du Vésinet, au bas de la terrasse de Saint-Germain, dans une position délicieuse, mais presque inconnue jusque-là. M. Pallu, secondé par le zèle ardent et l'intelligence active de M. Olive, architecte, était chargé des intérêts de cette compagnie et de tirer le plus grand parti possible des mille arpents confiés à sa direction.
Je fus enchanté d'être appelé par M. Pallu à le seconder dans ses projets de transformation. J'avais là une grande page pour appliquer et développer les principes de ma nouvelle méthode, le public pour juge et appréciateur de leurs résultats. Je ne me dissimulais pas les concessions, les sacrifices même que l'art aurait à faire aux exigences fondées d'une entreprise industrielle. Il ne s'agissait pas de faire de l'art pour l'art, mais de tout disposer pour attirer les yeux et faire désirer, à chacun, un petit coin dans ce beau parc, pour planter sa tente sur le bord d'une rivière ou d'un lac, dans une île ou au milieu d'un bois solitaire. Il fallait des scènes pour tous les goûts, des emplacements à portée de toutes les bourses, et disposés de manière à pouvoir répondre aux exigences d'une sage économie comme aux habitudes du luxe et de la fortune.

Car si Choulot pouvait appliquer sa méthode globalement au Vésinet dans son paysage de la Boucle de Seine entourée de collines, s'il pouvait l'appliquer aussi, de l'intérieur aux sous-unités de cet ensemble que sont les lacs, les rivières les perspectives dites coulées, il ne pouvait qu'espérer convaincre les aménageurs puis les propriétaires à jouer le jeu. Il le comprit dès les premières réalisations. Il l'écrit même quelque peu désabusé :

Ce qui prouve combien l'art des jardins est peu compris encore, c'est qu'aucun de ces petits enclos ne se relie au grand parc dont ils font partie. Là, où quelques massifs de fleurs, un vert gazon eussent suffi, avec quelques groupes d'arbres, encadrant une perspective lointaine ou une vue intérieure, le propriétaire a maladroitement multiplié les massifs, les sentiers tortueux, comme pour empêcher son petit terrain de grandir en se reliant, en se fondant harmonieusement dans le grand ensemble qui l'enveloppe.
Mais ce manque de goût, de convenance et d'harmonie n'est préjudiciable qu'au propriétaire il ne projette rien à l'extérieur qui puisse nuire à l'effet grandiose des masses du Vésinet et des riches tableaux qui en font l'ornement.

Dès sa création, le parc du Vésinet valut à son auteur une notoriété considérable. A la fois pour saluer une réalisation originale et pour la promouvoir auprès d'éventuels acheteurs, les revues artistiques et culturelles multiplièrent les articles élogieux à l'adresse de MM. Pallu & Cie et du paysagiste. Ces quelques citations en sont des exemples :

La France, à laquelle il est temps de revenir, fournit aussi à l'art des jardins son contingent d'artistes habiles et de remarquables travaux, terminés ou en cours d'exécution. Aux noms bien connus de MM. Alphand, Buhler et Warée, il convient d'ajouter celui de M. le comte de Choulot, qui, dans ce moment même, dirige d'importants travaux de ce genre en Bretagne. On connaît les récentes applications du style paysager faites dans le bois de Boulogne et dans celui de Vincennes, au Vésinet le mieux réussi au gré des gens de goût. [7]

...On pourrait disserter plus longuement là-dessus, mais je pense un peu tard que notre première gravure est une vue de la Station du Vésinet et qu'il faut dire ce qu'est devenu ce bois si poudreux, si aride, si maigre il y a trois ans. Ceux de mes lecteurs qui l'ont vu sans horizon, sans eau et qui le retrouveront aujourd'hui rivalisant de fraîcheur, de gazons toujours verts, de frais ruisseaux, de lacs, de rivières avec le bois de Boulogne et le bois de Vincennes auront peine à en croire leurs yeux.
Rien n'est plus charmant que ce jardin de cent hectares entrecoupé de pelouses, de lacs, de rivières, de rochers, de cascatelles d'un goût parfait. Çà et là sont déjà semées d'élégantes villas ayant toutes un cachet particulier d'originalité ou de distinction. On rencontre dans les rues de ce village, dans les allées de ce parc d'un genre tout à fait nouveau, des massifs d'arbustes fleuris, d'arbres verts, de rosiers. Par des abattis d'arbres largement exécutés, on a créé des points de vue admirables sur les collines de Bougival et de Luciennes, sur les hauteurs de Saint-Germain; ce bois obscur est devenu plein d'horizon et de lumière. On a fait de ces taillis un séjour délicieux. Cette merveille est l'œuvre d'un homme de goût, administrateur habile et intelligent. M. Pallu, dignement secondé par deux architectes paysagistes de talent: M. le comte de Choulot, qui n'en est plus à faire ses preuves, et M. Olive, qui débute par un coup de maître.
[8]

Un homme du monde, un gentilhomme qui porte un nom historique, le comte de Choulot, ancien grand-veneur du dernier des Condés, est passé maître dans l'art de décorer les jardins. Tout le long de l'Est et de l'Ouest, il a ravivé la physionomie de vingt châteaux et orné leurs parcs de manière à rappeler à l'esprit les enchantements que l'Arioste prête à la résidence d'Armide. C'est lui, aussi, qui a dessiné les embellissements du bois de Vésinet où le bourgeois de Paris, jouant de plus en plus au grand seigneur, s'achète une maison des champs, et où Mme Rosine Stoltz, l'ex-étoile de l'Opéra, s'est bâti un palais en style italien de la Renaissance.
Quand on consulte le comte de Choulot sur le moyen de donner la vie aux jardins, il ne manque jamais de dire : "Multipliez-y les statues".
[9]

Hélas, Paul de Choulot n'a pas pu lire toutes ces élogieuses critiques. Il est décédé chez lui, à Mimont (Nièvre), le 4 avril 1864, il y a 150 ans.

***

      [1] Chazet, René de (1774-1844) - Mémoires posthumes, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de Charles-François, duc de Rivière. Ladvocat, Paris, 1829.

      [2, 3] Correspondance privée conservée aux archives départementales du Cher (fonds Choulot; 2AP 1-6) communiquées à Pierre Amelot, président du Syndicat d'Initiative du Vésinet en 1971, par la famille de Choulot.

      [4] Ernouf, Alfred-Auguste (1817-1889). L'art des jardins : parcs, jardins, promenades. 1886.

      [5] Blanc, Charles - Grammaire des arts du dessin (Nouvelle éd.) H. Laurens, Paris, 1908.

      [6] Histoire de la Maison de Chabannes, Dijon, 1896.

      [7] Revue contemporaine, 13e année, Tome 39, Vol. 74, 1864.

      [8] Lucien Platt -La Science pittoresque, 5e année, n°22 3 octobre 1860.

      [9] Revue de Paris, Tome 7, novembre-décembre 1864.


Société d'Histoire du Vésinet, 2014 - www.histoire-vesinet.org