D'après la chronique de Léandre Vaillat [1] Le Temps, n°27932, mercredi 2 mars 1938

Le décor de la vie : Le Vésinet

Ce n'est pas dans un très ancien village d'Ile-de-France que je conduirai aujourd'hui le lecteur, mais dans une petite cité résidentielle, créée de toutes pièces à l'époque du second Empire. La commune du Vésinet occupe l'emplacement d'une forêt, qui n'était elle-même qu'une faible partie de la vaste forêt d'Yveline. Les Normands firent beaucoup de dégâts en un lieu situé au bord du fleuve, sur leur passage. Ils furent combattus par le roi Charles le Chauve, qui confirma la possession des terres voisines à l'abbaye d'Aupec, aujourd'hui le Pecq. A une époque plus récente et relativement plus paisible apparaissent les bourgades de Chatou, Croissy, Montesson.
Sous Philippe le Bel, la partie centrale de la forêt fut rattachée à la capitainerie de Saint-Germain et tenue en tutelle jusqu'à la Révolution.
La traversée n'en était pas de tout repos, si l'on en juge par le nom d'« Echauffour » qu'on lui donna parfois. A la fin du quinzième siècle, elle appartenait à l'abbé de Saint-Wandrille.

Lorsque Henri IV eut bâti la partie du château de Saint-Germain qui est devenue le pavillon Henri IV, il fit construire au bas de la côte du Pecq le pont de Paris, que prolongeait la route de Paris. Le bois devint alors lieu de chasse et de promenade. D'un point qu'on peut situer au carrefour actuel du Pecq, s'élancèrent des avenues aboutissant aux extrémités de la forêt. Louis XIV y chassait le milan noir et les courlis, qui depuis ont abandonné la contrée, trop civilisée pour eux. Louis XV y entretenait une faisanderie et une garenne. Quelques parcelles en furent distraites par Louis XVI, puis défrichées pour la culture du tabac. Le reste constitua une dotation du comte d'Artois : il y eut un rendez-vous de chasse.
Depuis son émigration jusqu'en 1856, la forêt fut la propriété de l'Etat. Le 20 novembre 1856 le ministre de la maison de l'empereur l'échangeait avec M. Pallu contre une superficie à peu près équivalente de terres et de bois destinés à relier la forêt de Saint-Germain à celle de Marly. Comme les anciens rois, Napoléon III se montrait rassembleur de la terre française, que notre époque disperse comme à plaisir.

On peut vraiment dire qu'Alphonse Pallu a été le fondateur du Vésinet. Il tira parti de l'ancienne forêt. Alors que les lotisseurs de notre temps s'acharnent contre les arbres, il s'ingénia, lui, à les conserver, à en planter d'autres. La souplesse du plan adopté par lui tient sans doute à l'influence du jardin anglais que Napoléon III, pendant son séjour en Angleterre, avait pris en dilection marquée. Elle tient aussi au désir de conserver des arbres. Près de la gare du Pecq, un petit bois rabougri et envahi par le lierre demeure comme un témoin de la chasse royale dont, çà et là, nous parle encore un chêne crispé, chargé de légende. [2]
Pallu profita de la ligne du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, qui traverse le territoire du Vésinet dans sa plus grande longueur et y est actuellement desservie par deux gares, celle du Vésinet et celle du Pecq. Il eut surtout un mérite immense : celui d'aimer la nature. Pour la mettre en valeur, il appela des collaborateurs qui, avec le recul des années, se sont révélés excellents: le comte de Choulot, qui dessina le parc, Olive, architecte paysagiste, Petit, ingénieur des ponts et chaussées, Dufrayer, chef du service des eaux de Versailles, Lepant, conducteur des travaux. L'artiste, l'homme de goût se révèle à la disposition générale aussi bien qu'à chacune des parties, avenues, rivières, qui relient cinq lacs.


Projet de Colonisation — Vue perspective du parc du Vésinet
Comte de Choulot - Pierre Joseph Olive, 1858.

De larges percées font pénétrer partout l'air et la lumière, assurant la salubrité, déterminant des paysages. Les voies ont été calculées de manière à faire apparaître à chaque pas un accent nouveau. La « colonie » du Vésinet, comme l'appelait Pallu, méritait d'être érigée en commune: elle le fut en 1875. Enfin, pour sauvegarder sa physionomie voulue, on rédigea un cahier des charges, qui passe pour un modèle du genre. De partout, on en demande la communication. Si jamais ces lignes tombent sous les yeux d'un édile inquiet de ces sortes de choses, je lui conseille vivement une curiosité semblable. On me pardonnera de prévenir sa question en le priant de s'adresser, pour en avoir connaissance, à M. Jean Schiffer, secrétaire général du syndicat d'initiative du Vésinet. Vraiment, si la « colonie » du Vésinet est demeurée telle que l'avait voulue son fondateur, si elle a gardé son caractère résidentiel, très paradoxal au regard du reste de la banlieue parisienne, si elle est désormais protégée contre les entreprises hasardeuses de la démagogie par les stipulations du plan d'aménagement communal, d'ores et déjà établi, approuvé en plein accord avec le plan général de la région parisienne, c'est bien à M. Jean Schiffer, à son intelligence de l'urbanisme, à sa vigilance quotidienne, qu'elle le doit. Il est d'ailleurs pleinement approuvé par M. Jarry, président du Syndicat, et par le conseil municipal. [3]

L'article 1er est relatif aux chemins. Le Vésinet n'en compte pas moins de 90 kilomètres, dont 60 à la charge de la commune, 30 à celle de l'Etat ou du département. A qui voudrait avoir quelque idée de leur développement, je conseille de suivre la route de Chatou à Saint-Germain. Pendant la traversée du Vésinet, elle s'appelle avenue Carnot. Par parenthèse, je me demande pourquoi, au lieu de ce nom honorable, mais « standard », on n'inscrit pas sur la plaque de l'avenue qui sert d'axe à la commune et la traverse de part en part le nom de son principal artisan, le bon roi Henri IV, qui la fit ouvrir à travers bois. En un point de cette avenue, un écriteau vert à lettres blanches invite de passant à visiter le Vésinet. En suivant les flèches qui guident son parcours, il s'abandonne au charme des routes tracées et exécutées de 1858 à 1863 par les hommes de l'art de la compagnie Pallu. Ce sont des routes circulaires. A l'origine, on leur a donné des noms topographiques, de manière à faciliter la circulation : boulevard du Midi, du Nord, de l'Est et de l'Ouest ; depuis la guerre, on dit boulevard d'Angleterre, de Belgique, d'Italie, des États-Unis, en souvenir des pays qui furent nos alliés. L'onomastique standard a prévalu sur l'onomastique raisonnable.
Le tracé sinueux de ces voies contraste avec la rectitude des routes qui rayonnent en éventail du rond-point du Pecq et dés transversales qui les coupent. Celles-ci sont conformes au plan dessiné en septembre 1772 par Benjamin Cordier, arpenteur de la maîtrise des eaux et, forêts à Saint-Germain-en-Laye. Sagement, on leur a laissé leur appellation d'origine : route de Croissy, de Montesson, de Sartrouville, avenue du Grand-Veneur, avenue des Pages, route des Merlettes, des Courlis, allée de la Meute, route de la Faisanderie, de la Princesse ; ces noms ont trait à la destination ou rappellent le moment que ce lieu était chasse royale.
Celui de la Princesse fait allusion à la princesse de Conti, qui avait ici un pavillon, aujourd'hui disparu [4]. Il est axé sur l'asile national de convalescence fondé par l'impératrice Eugénie, au lendemain de son mariage avec Napoléon III. Dans sa pensée, cet asile devait faire pendant à l'asile de Vincennes, destiné aux hommes. Les femmes, à leur sortie des hôpitaux de Paris, pourraient y prendre trois semaines de repos complet avant de rentrer dans un logis souvent exigu et peu salubre. A preuve que le climat de la région était jugé sain par les médecins d'alors. Un domaine de 35 hectares, et par conséquent suffisant à cinq cents femmes, fut à cet effet détaché du bois du Vésinet, appartenant à la couronne. L'asile se trouve à la limite de la commune, aux confins de Croissy, qui le sépare de la Seine. Aucun inconvénient ne peut résulter de ce voisinage pour le Vésinet. Le parc de l'établissement, quoique muré, est prolongé en quelque sorte par une vaste étendue de terrains maraîchers qui s'allongent le long du fleuve. Çà et là s'égaillent de petites bâtisses, où les cultivateurs remisent leurs outils et s'abritent quand ils sont surpris par le mauvais temps. La forme do ces bâtisses rappelle un peu celle des maisons bretonnes : un toit à double pente, couvert de petites tuiles, et s'appuyant sur deux pignons nus. Leur apparition dans la brume matinale donne à la plaine on ne sait quel air de lande bretonne.


Le Vésinet depuis les coteaux de Louveciennes (dessin de Dosso; détail)
... cà et là s'égaillent de petites bâtisses, où les cultivateurs remisent leurs outils et s'abritent quand ils sont surpris par le mauvais temps ...

Sagement le plan d'aménagement de la région parisienne a protégé l'aspect rural de ces champs en les classant comme « zone non affectée », c'est-à-dire comme zone où il ne peut y avoir plus d'une maison, de telle contenance, par 5.000 mètres carrés. Par malheur, elle avoisine des sablières dont la silhouette mécanique offense la nature, et deux ou trois usines, dont il faut bien respecter la situation acquise. Grâce au plan de la région parisienne, le dommage restera limité à ces quelques installations techniques, et ce sera tant mieux pour le paysage, qui, en cet endroit, a une grâce inimitable.
En suivant le bord de l'eau, en effet, on a des vues ravissantes sur le fleuve, sur ses îles animées de troupeaux, sur les coteaux boisés de Marly, de Bougival, de Louveciennes, de la Celle-Saint-Cloud, de Saint-Germain, dont le contour et les brèches échappent à celui qui suit, au contraire, la rive gauche de la Seine et ne les aperçoit que sous l'angle mort. Dans la fine lumière de cette matinée de février, le pavillon de la Du Barry, au sommet du coteau de Louveciennes, le meuble comme une « fabrique » en une composition classique. Quand le soleil, radiant à travers une brume légère, pose sur lui ses rayons pâles, il prend un air d'apparition. L'aménagement et la prolongation du chemin de halage depuis l'église de Chatou jusqu'au pont du Pecq rendrait accessible d'aussi délicates beautés. C'est là, je le répète, un incomparable belvédère de l'Ile-de-France.
Sous réserve de quelques points de détail, le voisinage de Croissy ne semble donc pas indésirable. Celui du Pecq le paraît davantage. Le bois du Vésinet, étant devenu propriété nationale, fut réparti, le 20 frimaire an II, alias 10 décembre 1793, entre les communes voisines de Croissy, Chatou, Montesson, le Pecq. Passe encore pour Croissy, Chatou, Montesson. Mais le Pecq ? C'est une faute considérable de la Révolution que d'avoir laissé se former une commune intermédiaire entre Saint-Germain-en-Laye et Le Vésinet, sur les deux rives de la Seine. Les conséquences fâcheuses n'en apparaissent que trop. Saint-Germain-en-Laye est dans l'impossibilité de faire respecter les premiers plans de la terrasse bâtie par Le Nôtre, puisque la terrasse, avec son droit d'échelle, appartient à Saint-Germain, mais que les habitants du Pecq sont libres de construire sur les terrains qui descendent du pied de la terrasse jusqu'à la Seine. Le Vésinet, dont les maisons, en vertu de son excellent cahier des charges [5], ne peuvent dépasser la hauteur de douze mètres, voit s'élever entre elles et la Seine, sur le territoire du Pecq, des immeubles à huit étages, dont l'effet paraît désastreux quand on les considère du haut de la terrasse. Le plan d'aménagement général de la région parisienne devrait stipuler la suppression de la commune du Pecq qui, sur la rive gauche de la Seine, pourrait être annexée à Saint-Germain-en-Laye et, sur la rive droite, au Vésinet. On doute que la préfecture de Seine-et-Oise, quelle que soit l'intelligence de M. Billecard [6] et de ses services, entre dans ces vues, si le ministre chargé de l'application du plan régional ne déclare les faire siennes. Mais la notion d'Etat est-elle assez forte, actuellement, pour inspirer à ceux qui en ont la charge l'autorité nécessaire à un remembrement de cette sorte ?

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    Notes et sources :

    [1] L'auteur de cette chronique, Léandre Vaillat (1878-1952) écrivain, critique d'art, essayiste et romancier, a collaboré durant une vingtaine d'année à L'Illustration. Féru d'urbanisme, il s'intéressait à l'aménagement de Paris et de sa proche banlieue. Cet article, malgré quelques approximations, a le mérite d'être un des rares, dans les années 30, à s'attarder sur l'histoire du Vésinet.

    [2] On ne sait pas à quelle parcelle encore boisée il est fait allusion ici. Depuis les opérations dites de lotissement des Charmettes (1921-1930) la plupart des ilôts étaient au moins partiellement bâtis.

    [3] Cette connivance avec Jean Schiffer et l'allusion au « Syndicat » [d'initiative] permet de ranger cet article dans le cadre de la campagne de promotion du Vésinet orchestrée par les dirigeants du Syndicat d'Initiative (Paul Jarry, Jean Schiffer) et Fred Robida du Touring Club de France, pour aider à l'adoption d'un règlement d'urbanisme contraignant.

    [4] Non ! Il était à Lucienne (Louveciennes). Notre avenue de la Princesse est dans sa perspective et c'est l'Asile qui fut bâti dans l'axe de la voie qui préexistait.

    [5] Il s'agit, depuis 1937 du Règlement des Servitudes, déclaré d'utilité publique, ancètre de l'actuel PLU.

    [6] Robert Billecard (1886-1953) était alors préfet de Seine-et-Oise. Il avait été chef du cabinet civil du général Lyautey au Maroc. Pendant la seconde guerre mondiale, confronté en 1940 à l’invasion allemande en Seine-et-Oise, puis préfet des Ardennes (1942-1943), il sera grand résistant, membre de l’Organisation civile et militaire (OCM).

 


Société d'Histoire du Vésinet, 2016 - www.histoire-vesinet.org